Comment t’es venu l'idée d’aller enregistrer dans des endroits hostiles ? 
Molécule : Je ne suis pas forcément à la recherche d'endroits hostiles, mais d'environnements où la nature est dominante pour aller l’écouter, l’enregistrer et créer autour de ces enregistrements. Quand la nature est omniprésente, il y a une certaine forme de danger, et je ne suis pas contre un peu d’aventure. Mais le but premier, c’est de me confronter aux éléments et de me laisser dominer par eux. Je veux me mettre dans des situations où je suis vulnérable.

D’abord un chalutier au coeur d’une tempête, puis le Grand Nord…
Sur le premier album, la volonté de départ c’était de mettre en musique la tempête. L’idée du chalutier est venue ensuite car c’était le seul moyen de rester longtemps dans cette situation de navigation dangereuse. Je voulais m’imposer une sorte de dogme artistique : partir avec l’ensemble de mes instruments, sans avoir la moindre idée préconçue de ce que je vais faire, et tout enregistrer in situ.

Tu n'as pas même pas arrangé les choses à ton retour ?
Non, j'ai tout fait sur place. C’est un procédé qui crée beaucoup de contraintes. Il y a aussi un côté instantané auquel je tiens. C’est un voyage subjectif, à un moment donné, qui comporte des imperfections.

Plusieurs musiciens ont déjà été faire du field recording en pleine nature pour incorporer des bruits concrets à leurs morceaux, mais ta démarche est différente...
Je ne dirais pas que "j'incorpore" des bruits concrets à ma musique. J'utilise mes enregistrements comme une matière sonore, je les déconstruis complètement. J'essaie d'en extraire une essence, des notes de musique, des vibrations et des fréquences. Je les sculpte avec des égaliseurs et des effets.

Ça semble assez logique quand on voit la musique dont tu viens. Ce son dub techno berlinois assez organique, pulsant, atmosphérique...
Tout à fait, avec un travail autour des textures. C'est un album de musicien, il n'y a pas de démarche scientifique. Je ne cherche pas à dire la tempête, c’est plutôt ma vision un peu romantique de la chose. Je travaille beaucoup sur les émotions et le sensoriel, pour ramener un éventail des sensations que j’ai pu éprouver là-bas. 

Comment as-tu atterri à Tiniteqilaaq ?
Quand je suis revenu du chalutier en 2013 je n’avais qu’une envie, c’est de repartir. Pour prendre le contre-pied de l’aventure que je venais de vivre, j’ai décidé de travailler autour du silence. Par association d'idées, les grandes étendues désertes du Groenland se sont imposées assez naturellement. 

C'est l'une des dernières grandes zones sauvages du monde...
Au niveau auditif comme au niveau visuel, on ressent une impression de pureté. Le silence absolu n'existe pas : même seul dans une pièce anéchoïque, on entend le son de son sang qui coule dans les veines et de son activité cérébrale. Mais le Groenland est un univers très silencieux, avec des bruits presque imperceptibles. Il y a des moments où cette atmosphère apparaît comme belle et contemplative, et d'autres où elle nous entraîne au plus profond de notre âme. Il y a aussi cette dimension-là dans le projet : partir très loin pour se retrouver soi-même. 

Certains morceaux du disque essaient de retranscrire des expériences intérieures que tu décris comme “chamaniques”...
C’est une idée centrale de l’album. Là je travaille avec Jan Kounen, un réalisateur qui a de l'expérience en réalité virtuelle…

Il a aussi beaucoup travaillé sur les rituels chamaniques et l’ayahuasca
Tout à fait. Quand je suis revenu du Groenland, j’ai éprouvé des phénomènes de transe en écoutant mes enregistrements. J’ai voulu prendre contact avec Jan sur ces questions d'intériorité et de rapport de l'Homme à la nature, qui sont centrales dans l'ayahuasca. On s’est rencontrés, le courant est immédiatement passé et on a décidé de travailler ensemble sur une expérience en VR.

Tu as participé à des cérémonies sacrées ?
Tu parles d’ayahuasca ?

Pas nécessairement, je pensais plutôt au Groenland…
Non, car le chamanisme est complètement secret là-bas. Les Inuits avaient des croyances animistes mais ils ont été convertis de force au luthéranisme par les Danois. On a participé à une messe dans le petit village. Il y avait deux personnes, l’ambiance était très austère. Les populations locales sont prises en étau entre tradition et modernité. Elles sont un peu déboussolées. Il y a un gros problème d'alcoolisme. Dans la communauté où j'étais, le taux de suicide est l'un des plus élevés au monde. Être témoin de ça, c’était une expérience bouleversante.

Tu es parti tout seul ?
Non, j’étais avec le vidéaste Vincent Bonnemazou. C’est lui qui a créé tous les contenus visuels pour le projet : un livre photographique, un film documentaire, les clips, l’expérience en réalité virtuelle et le live.

Quelle relation entreteniez-vous avec les habitants du village ?
La barrière de la langue était presque infranchissable, donc c'était essentiellement de la communication non-verbale et des rapports de jeu. Le soir, on allait dans la salle communale, une petite maison ouverte à tous avec une table de ping-pong, un baby-foot et une télé. Il y avait deux chasseurs qui parlaient un peu anglais. Ils nous ont emmené faire des expéditions en traîneau et en bateau.

Le clip de Violence montre des scènes de chasse au phoque...
C'est très présent dans leur vie, le phoque est leur principale source de subsistance. Quand je suis arrivé là-bas avec ma sensibilité de petit Parisien, ça m'a un peu choqué. Mais je me suis vite aperçu qu’il s’agissait d’une pratique plus respectueuse de l'animal que nos abattoirs industriels. On dissimule l'extrême violence de notre société. Là-bas, j'ai découvert une vision du monde très différente de la nôtre et très belle, avec une capacité sidérante à vivre au présent et en contact avec la nature. Et malgré ça, on est en train de les écraser...

C’est aussi un territoire très touché par le réchauffement climatique… 
C’est une question complexe parce que les Inuits vivent ça plutôt comme une bonne chose... 

Ah ouais ?
Bah ouais, ils se les caillent. Il faut pas croire, ils aimeraient bien vivre aux Maldives, les mecs ! (Rires) C’est leur terre, ils y sont attachés. Mais le fait que la glace fonde et que l’été arrive plus tôt, ça leur déplaît pas.

Ça se ressent tant que ça ?
Énormément. Le Groenland, c’est un gros glaçon - et un glaçon, ça fond. Donc l’impact du changement climatique sur ces régions-là se ressent plus qu'ailleurs. Tu entends les icebergs qui explosent, la glace qui fond, la banquise qui craque. Bien entendu, j'ai travaillé autour de ça.

L’expérience en réalité virtuelle, ça va se présenter comment ?
Je ne peux pas dire grand-chose pour le moment, mais ce sera une expérience très sensorielle. L’utilisateur va être amené à voyager à la fois au plus profond de lui-même et dans les paysages grandioses de l'Arctique. L’ambition de cette expérience, c’est de se reconnecter aux éléments et à la nature par l’ouïe. C’est un sens très puissant pour se relier au monde, mais il est trop souvent sous-estimé. Dans nos sociétés, on est très agressés par les sons environnants, par la circulation et par la musique qu’on a pas décidé d’entendre. Le côté militant de ma démarche, c’est de réhabiliter l’écoute et l’attention.

Comment as-tu travaillé le live pour retranscrire l’expérience du voyage ?
Je suis sur scène avec une partie des instruments qui étaient avec moi au Groenland. Je réinterprète les morceaux de l’album avec l’envie de communier avec le public sur un rythme assez prononcé. C'est axé sur la danse et la transe, avec un côté cérémoniel.

Pour la suite, tu connais déjà ta prochaine destination ?
Je t’avoue que Jan m’a soufflé quelques idées. (Rires) Mais rien n’est arrêté pour l’instant.

BONUS : Découvrez une vidéo du live de Molécule à l’Elysée Montmartre, captée par Arte Concert. À écouter de préférence avec un casque et un cache-nez.

++ -22.7°C est sorti le 16 février chez Because. Suivez Molécule sur Facebook et Soundcloud