Tout d'abord, un mot sur le Festival de Gérardmer, festival dans lequel tu as gagné de nombreux prix (Grand prix, Prix du public et Prix du jury Syfy) et pour lequel nous avons une certaine tendresse. Que représente-t-il pour toi ?
Pascal Laugier :
Pour moi, ça représentait la première sortie du film, de mon bébé. On a travaillé sur ce film d'une manière très autarcique : on est resté au beau milieu de la province du Manitoba, c'était désertique, il n'y avait pas un chat. On formait une vraie troupe,  j'ai adoré ça. Je finis donc à peine le film - deux jours avant, j'étais encore en studio avec Mylène Farmer pour finaliser la version française - et puis tout d'un coup, j'arrive à Gérardmer dans une salle de 850 places, pleine à ras bord, en sachant que le film est super attendu. Là, je me suis dit «ça passe ou ça casse», il n'y avait aucune garantie. Ce film, je l'ai fait pour tout le monde. Ce n'est pas du tout un film élitiste, théorique. Chacun peut y voir ses sous-couches ou non, en faire un film d'horreur ou un thriller, etc... Après, quand je me suis assis et que j'ai entendu cette qualité de silence, j'ai senti qu'il se passait un truc. Je n'avais jamais ressenti ça sur mes films précédents. Les gens étaient captés, ils étaient du côté du film. Là, je me suis dit que c'était gagné. Après, les prix... Tu sais, ça légitime deux années de boulot où t'es tout seul, le nez dans le guidon. T'as vu le film  tellement de fois, t'en connais tellement tous les défauts que tu ne peux plus le voir en peinture. Alors quand un public que tu ne connais pas te dit qu'il est vachement bien, c'est forcément agréable. 
GhostPHOTO-1

Oui, et Gérardmer, c'est un public très particulier, très populaire...
Oui, c'est un vrai public ! C'est la France ! Ils vont voir les films en VF, il n'y a aucun snobisme, c'est ça que j'ai vachement aimé. Ce n'est pas l'énième commentaire d'un blogueur parisien prétentieux... J'ai vachement écouté les familles, les gamins venaient me voir pour me parler. Il y avait une façon simple de prendre le film. Il y a un côté cinéma du samedi soir là-bas, vraiment.                             

Six nominations pour Grave aux César, un immense espoir pour le cinéma de genre dont tu es l'un des grands représentants, et pourtant aucun prix. Comment expliquer ce malentendu du «genre» avec le cinéma à la française ?
Je crois que lorsqu'on se réclame d'un cinéma marginal et de la contre-culture, il ne faut surtout pas essayer de faire partie des institutions. Pour moi, les César, c'est comme Cannes, c'est une institution. On ne peut pas vouloir ne pas en être et en être en même temps. Je ne comprends même pas le débat ou l'excitation autour de Grave, que ça veuille dire qu'il y a quelque chose qui est en train de se passer, etc. ; rien du tout ne se passe, il ne se passera strictement rien. Il y aura des gens comme Julia Ducournau, Coralie Fargeat, comme moi, qui bricoleront dans leur coin des prototypes de films à petits budgets, à base de co-productions, avec la Roumanie ou le Canada, peu importe - mais un genre n'est fort que s'il existe de manière industrielle. Si le western spaghetti a tellement marché, a tellement marqué, c'est parce qu'il y a plus de 600 films qui rentrent dans ce registre-là. 

Mais comment expliquer alors ce divorce entre le film de genre et l'industrie cinématographique française ?
Ça fait trente ans que j'y pense... Pour moi, ça vient de l'héritage de la pensée critique française. Ça remonte à André Bazin en passant par Jean Douchet, qui expliquent via la Nouvelle Vague que la caméra ne peut être qu'un outil d'enregistrement du réel. Ce qui conduit à une certaine sacralisation du réel, qu'on appelle le «cinéma-vérité» ou le naturalisme à la française, appelle-ça comme tu veux. Je n'ai rien contre ça, si ce n'est que ça a phagocyté, façonné une certaine façon de penser le cinéma français. On a donc dressé, maté le public pendant trente ans : le spectaculaire, c'est le cinéma américain, le genre, c'est le cinéma américain, et nous, c'est l'intime, le social, les «vrais sujets»... Pour moi, tout ça, c'est des conneries. L'industrie du cinéma français a une idée d'elle-même qui est complètement périmée.
GhostPHOTO-2
Venons-en à ton film, Ghostland, qui est une véritable claque malsaine. Dès le début, la figure de Lovecraft plane sur celui-ci. Pourtant, dans son déroulement, il n'a rien à voir avec l'indicible lovecraftien ou son panthéon. Pourquoi avoir pris Lovecraft comme figure tutélaire ?
Il ne fallait surtout pas que le film soit lovecraftien parce que mon film n'est pas un hommage à Lovecraft. Il est un hommage, en quelque sorte, à l'admiration que porte mon personnage principal à Lovecraft. C'est pour ça qu'au début, quand elle commence à raconter son histoire à sa mère, c'est du sous-Lovecraft - elle le dit elle-même, «je n'ai pas encore trouvé ma voie», et puis elle va faire l'expérience du mal pour devenir une artiste accomplie.

Si je te dis que ce film est un torture porn mental presque Dickien dans sa schizophrénie, tu le prends comment ?
Je le prends très, très bien ! Pour moi, Philip K. Dick, c'est un mec qui me passionne. J'aime son œuvre, j'adore le bouquin d'Emmanuel Carrère sur lui (Je suis vivant et vous êtes morts, ndlr), je trouve ça génial. Le type est bouleversant, fascinant. De toute façon, tous les geeks, les vrais, les inadaptés... J'ai aimé le cinéma d'horreur parce que je suis de leur côté. Moi-même, je me sentais monstrueux, inadapté. Je me sens d'ailleurs toujours inadapté... Frankenstein me bouleversait ; je n'étais pas du côté des villageois qui voulaient le brûler, j'étais du côté du monstre. Je suis souvent dérangé quand le cinéma d'horreur passe à droite, c'est-à-dire passe du côté des cow-boys et non des créatures, des opprimés et des minorités. J'adore l'idée que le cinéma d'horreur est une façon de rendre de l'honneur et de la dignité aux inadaptés. Il y a plein de gens comme toi, comme moi, qui ne supportent pas la vie telle qu'elle est organisée. Pas la vie en elle-même - moi j'adore la vie, je ne suis pas nihiliste. C'est l'organisation sociale et les règles du jeu qui sont insoutenables.GhostPHOTO-3

Le déni face à la réalité, l'hallucination, la construction d'un univers mental pour échapper à la violence, puis le retour au réel dans sa cruauté : n'y-a-t-il pas dans ce double mouvement présent dans tout film toute la perversité de l'horreur ?
Dans mon film en tout cas, l'intrus, celui qui dérange, c'est le réel, pas le rêve. Tu parles de perversité, mais tu sais, pour moi, l'horreur est une espèce d'aberration divine. Une aberration géniale fabriquée par l'Homme depuis l'aube de son histoire. Et tout ce qu'on est censé mettre sous le tapis, l'horreur le prend sur son dos, il l'organise pour changer tout ce qu'il y a de pire dans la condition humaine en beauté. Cette beauté peut être ultra-rude, très rugueuse, inconfortable, puisque par définition, elle entraîne le spectateur dans une direction vers laquelle il n'a pas envie d'aller. Pour moi, c'est ça l'honneur de l'horreur. Comme disait Lovecraft : «C'est un genre fondamentalement contre le monde, contre les hommes, contre la civilisation». Je comprends qu'on puisse refuser ce geste artistique-là,  de transformer l'horreur en or. Moi, ça m'a toujours fasciné.                

GhostPHOTO-4Il y a un parti pris très net dans Ghostland : celui de très peu développer la figure du «Mal», ce couple «ogre/sorcière», de ne pas le caractériser. Ce manque de sens n'est-il pas un stratagème pour amplifier l'horreur dans son absurdité ?
Tu as raison, mais en fait, ce n'est pas comme ça que je l'ai pensé. Quand j'ai écrit le scénario, j'ai toujours su que le Mal serait juste une menace. J'ai décidé d'en faire un ogre et une sorcière, mais ça aurait pu tout à fait être autre chose. Parce qu'évidemment, pour moi le film ne parle pas d'eux. Eux, vraiment, c'est la menace qui va permettre au personnage principal de faire l'expérience du Mal, la vraie, afin de s'accomplir et dire au revoir à l'enfance. Il y a d'ailleurs quelques critiques qui m'ont taclé sur le manque de caractérisation de ces personnages, mais pour moi, c'était tout à fait cohérent.

On ne peut pas parler de Ghostland sans évoquer Mylène Farmer qui, au passage, est très attachante avec son rôle à contre-emploi de mère courage. Tu avais déjà été le réalisateur de son clip City of Love en 2015, mais comment en vient-on à la faire tourner dans un long-métrage ? Et surtout, n'y-a-t-il pas un risque de phagocytage du film par sa présence ?
Ce risque est tout à fait possible mais je n'ai jamais pensé à ça.  Mylène, je ne la connaissais pas avant. C'est elle qui m'a appelé pour que je réalise l'un de ses clips parce qu'elle connaissait mes films, ce qui m'a totalement stupéfait - et elle ne savait pas que moi, je l'adorais. En fait, si l'on regarde bien nos imageries, il y a plein de points communs. On a beaucoup de thèmes qui nous obsèdent, c'est quelqu'un que j'aime vraiment beaucoup depuis que j'ai 19 ans. Et puis des fois, c'est assez rare, quelqu'un dont vous êtes fan vous appelle et vous dit : «J'aime votre travail, j'aimerais bien faire un clip avec vous».  Le clip s'est tellement bien passé qu'il y a une vraie rencontre humaine et artistique qui s'est passée, et après, on n'a pas beaucoup réfléchi, on a eu envie que ça se prolonge. À partir du moment où j'ai cette comédienne dans la peau, je n'arrive plus à imaginer quelqu'un d'autre... Mylène, quand tu commences à être proche d'elle, elle te donne sa confiance, elle ne vient pas avec tout son barnum iconique. Tu vois une femme de son âge s'incarner devant toi, être drôle, nuancée, intelligente, te poser des questions... Moi, j'avais eu la confirmation sur le clip que c'était une vraie comédienne. C'était sa première vocation en plus, elle est vraiment cinéphile. Je te garantis que son amour pour le bizarre, le fantastique, l'horreur, ce n'est pas du tout de la posture. Elle est vraiment comme ça. Et donc elle a lu le scénario, et elle a dit : «Je le fais !». Elle est rentrée dans la peau de Pauline, de la mère, elle était super proche des autres comédiennes. Moi, je n'avais plus qu'à poser une caméra et à filmer. J'ai déjà travaillé avec quelques célébrités mais, pour mon quatrième film, c'était vraiment la première fois que je travaillais avec une superstar.                         

GhostPHOTO-6

Le thème de la poupée est un thème classique du cinéma d'horreur, il symbolise une certaine objectivation du sujet et se retrouve omniprésent dans Ghostland. Y a-t-il des films auxquels tu t'es référé ? Comment utiliser ce thème sans tomber dans les clichés ?
J'assume vraiment le fait d'être un cinéaste de genre, c'est-à-dire que j'ai une vision verticale de là d'où je viens. Je suis le fils, l'enfant de tous les films qui m'ont regardé lorsque j'étais gosse. J'évite soigneusement d'écrire ou de réaliser des choses qui pourraient me faire passer pour un artiste auprès d'une certaine presse française. Cette presse n'a pas compris qu'un John Carpenter est autant un auteur qu'un Olivier Assayas, tu vois... Donc, j'assume de partir de clichés, d'archétypes. J'adore quand je regarde un western, qui est mon autre genre préféré, voir le duel au pistolet, le mec rentrer dans le saloon, la brute qui va se battre contre lui...  J'adore partir de l'archétype, à la condition d'en faire quelque chose de personnel, et à dessein de surprendre le spectateur. Si le cliché est renouvelé, revitalisé, c'est reparti pour un tour, on peut en faire d'autres ! Alors évidemment, quand tu n'aimes pas ça, cette idée, tu tombes sur une certaine presse française que j'ai aux basques depuis le début, et qui s'esclaffe : «Oh, c'est cliché la maison de poupée, l'imagerie gothique...», comme si ce genre d'imagerie pouvait mourir... Non ! C'est en permanente évolution à l'intérieur de codes assez programmés. Ce que j'aime dans le genre, c'est que c'est l'éternel équilibre entre le programme prévu, et son déraillement.

GhostPHOTO-5Ce film est un film de femmes. Tu es d'ailleurs coutumier du fait avec tes films précédents (Virginie Ledoyen et Lou Douillon dans Saint-Ange, Morjana Alaoui et Mylène Jampanoï dans Martyrs). Pourquoi la répétition de cette obsession dans ton cinéma ?
Parce que c'est ce qui m'intéresse le plus à filmer. Pour moi, les femmes, c'est le grand mystère, la grande altérité, c'est ce que je ne suis pas, ce que je serai pas, et ce que je cherche à comprendre. Et puis c'est mon sexe préféré, comme disait Cronenberg. Peut-être que j'essaie de rattraper les moments au lycée où elles ne me calculaient pas parce qu'elles étaient trop belles pour moi. Il y a quelque chose de très poignant et de bouleversant à filmer le visage de Mylène, de Crystal, de Taylor, d'Emilia... Il y a quelque chose de passionnant dans la névrose féminine, dans son ambivalence, sa complexité. C'est aussi une certaine forme de cliché, l'héroïne gothique pâle, mais j'adore. Pour l'instant, je n'arrive pas à écrire des rôles pour les hommes - ça ne m'intéresse pas. Je nous trouve lourds, je nous connais, et passer trois mois avec un barbu, ça ne me tente pas trop...

++ Ghostlandde Pascal Laugier avec Crystal Reed, Anastasia Phillips, Emilia Jones et Mylène Farmer, est actuellement en salle.