A l’affiche de ton film, on trouve un acteur norvégien, une actrice iranienne et Denis Lavant. C’est plutôt original.
Dominique Rocher :
Ce n’était pas du tout mon intention d’aller chercher des acteurs étrangers. J’ai d’abord proposé le rôle principal à deux ou trois acteurs français avec lesquels ça n’a pas marché. Il se trouve qu’à ce moment-là, Anders Danielsen Lie était en promo du film de Mickael Hers, Ce sentiment de l’été. Je n’avais vu aucun de ses films. C’est Carole Scotta la productrice qui m’en a parlé et du coup, j’ai tout vu en quelques jours. Oslo 31 août, Nouvelle donne, Ce Sentiment de l’été. J’ai vraiment adoré. Le personnage qu’il dégage dans Oslo 31 août notamment, son côté nordique, mélancolique, était assez proche du personnage dont j’avais envie dans La Nuit a dévoré le monde.

Le choix de cet acteur particulier a influencé le film ?
Le scénario n’était pas tout à fait le même avant que je ne le rencontre et après. Anders a lu le scénario et lui aussi a senti une petite connexion. Du coup, on a décidé de passer un peu de temps ensemble, donc j’ai été à Oslo et j’ai réécrit le film. J’ai notamment appris qu’Anders avait fait le conservatoire en percussions, du coup j’ai fait du personnage un musicien qui joue de la batterie, et les cassettes qu’on entend dans le film, c’est aussi des choses de son enfance. Anders a fait un album il y a quelques années qui s’appelle This is Autism qui était inspiré de cassettes qu’il enregistrait quand il était enfant. J’ai intégré ça dans la caractérisation du personnage, mais j’ai demandé à Anders de me prêter des cassettes de lui qui s’enregistrait gamin et qu’on entend dans le film. Plus tard, on a pris la décision de faire deux versions du film : une en français et une autre tournée en anglais, et travailler avec Anders a aussi permis de le faire.

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Et Golshifteh Farahani ?
Golshifteh, ça c’est fait dans un deuxième temps. On avait cette contrainte d’avoir une actrice qui parle anglais et français, donc ça réduisait un peu le champ. Et j’avais envie de mon côté d’aller à l’opposé de ce qu’est Anders, c’est-à-dire Norvégien, blond aux yeux bleus. Golshifteh, c’était le choix numéro un pour moi. C’est l’une des meilleures actrices aujourd’hui. J’avais vu Les Deux Amis, le film de Louis Garrel. Et évidemment tous ses films précédents, réalisés par Asghar Farhadi. Je n’y croyais pas qu’elle accepte de jouer un aussi petit rôle dans un aussi petit film tel que le mien. Il faudrait en parler avec elle, mais pour Golshifteh, ce qui se passe dans le film, au-delà du côté fantastique et des zombies, c’est un futur très probable selon elle où l'on va tous se retrouver dans des immeubles à vivre comme des Robinson Crusoé.

Et pour toi, de quoi ce film est-il la métaphore ? On peut penser au climat juste après les attentats de novembre 2015 à Paris, les rues désertes juste après les attentats…
Le film, j’ai commencé à le développer avant les attentats. Je savais que les images du film évoqueraient ça, notamment quand le personnage est au balcon et regarde la violence d’en haut. Ça fait penser à ces gens qui filmaient avec leur portable depuis leur fenêtre pendant les attentats. Mais mon attitude, c’était plutôt d’être prudent avec ces images-là - je ne voulais pas renvoyer directement aux images des attentats dans la tête du spectateur. Néanmoins, ce sentiment je l’ai déjà depuis le 11 septembre, en fait. Depuis 2001, j’ai l’impression qu’on a tous basculé dans ce monde, dans cette violence possible et le personnage du film aussi. Souvent, on me dit qu’il a une réaction assez neutre par rapport aux évènements. Mais pour moi, le personnage sait que cette violence est possible. Il y est mentalement préparé, comme nous tous, nous pourrions l’être.

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Le film est adapté d’un roman de Martin Page à qui tu as piqué un super titre. Qu’est-ce que tu as gardé d’autre et qu’est-ce que tu as changé ?
Le titre est vraiment super, oui. Le héros vit la même aventure dans le livre que dans le film, mais il est écrivain. Le roman est un journal intime. C’est écrit à la première personne. On est dans la tête du personnage. Dès le début, on a décidé de ne pas utiliser cette forme qui aurait appelé une voix off au cinéma, même si le journal intime est extrêmement bien écrit dans le livre. Le point de départ des deux histoires, c’est une sorte de rejet de l’humanité, de rejet de l’autre, en particulier venant de quelqu’un qui vit dans Paris. Martin Page, au moment où il a écrit, je crois qu’il n’allait pas bien dans sa vie, et je crois qu’il a quitté Paris pour vivre à la campagne. Il y avait un peu un sentiment de cet ordre-là, d’où l’analogie avec les zombies que je trouve intéressante. Du coup, l’enjeu c’était de retranscrire le même sentiment que l’auteur du livre, mais à ma manière, de manière cinématographique. Au fur et à mesure que l’histoire avance, le livre et le film s’écartent. Martin m’avait laissé cette liberté. Par exemple, Alfred, joué par Denis Lavant, n’existe pas dans le livre. On avait envie d’un personnage qui évoque un peu Vendredi de Robinson Crusoé ou Wilson le ballon dans Seul au monde. Quelque chose de similaire avec lequel il puisse échanger. Et quand Sarah (le personnage interprété par Golshifteh Farahani) arrive, tout le passage avec elle est très différent. Dans le livre, c’est presque une histoire d’amour. J’ai beaucoup retravaillé le scénario pour trouver le ton juste. Je savais que j’arrivais après la guerre, des centaines de films de zombies avaient été faits. J’avais à cœur de trouver l’angle intéressant.

Dans ton film, on ne sent pas une influence particulière du cinéma américain de genre. On sent plutôt des codes de cinéma d’auteur.
J’adore le cinéma fantastique, mais ce qui m’intéressait, c’est de faire un cinéma qui soit entre les deux et dont la manière de faire, la fabrication, la mise en scène, le casting, évoque le cinéma d’auteur. Les références c’était plus Hou Hsiao-hsien et Gus Van Sant dans la fabrication du film que n’importe quel réalisateur de films fantastiques. Pour la direction artistique, j’ai été voir les Romero, etc. Pour mon équipe, j’ai choisi plutôt des gens qui travaillent dans le cinéma d’auteur, on va dire.

Tu n’as jamais été tenté de pousser le film vers la comédie ou l’absurde ? Il y a des situations qui s’y prêtent.
Quand je regarde le film aujourd’hui, je me dis que j’aurais pu aller plus loin dans cette direction. Je sens que ça fait du bien aux spectateurs. Le film est assez lent globalement, ça aurait pu créer plus de ruptures de rythme. Je trouve que dans Grave, c’est extrêmement bien réussi. Ce film est construit presque comme une comédie tout en étant un film de cannibales. Et dans Revenge aussi, il y a des supers moments de comédie. C’est un outil précieux du film fantastique. En revanche, j’ai découvert en salle des rires que je n’attendais pas du tout…

Il y a un plan remarquable sur le toit de l’immeuble où se déroule l’histoire. C’était le plus dur à faire ?
Ce n’était pas le plus dur à faire. Le plus dur pour moi, c’est finalement les plans les plus simples où je demande du jeu. C’est toujours ça le plus dur, quand tu vas dans l’intime, quand tu es trois dans une pièce avec l’acteur. Les plans avec les zombies ou les plans drones, c’est simple parce que c’est technique en fait. Chacun fait son travail. Ce plan ressort souvent car il n’y a que deux plans dans le film où l'on n’est pas collé à l’acteur et à son point de vue. C’est le procédé du film. La caméra ne va jamais descendre dans la rue si lui n’y est pas. Donc il n’y a que ce plan et un autre où l'on sort du point de vue du personnage car c’était important pour moi de montrer que l’immeuble où se déroulait l’histoire était comme une île déserte. D’autant plus qu’on a tourné dans beaucoup de décors différents. Ce plan permet de rassembler tous ces décors. Mais c’est un plan quasiment virtuel fait de l’accumulation d’éléments et de plusieurs couches : un  bout d’immeuble, de la 3D, Anders qui court dans un parc filmé de dessus.  On a aussi tourné en hiver, et je voulais que le plan se passe en été, donc on a aussi rajouté des arbres…

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Et d’où vient la belle affiche du film ?
C’est un peu un travail collectif. J’avais repéré le livre de Martin Page car la couverture, c’est un type suspendu en l’air. Ça m’évoquait mon court-métrage La Vitesse du passé où il y avait un type suspendu en l’air, un peu de la même manière. C’était l’affiche aussi de mon court-métrage. Et quand la distributrice de La Nuit a dévoré le monde m’a demandé si j’avais des envies sur l’affiche, j’ai dit que je voulais un corps suspendu dans les airs. On a briefé ça à des agences et on n’arrivait pas à trouver un truc qui nous plaisait. Finalement, c’est elle-même qui l’a dessinée, et elle l’a confiée ensuite à sa sœur, qui est graphiste.

Un travail maison qui change des affiches des films de genre, qui sont souvent très formatées.
Il y a l’affiche des Bonnes manières en ce moment qui est très belle aussi. La question de l’afficher est liée à toute la difficulté d’essayer de faire exister un film. L’affiche joue son rôle aussi. Notre affiche est très belle, mais est-ce qu’elle est efficace ? Il y a une raison pour laquelle les studios américains font constamment les mêmes affiches, aussi. Leurs affiches sont ultra-testées, ultra marketées. Les films d’horreur de Blum, c’est toujours la même affiche.

Ton film est sorti après Grave de Julia Ducourneau et plus récemment Revenge de Coralie Fargeat, mais aussi plus largement Les Garçons Sauvages de Bertrand Mandico. Tu crois qu’il y a une tendance du cinéma d’auteur français qui emprunte au genre ?
Je ne sais pas si j’ai bénéficié du succès de Grave car j’ai fait mon film en parallèle. C’est peut-être l’engagement de Canal + à l’époque qui a donné naissance à cette petite vague de films, mais je ne suis pas sûr que cet engagement se poursuive aujourd’hui. Je ne suis pas certain qu’il y ait un mouvement dans la durée. Ce qui compte maintenant, c’est de voir si dans un an ou deux ans, ça continue.  Il faudrait d’autres réalisateurs et il faudrait que ce ne soit pas que des premiers films aussi. Moi c’est un premier film ; Revenge de Coralie Fargeat, c’est un premier film aussi. Où sont les réalisateurs qui ont fait plusieurs films et qui viennent avec un film d’horreur ? Qui viennent s’aventurer un peu, avec des plus gros budgets... ?

J’imagine que ça n’a pas été facile de financer un tel film en France.
On avait Canal + avec nous dès le début, mais ce qui a permis - je crois - de boucler le financement, c’est la version anglaise du film. Plutôt que de faire un simple doublage, on a tourné en anglais les scènes ; ça a permis de déclencher des ventes internationales. Je crois que le film a été vendu dans à peu près le monde entier. Là, on est en train de finaliser les États-Unis et le Canada suite à la sélection au festival de Tribeca en compétition internationale. Après, je ne sais pas comment il va sortir dans chaque pays, je n’ai aucun pouvoir là-dessus, il peut sortir en DVD ou en VOD aussi.

Tu t’imagines faire une carrière aux États-Unis si le film y est bien accueilli ?
J’ai vraiment envie de rester en France. Ma vie est ici, je suis très bien à Paris. J’aimerais bien pouvoir continuer à faire ces films-là en France. Ce qui est dur, c’est qu'ils ne marchent pas très bien en salle. Est-ce qu’on va pouvoir continuer de faire ces films ? On va le savoir très vite avec les prochains projets fantastiques que j’ai, lorsqu’on va être confrontés de nouveau à la question du financement.

Récemment, La Forme de l’eau de Guillermo del Toro a plutôt bien marché. Le film est beau visuellement, mais pas très intéressant.
J’ai eu un problème de crédibilité avec ce film. Les personnages ont des actions auxquelles je ne crois pas du tout. L’histoire d’amour est dure à accepter… alors que c’est un réalisateur que j’aime beaucoup par ailleurs. Je trouve ça dommage qu’il soit récompensé pour ce film-là en particulier ! (Rires)

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Il avait l’air surpris lui-même de recevoir cet Oscar, Guillermo del Toro. Mais ce que je voulais dire, c’est que si les gens sont prêts à aller voir La Forme de l’eau, c’est qu’il y a de la place pour des films fantastiques au cinéma en France.
Il y a beaucoup de gens qui ne vont pas voir mon film parce que c’est un «film de zombies». Alors que ce n’est pas un film de zombies, c’est un film «avec des zombies». C’est extrêmement dur de faire comprendre ça quand on a une communication et une exposition très limitées. Mais je ne vais pas me plaindre, car j’ai eu une super bienveillance de la part de la presse.

Pourquoi le cinéma fantastique français ne prend-il pas en France, à ton avis ?
J’ai l’impression aussi que les clés sont dans les mains des exploitants, en grande partie. Les grands groupes, UGC, Gaumont, il faut qu’ils programment ces films.  Qu’ils prennent des risques sur ces films. Notre film est sorti dans 38 salles, c’est sûr que c’est difficile face à des films qui sortent dans 400 salles. Quand les gens vont voir le film, les retours sont globalement positifs. Le problème s’est posé auparavant sur d’autres films comme Ni le ciel ni la terre ou Nos Héros sont Morts ce Soir. Si les exploitants prenaient plus de risques avec ces films-là, j’ai l’impression qu’ils pourraient séduire le public et créer peut-être un mouvement dans la durée.

++ La Nuit a dévoré le monde de Dominique Rocher est sorti en salle le 7 mars.