Photo1 - pochette album

La photo ci-dessus est la pochette de ton dernier disque. C’est ton premier album solo sous ton nom ?
Jean-Benoît Dunckel : Sur la pochette du disque, ma position est un peu christique. Une fois l’album fini, j’ai réalisé qu’il y avait quelque chose de l’ordre du religieux, un sentiment de communion, dans des morceaux comme Hold On ou Space Age. J’aime cette idée d’ascension ; mon corps est projeté vers le haut, la lumière est celle de l’aurore. Il y a une idée de changement, même plus, une idée de mutation. Je me laisse glisser vers le futur. 

Tu voulais exprimer quoi ?
J’ai composé les morceaux ces trois dernières années alors que je devenais obsédé par l’idée de transhumanisme, qui est devenu le fil qui unit toutes les chansons. H+, c’est le concept de l’homme augmenté, de "l’humain plus". Les graphistes d'Akatre qui ont réalisé la pochette ont eu l’intelligence d’éviter le côté bionique avec des prothèses, pour une esthétique plus subtile.

D’où te vient cette obsession pour le transhumanisme ?
En lisant la presse. Il existe - et on le sent - une fascination pour les nouvelles technologies ; on se croirait revenu à la période de la conquête de l’espace. La communauté scientifique dit clairement qu’il n’est pas impossible qu’on rende l’homme immortel, ou du moins qu’on rallonge sa durée de vie de manière phénoménale.

Faire de la musique, c’est devenir immortel d’une certaine manière ?
C’est l'une des raisons pour lesquelles j’en fais - cette idée de laisser un peu de son âme dans les morceaux. C’est aussi une forme de résistance au temps. Je me rends compte que je fais de la musique depuis bientôt 20 ans et je suis surpris que ça marche encore, par rapport à tous ceux que j’ai croisés sur mon chemin et qui, depuis, se sont évaporés dans la nature. Je suis toujours là et je me demande pourquoi.

Photo2-Black Mirror

J’ai découvert la série Black Mirror après avoir fini l’album - et tant mieux, car ça aurait peut-être changé l’approche de l’album et mon optimisme pour le transhumanisme ! (Rires) Il y a certains épisodes très puissants et sombres, avec des scénarios apocalyptiques. C’est le contraire du message de mon album. On est dans des situations atroces où la technologie bride l’homme, où elle est mise au service d’entités nuisibles, de corporations qui veulent prendre le pouvoir, quand ce n’est pas carrément éliminer l’homme. L’épisode de Black Mirror avec les chiens bioniques programmés pour tuer la race humaine m’a traumatisé. On le sait bien, l’Histoire nous l’a prouvé, la technologie est souvent au service de puissances militaires. Donc oui, on peut aussi s’inquiéter.

Tu n’as pas peur qu’un jour, les musiciens soient remplacés par des machines qui feraient des disques de Air à ta place ?
Je ne pense pas que ce soit possible : pour faire de la musique, il faut souffrir, donc avoir un corps et une âme - et aucune intelligence artificielle ne possède ces deux choses pour l’instant. Ce serait donc une musique sans aspérités, sans défauts. Or, ce qu’on aime quand on tombe amoureux de quelqu’un, ce sont ses défauts et pas ses qualités. Sinon, ce serait trop simple.

Photo3 - Darkel

Les visuels de Darkel, avec lequel tu signais auparavant tes projets solo, étaient au contraire très sombres...
Parce que Darkel était en opposition à Air et que je signais les morceaux de Air sous mon nom, J.-B. Dunckel. J’estime que ce que je fais aujourd’hui musicalement est une sorte de prolongation de ce que j’ai fait auparavant, donc je reprends mon nom tout naturellement. Il n’y a pas de pseudo à avoir, c’est juste moi. C’était mon délire de l’époque, je voulais être un personnage, j’étais à fond dans Game Of Thrones, j’étais fasciné par les pouvoirs magiques et par les elfes ! (Rires) Et donc j’avais envie d’avoir un look d’elfe. Bon, ça m’a passé depuis.

Vous aviez cultivé une image de poupées Barbie, enfin de Ken, avec Air.
C’est une image qui s’est développée naturellement au fil des années, car nous étions toujours dans la recherche d’une forme d’élégance qui résonne avec une certaine idée de la mode, avec quelque chose de très français dans l’esprit. On avait inconsciemment presque envie de devenir un peu l’équivalent d’une marque de fringues.

Votre côté "rive gauche", en somme ?
Oui, c’était peut-être un peu trop rive gauche justement, limite princier.

L’avantage, c’est qu’on ne vous reconnaît pas !
Effectivement, on ne me saute pas dessus quand je marche dans la rue, ce qui est bien agréable. Mais quand je suis dans un contexte musical, ce n’est pas la même chose ! Si je vais à un concert de musique électronique, il y a beaucoup de gens qui me reconnaissent. Et je ne parle pas des concerts de Air. En revanche, contrairement aux Daft, je ne peux pas envoyer quelqu’un à ma place en concert...

Photo4 - Voicoder

Ah, ça, c’est un vocodeur Korg. En fait, il y a un quiproquo : on pense souvent que les voix dans Air sont trafiquées alors que non. On dit "c’est du vocodeur !" alors que ça n’en est pas, et parfois, on ne l’entend pas alors qu’il y en a. Comme j’ai une voix assez aigüe, on imagine souvent que ma voix est traitée ou modifiée alors que pas tant que ça, en fait. Ou alors je chante de manière vraiment bizarre ! Donc oui, il y a du vocodeur dans Air, mais c’est génial d’avoir un synthé qui chante, non ?

Tu penses quoi de la mode de l’Autotune qui n'en finit plus ?
Ça ne me parle absolument pas, c’est une forme de facilité - et parfois, la facilité donne de bons résultats, mais là ça devient vite lassant. J’aime la démarche, mais je n’aime pas l’absence de mélodies, sans compter les paroles pourries, une certaine vulgarité aussi, qui m’arrête net. Je suis peut-être vieux jeu mais c’est comme ça. La seule chose cool dans cette musique, c’est qu’elle est en progression, qu’elle n’a jamais été faite en quelque sorte, c’est la musique du moment et elle évolue tous les jours. Mais globalement, ce n’est rien d’autre qu’un humain qui chante sur de la programmation ; il n’y a pas de jeu physique, c’est juste du coupé-collé sur un logiciel... On est moins dans l’art, d’une certaine manière.

Photo5 - Concert

Pourquoi cette série de concerts presque deux ans durant ?
C’était célébrer quasi-vingt ans de carrière et montrer qu’on avait été importants dans l’histoire de la musique. Après, le concert à la Philarmonie, c’est l'une des facettes de la tournée, un concert parmi beaucoup d’autres, on a joué un peu partout autour du monde. Je ne cache pas que stratégiquement, je préférais sortir mon album solo au moment où Air était au plus haut plutôt qu’au plus bas.

C’était une tournée d’adieu ?
Je ne sais pas... C’est possible, en tout cas ça y ressemblait. Si ça se trouve, dans trois ans on remontera sur scène, mais je ne le pense pas. Air s’étiolait ; je suis certain que si nous nous retrouvions en studio aujourd’hui, il n’en sortirait pas quelque chose de grandiose par rapport à tout ce qu’on a fait avant. Et puis on a sorti des disques tous les deux ans pendant quasiment quinze ans ; c’est long pour un groupe, les gens étaient habitués à leur dose d’Air régulière, on sentait une forme de lassitude, j’avais l’impression de ne plus évoluer. En fait, quand je compose pour moi ou pour la B.O. de films, j’ai l’impression d’apprendre de nouveau.

Il y a des chansons de Air que tu détestes ?
Non, il n’y en a aucune, ou alors elle ne serait jamais sortie. Mais il y a objectivement des morceaux plus réussis que d’autres, qui me procurent plus d’émotion aussi.

Tu vas faire des lives ?
Oui, c’est prévu ; je vais commencer par la Gaité Lyrique, puis les festivals d’été évidemment. J’aimerais aussi jouer ce disque en Californie et en Amérique du Sud à l’automne. On est trois sur scène : un claviériste, un batteur qui joue surtout sur des batteries électroniques et moi au clavier et au chant.

Le clavier c’est rassurant, tu ne pourrais pas chanter seul derrière un micro ?
Je ne suis pas quelqu’un d’assez frontman par nature, ça peut être rassurant d’être planqué derrière des claviers, parfois. Et puis je me dis que les synthés sont à une telle hauteur qu’on pourrait en jouer nu, donc ça me réconforte. 

Photo6 -JM Jarre

Avec Jean-Michel Jarre sur son projet Electronica, vous avez signé le dernier morceau de Air, non ?
(Il réfléchit longuement, ndlr) Oui, c’est vrai, il nous a demandé de collaborer et on ne pouvait pas refuser, tout simplement parce qu’on est de grands fans à la base. C’est vraiment le pape de la musique électronique, un précurseur, et ses premiers disques sont super beaux. J’adore ses shows grandioses - je sais qu’il a été beaucoup décrié pour ça, mais par rapport à certains concerts électro actuels, c’est presque minimal. Et puis ce que je trouve génial chez lui, c’est la fusion entre l’homme et la machine. Cette idée de mettre en première position les synthés, quelle idée géniale !

 

 

Photo7 - Swagger

La B.O., c’est ta nouvelle passion ?
Oui, même si on en a fait plusieurs avec Air, c’est quelque chose qui pour moi est en train de se mettre en place. J’adorerais en faire plus, notamment des scores pour des films internationaux avec des budgets plus importants qui me permettraient d’avoir un orchestre philarmonique conséquent et pouvoir ainsi vraiment mettre les mains dans ce que je considère la musique de films. J’ai même pris un agent pour m’aider car c’est un milieu difficile à pénétrer ; c’est le monde du cinéma, et ça n’a rien à voir avec celui de la musique. C’est très différent dans l’approche. Dans le milieu du cinéma américain, le musicien est réduit à un technicien parmi tous les autres alors qu’en Europe, tu es quasiment mis au même niveau que le réalisateur. C’est une affaire de réseau aussi : on regarde ce que tu as fait avant, et pas ce que tu es capable de faire.

C’est un job très contraignant où l'on te demande de revoir ta copie sans cesse, tu t’en sens capable ?
Je suis au courant, oui - on te demande de revoir ta copie jusqu’à ce que tu n’en puisses plus, mais j’accepte le deal car avec Air, on refaisait en permanence nos morceaux. On n’était jamais satisfaits de ce qu’on avait fait. En fait, ça me facilite la tâche qu’on me demande de recommencer : je fais, je défais, je refais... et ça me soulage !

 

Photo8 - GodinEt l’album solo de ton compère, tu l’as trouvé comment ?
En fait, je ne l’ai pas encore écouté ! (Rires) Je n’ai pas trouvé le temps de m’y pencher.

Il est sorti il y a deux ans, quand même !
Oui je sais, je l’écouterai bientôt, quand je serai complètement relax et détendu.

++ Vous pouvez retrouver J.-B. Dunckel sur sa page Facebook, son compte Twitter et son site officiel.
++ L'album H+ sort aujourd'hui 16 mars, et Dunckel sera en concert à la Gaîté Lyrique le 2 mai prochain.