Au contraire des films présentés dans les quatre premiers volets de notre série, Phantom Of The Paradise n'est pas consacré à un groupe. Il s'agit d'un long-métrage de fiction qui parle du rock'n'roll... et de bien d'autres choses. Devenu légendaire, le film n'a cependant pas acquis le statut culte de The Rocky Horror Picture Show, qui  sortit dans les salles moins d'un an après (août 1975 versus Halloween '74 pour Phantom...). Il n'empêche, Phantom Of The Paradise fait probablement partie des meilleurs films jamais réalisés sur le rock. On n'exagèrera probablement pas en écrivant qu'il a marqué à jamais des générations de spectateurs, par exemple Christophe Gans qui l'avait vu soixante-dix fois il y a trente ans, ou les Daft Punk.


Phantom Of The Paradise est tourné en pleine vague glam rock. L'année de sa sortie, Bowie signe Diamond Dogs, Roxy Music Country Life et Lou Reed Sally Can't Dance. C'est aussi l'année de la parution du deuxième New York Dolls (Too Much Too Soon) et celle de la sortie des deux premiers 33-tours de Kiss, pour ne citer que quelques jalons de cette période particulièrement féconde en matière de rock.phantom2Phantom Of The Paradise est écrit et dirigé par un jeune metteur en scène new-yorkais de trente-quatre ans, Brian De Palma. De Palma vient de se faire remarquer avec Sœurs De Sang, un remarquable film d'épouvante (1973). Fan de fantastique, il décide de revisiter Le Fantôme de l'Opéra, le roman classique du Français Gaston Leroux (1910), qui avait déjà été adapté trois fois au cinéma (en 1925 avec Lon Chaney, en 1943 avec Claude Rains et en 1962 avec Herbert Lom). De Palma transpose l'histoire du Fantôme dans le contexte baroque et décadent du glam rock. Au lieu de hanter l'Opéra Garnier, le fantôme de De Palma déambulera dans les arcanes du rock. Sous son masque d'acier se cache un chanteur-compositeur talentueux, Winslow Leach (William Finley, un ami de De Palma déjà à l'affiche de Sœurs De Sang). Leach fait l'erreur de faire confiance à Swan (Paul Williams), un producteur/promoteur diabolique qui s'apprête à ouvrir le Paradise, le club qui fait le buzz dans le milieu du rock. Sans scrupules, Swan vole les chansons de Leach et le fait plonger pour une histoire bidon de trafic de drogue. Enfermé à Sing-Sing, Leach subit une ablation des dents dans le cadre d'un programme expérimental piloté par nul autre que Swan. À la place, ses geôliers lui greffent des dents en métal censées le protéger des abcès et autres joyeusetés buccales. Mais Leach réussit à s'évader. Il fonce chez Death Records, le label de Swan. Surpris par un garde, il fait un faux mouvement et son visage s'écrase sur une machine à presser les vinyles. Le malheureux est défiguré et perd l'usage normal de ses cordes vocales. Devenu fou, il se transforme en «Fantôme du Paradis». La créature a désormais pour seule motivation la vengeance. Tout change le jour où elle aperçoit Phoenix (Jessica Harper), une jeune chanteuse embauchée par Swan pour chanter les morceaux écrits par Leach...


Baroque, Phantom Of The Paradise l'est assurément. De Palma mixe les fondamentaux du roman de Leroux et le thème de Faust dans l'environnement décadent du glam rock. Sa mise en scène parfois outrancière colle parfaitement avec le contexte de l'époque, sans tomber dans la caricature comme le Tommy de Ken Russel, sorti en 1975 comme The Rocky Horror Picture Show. Très rythmé (il ne dure que 91 minutes), Phantom... a l'immense mérite d'être crédible du point de vue musical, ce qui est loin d'être toujours le cas au cinéma (combien de films présentent une vision grotesque du rock ?). De Palma a en effet eu l'intelligence de confier la musique à Paul Williams, qui interprète par ailleurs Swan. Compositeur brillant et polyvalent, Williams a réalisé une B.O. épatante qui va du doo-wop au glam rock en passant par la surf music (l'évolution du groupe doo-woop Juicy Fruits, qui se métamorphose en combo hard rock grimé style Alice Cooper en passant par la surf music, est l'une des trouvailles les plus réjouissantes du film). Impossible d'ailleurs de ne pas penser à Phil Spector en voyant Swan/Williams et ses excès de producteur démoniaque. Visuellement très beau, musicalement excitant, techniquement irréprochable, baroque, romantique mais aussi drôle, Phantom Of The Paradise semble disposer de tous les atouts pour cartonner au box-office. Il n'en est rien et le film se gamelle lamentablement. Avec le temps, il sera reconnu comme un classique et l'un des meilleurs films de son auteur. Celui-ci embrayera avec l'excellent thriller hitchcockien Obsession, puis le fameux Carrie. Paul Williams continuera sa carrière de compositeur-chanteur-acteur à succès. Tard, beaucoup plus tard, les Daft Punk, grands fans de Phantom Of The Paradise devant l'Éternel, feront appel à lui pour deux titres de Random Access Memories. Respect.