Oliver n'est pourtant pas le personnage principal du film ; ce sont Elio et l'Italie qui occupent et vampirisent tout l'écran. Timothée Chalamet emporte tout sur son passage, et il n'y a guère que la Lombardie qui lui fasse de l'ombre. Sa fougue et son énergie font qu'on le suit avec plaisir dans la campagne milanaise alors qu'il découvre sa sexualité. Armie Hammer en revanche est absent, sa plastique parfaite ne résiste pas aux mouvements ni à la parole. Il dégage une grande confiance en lui tout en ayant l'air d'avoir du mal à occuper son corps de géant (1m96). La scène où il danse maladroitement dans un bal populaire sur la B.O. de Flashdance (Lady Lady Lady de Joe Esposito & Giorgio Moroder) est touchante mais révèle aussi toutes les limites de l'acteur censé être l'objet de l'affection de plusieurs personnages. Froid, distant, absent, agacé, agaçant... il ne dégage aucune sensualité face à Timothée Chalamet, qui fait des cercles autour de lui au sens propre comme au figuré. Même si la démarche consistait pour Hammer à cacher la réciprocité de l'attraction qu'Oliver éprouvait pour Elio, on n'y croit pas. Faute d'affection dans son jeu, il ne reste qu'un objet - un très bel objet.


Les autres acteurs réussissent néanmoins à tirer leur épingle du jeu face au solaire Chalamet. Amira Casar, que l'on voit trop peu dans le film mais aussi au cinéma en général, est parfaite dans le rôle de la mère d'Elio. Michael Stuhlbarg joue un père attendrissant et attachant. Mais c'est surtout Esther Garrel dans le rôle de Marzia, l'amie d'Elio transie d'amour pour lui, qui brille par son charme, sa candeur et son désespoir. L'alchimie à l'écran entre Chalamet et Garrel se fait davantage qu'entre Chalamet et Hammer, si bien qu'on aurait plus envie de suivre l'histoire de Marzia et Elio que celle d'Elio et Oliver. Le réalisateur Luca Guadagnino assure d'ailleurs qu'il envisage un triptyque inspiré de celui de Before Sunrise de Richard Linklater. Il proposera de suivre les personnages de Call Me by Your Name à travers le temps, comme Linklater avait suivi Julie Delpy et Ethan Hawke en trois films sur 20 ans. 

Pendant la promo du film, il n'a eu de cesse de répéter que ce n'était pas «un film gay» et qu'il avait tout fait pour éviter qu'il le soit, si bien qu'on a l'impression qu'il évite le sujet pendant tout le film et l'expédie en toute fin parce qu'inévitable, étant donné qu'il s'agit tout de même du sujet du livre : un adolescent qui se découvre une passion amoureuse pour un garçon plus âgé (dans le livre, Oliver n'a que quelques années de plus qu'Elio). Guadagnino a bien expliqué aussi que ni Elio ni Oliver n'étaient homosexuels, et que les suites prévues tourneraient autour de leurs vies amoureuses hétérosexuelles. Ce discours confirme la gêne ressentie pendant le film qui semble s'excuser de son sujet. Les scènes de sexe entre Elio et Oliver sont évitées par la caméra - qui s'en va filmer l'Italie à travers la fenêtre plutôt que les amants - alors que la scène du dépucelage d'Elio et Marzia est bien plus explicite. Même si le réalisateur ne souhaitait pas que les personnages principaux soient des homosexuels, il aurait pu alors rendre le film plus intéressant en abordant plus en profondeur la bisexualité masculine - ou encore mieux, ces hétérosexuels masculins se revendiquant comme tels et qui ont des relations amoureuses et sexuelles avec d'autres hommes. Un sujet qui fâche aussi bien les hétérosexuels que les homosexuels mais qui ouvre des horizons et des perspectives intéressantes sur les relations sentimentales et sexuelles des hommes chez qui l'homosexualité est encore problématique. Et si la libération des corps et des esprits passait par l'absence d'étiquettes, en laissant à chacun la liberté de se définir ? Mais Call me by Your Name n'aborde pas ce sujet. James Ivory, qui a écrit le scénario et produit le film, était moins timoré dans Mauricesorti en 1987.

Le sujet, c'est Elio, son éveil sexuel et l'Italie. Tout ça rappelle Beauté volée de Bernardo Bertolucci, sorti en 1996. Liv Tyler y incarnait Lucy, une post-ado américaine en vacances en Toscane dans la villa des amis de sa mère décédée où elle espère retrouver le voisin qui lui avait donné son premier baiser quatre ans auparavant. Elle va y vivre une passion amoureuse. Même milieu artistique et intellectuel élitiste que dans Call Me by Your Name, et même rôle à accorder aux paysages fantastiques de la Toscane, filmés comme ceux de la Lombardie de Guadagnino - à savoir celui d'un personnage du film à part entière.

On ne peut s'empêcher de voir l'ombre du maître Bertolucci planer avec la fameuse scène de la pêche qui, comme la scène du beurre dans Le Dernier Tango à Paris, ressemble à un gimmick promotionnel pour le film tant elle est anecdotique et inutile. Timothée Chalamet s'inquiète de voir ce plan le poursuivre toute sa carrière, comme celui du film de Bertolucci avait poursuivi Maria Schneider toute sa vie. Il ne devrait pas s'en alarmer : contrairement à celle du beurre du Dernier tango, la séquence de la pêche de Call Me by Your Name  est «mignonne» - on est très loin de la violence avec laquelle Maria Schneider avait été traitée par le réalisateur (il ne l'avait pas prévenue et aujourd'hui, on parlerait de viol) et l'époque est différente. Le film reste donc mignon. Timothée Chalamet est mignon. Armie Hammer est mignon. Esther Garrel est mignonne. La Lombardie est mignonne. C'est très beau l'Italie en hiver aussi et moins cher qu'en été, et tel un film promotionnel de l'office du tourisme de Lombardie, Call Me by Your Name vous invite à prendre un billet pour y aller presto.

++ Réalisé par Luca Guadagnino, Call Me by Your Name sort demain, mercredi 28 février.