Dans le précédent épisode de notre série consacrée aux géants de la BD américaine, nous nous intéressions au cas de Geof Darrow, un dessinateur américain francophile connu pour ses histoires de SF aux planches démentielles (plus de détails, tu meurs). Darrow s'est fait connaître entre autres avec Hard Boiled, un comics de privé-robot à la violence inouïe - amok dirait Manoeuvre- écrit par Frank Miller. Miller qui est devenu, maintenant que même Le Figaro parle de comics, l'un des rares auteurs d'histoires de super-héros que tout le monde connaît, au même titre que Stan Lee ou Alan Moore. Brain Magazine étant réalisé par des gens de goût qui aiment  les comics, il était logique que nous chantions les louanges du bonhomme.

MILLER 12Sin City, 1991 – 2000

Certes, une bonne partie de la notoriété de Miller vient des adaptations hollywoodiennes de ses bédés, des relectures généralement assez faibles de son univers sauf The Dark Knight de Christopher Nolan (grâce à Heath Ledger) et les deux Sin City, que Miller a coréalisés avec Robert Rodriguez. Il n'empêche, le bon côté de la mode comics fait que la quasi-intégralité de l'œuvre de Miller est désormais traduite en français et facilement trouvable. L'homme a même été invité il y a deux ans à l'épouvantable première comic-con parisienne. Qui l'aurait cru il y a trente-cinq ans, alors qu'il révolutionnait le comics en écrivant et dessinant Daredevil, le super-héros aveugle de la Marvel, dans une indifférence presque générale en France ?

MILLER 21Miller scénariste : Elektra Assassin, 1986 (dessins Bill Sienkiewicz)

Miller est parachuté sur Daredevil en 1979 (n° 158). Il n'a que vingt-deux ans et succède au quinquagénaire Gene Colan, un grand nom du comics classique (Tomb of Dracula). À l'époque, Miller est «seulement» chargé des crayonnés. Les scénarios sont écrits par Roger McKenzie, l'encrage des planches étant assuré par Klaus Janson, qui deviendra l'un de ses collaborateurs fétiches avec la coloriste Lynn Varley. Après quinze ans de bons et loyaux services, Daredevil s'est enfermé dans une routine mortifère. Le titre est en passe d'être annulé à cause de ses ventes misérables quand l'éditeur/scénariste Dennis O'Neil entre en scène. O'Neil a ressuscité Batman quelques années plus tôt avec le dessinateur Neil Adams. Analysant la situation dans laquelle se trouve Daredevil, il comprend que les vieilles recettes des sixties ne suffisent plus au public des années post-Vietnam, celles qui voient aussi la naissance du punk, du disco et du hip-hop. O'Neil a eu l'occasion de travailler sur Spider-Man à deux reprises avec Miller et a été impressionné par le potentiel du jeunot. L'éditeur décide de donner une dernière chance à Daredevil. McKenzie est écarté et Miller récupère le scénar' en plus du dessin (n°168, janvier 1981). Dès «son» premier numéro, Miller frappe fort avec un nouveau personnage appelé à devenir culte : la ninja Elektra. L'arrivée de cette héroïne charismatique et, comme son nom l'indique, littéralement tragique, annonce la résurrection de Daredevil et pose les fondations de l'univers que Frank Miller va développer pendant toute sa carrière.
MILLER 3Daredevil, 1982

En seulement deux ans (janvier 1981 – février 1983), Miller révolutionne le comics de super-héros. Fan absolu de Jack Kirby, l'auteur respecte les codes du genre (héroïsme, etc.) mais les régénère en y injectant des éléments du film noir et un traitement réaliste inhabituel dans ce genre de BD. Venu d'un paisible bled du Vermont (Montpelier, sic), Miller a découvert avec terreur la violence de Manhattan où il s'est établi pour être proche des bureaux de Marvel et DC. À l'époque, l'île n'a rien à voir avec le parc d'attractions pour bobos qu'elle est devenue. La violence règne à tous les coins de rue, comme l'ont immortalisé les films Un Justicier dans la Ville, Taxi Driver ou After Hours. Braqué deux fois, Miller est traumatisé et devient parano. Daredevil devient un exercice cathartique et l'artiste n'hésite pas à commencer un épisode en donnant des conseils de survie aux intrépides qui osent se balader dans Gotham (Ne regardez pas les bâtiments – faites comme si vous les voyiez tous les jours pour qu'ILS croient que vous habitez dans le quartier, etc.). La violence et la parano qui suintent tout du long des pages de Daredevil rendent le comics hypnotique, presque addictif. Les fans de Marvel n'en croient pas leurs yeux. Depuis la mort de Gwendoline dans Spider-Man, ils n'avaient jamais été autant secoués...

MILLER 5Wolverine, 1982

Au-delà de ce réalisme qui fait de lui l'héritier, punk pourrait-on dire, de Stan Lee, Miller se révèle être un visionnaire puisqu'il s'inspire lourdement du manga. Au début des années 80, la bande dessinée japonaise n'intéresse que quelques illuminés en Occident. Fasciné par les Japonais, Miller shoote le comics vieillissant au manga en rameutant des cohortes de ninjas et samouraïs qu'il parachute dans le New-York de la Mafia et de Marvel. Alors que son Daredevil cartonne, la minisérie Wolverine (réalisée en 1982 avec le scénariste Chris Claremont) transporte les fans qui exultent en voyant le X-Man griffu s'étriper allègrement avec des légions de tueurs à Tokyo. Enchanté par le crossover culturel que propose Miller, le public des comics applaudit. En quelques pages, l'auteur devient ainsi l'un des prophètes du manga comme le sera, quatre ans plus tard, James Cameron avec Aliens. Mais c'est avec Elektra et la lutte mortelle qui l'oppose au tueur Bullseye que le débutant Miller signe ses pages les plus haletantes, la mort poignante de son héroïne lui valant même des menaces de mort de quelques malades. Après avoir galvanisé ses lecteurs pendant deux ans, Miller abandonne Daredevil sur ce qui reste l'un des pics du genre super-héros, l'épisode Roulette (n°191), un huis-clos ahurissant qui met en scène Daredevil et le meurtrier d'Elektra dans le coma pour une impressionnante partie de roulette russe. 

MILLER 1Daredevil, 1983

Graphiquement parlant, la fusion proposée par Miller se retrouve aussi dans ses planches. Pour schématiser, l'artiste télescope le dynamisme et la puissance de Jack Kirby avec la poésie urbaine de Will Eisner (dont il adaptera au cinéma le Spirit) et les passe à la moulinette manga (le découpage des combats notamment). Le séisme provoqué par Daredevil est tel que Miller accède au rang de superstar du comics à seulement vingt-cinq ans. Dès lors, le wunderkind peut faire ce qu'il veut, comme passer allègrement de Marvel chez son concurrent DC et vice-versa. Il émigre donc chez l'éditeur de Superman chez qui il publie Ronin, une ambitieuse série de SF mixant comics, manga et BD franco-belge à la Mœbius, puis le célèbre Dark Knight dans lequel il met en scène un Batman vieillissant qui évoque le John Wayne du Dernier des Géants.
MILLER 7Ronin, 1983

Miller enquille ensuite les chefs-d'œuvre en tant que scénariste et dessinateur : Sin City, un thriller époustouflant du point de vue graphique dans lequel il revisite les récits de privé brutal façon Spillane, ou 300, illustration spectaculaire de la bataille des Thermopyles librement adaptée de L'Enquête de Hérodote. Ce dernier graphic novel (comme dirait Alan Moore, une expression bidon de marketeux pour dire différemment «BD») cartonne mais son manichéisme (les courageux Spartiates défenseurs de la civilisation face aux Orientaux dégénérés) déclenche une polémique. Miller est taxé de racisme latent mais aussi d'homophobie à cause d'une case dans laquelle le roi des Spartiates traite les Athéniens de «boy lovers», ce qui est, nous semble t-il, exact du point de vue historique (cf. Charmide de Platon). Probablement le début du politiquement correct...

MILLER 18300, 1998

Mais les polémiques redoublent après le 11 septembre. Choqué par l'attaque, Miller ne cache pas qu'il est partisan de la manière forte pour régler le problème du terrorisme. Il s'attire ainsi les foudres d'autres grands noms de la BD anglo-saxonne comme les scénaristes britanniques Grant Morrison et l'immense Alan Moore, qui avait lui aussi révolutionné le comics au début des eighties avec son grandiose Swamp Thing. Miller n'en a évidemment rien à foutre et il enfonce le clou en sortant en 2011 Holy Terror, un album assez incroyable dans lequel un clone de Batman affronte Al-Qaïda. En roue libre, l'auteur est aux portes d'assimiler Islam et terrorisme voire de légitimer la torture. Convaincu de son bon droit comme d'autres conservateurs américains, mettons Clint Eastwood ou Johnny Ramone, Miller redescend heureusement sur Terre avec l'élection de Trump qu'il qualifie de «bouffon». Apparemment calmé, toujours aussi courtisé par Hollywood, il vient de livrer un troisième opus de son Dark Knight, Master Race, une mini-série illustrée en grande partie par Andy Kubert qui contient quelques pages superbes (la séquence homérique avec Wonder Woman dans le n°1). Il caresserait l'idée de publier un Superman mettant en avant la judéité du personnage. Bien vu : sans les Juifs, il n'y aurait jamais eu de super-héros.

MILLER 19Holy Terror, 2011