Bonjour Catherine. On parle souvent chez un artiste d'album de la maturité. Est-ce qu'on pourrait qualifier Chroniques et Fantaisies d'album de la ménopause ?
Catherine Ringer :
Ma réponse est non, parce que pour moi, ça fait un bon moment que ma ménopause est déjà passée. La ménopause, je l'ai eue à 50 ans, j'étais d'ailleurs en train de faire le dernier album des Rita Mitsouko qui s'appelait Variety, c'était en 2007. Donc là, ça fait plus d'une douzaine d'années que je suis ménopausée.

Gosse, vous étiez joueuse de flûte et vous écriviez des poèmes. Ils ressemblaient à quoi, ces poèmes ? À La petite planète, l'un des titres de votre album qui fait très «Henri Dès bourré» ?
Je joue toujours de la flûte. Et j'aime beaucoup Henri Dès. Oui, y'a un peu de ça, ça peut s'écouter comme du Henri Dès bourré ! La petite planète, c'est juste une petite histoire, qui a été influencée par un bouquin que j'aimais beaucoup quand j'étais gamine : Le Petit Prince de Saint-Exupéry, avec sur chaque planète un petit monde. Je commence toujours par composer les musiques, et avec celle-ci, je me suis demandé ce que je pouvais écrire là-dessus. J'ai écrit cette histoire fantaisiste, il n'y a aucune morale, rien de spécial. C'est juste une petite histoire.

PHOTO 1Mais alors, vos poèmes, petite fille, ils racontaient quoi ?
Les premiers poèmes que j'écrivais, je pense que ça devait être inspiré des récitations qu'on apprenait à l'époque à l'école, des récitations de Victor Hugo, etc. Le premier poème que j'ai écrit, ça devait être «Les écureuils dans les feuilles». C'était une histoire d'hiver avec des écureuils dans les feuilles qui regardaient tomber la neige blanche. C'était assez bucolique. À la communale, on ne fait pas trop des poèmes d'amour.

Restons dans votre enfance avec la figure de votre père, ce père auquel petite, vous vouliez ressembler. Un père qui a vécu l'horrible absurdité de la Shoah, mais qui a gardé un certain détachement par rapport à cela. Portez-vous en vous cette ambivalence ?
La réponse est oui. C'est exact. Ma mère aussi était une personne ambivalente. Très marrante, très poète, très fantaisiste. À propos de mon père, vous parlez sûrement du fait qu'il n'avait pas de haine anti-allemande. Il m'avait toujours expliqué que la réalité n'était pas simplement divisée entre des gens bons et des, des... saucisses ? (Rires) Nous avons tous des monstres et des anges en nous.      

Je veux m'étendre un peu sur cette notion d'ambivalence car elle est à mon sens l'un des traits caractéristiques des Rita Mitsouko : traiter de sujets durs avec un certain détachement, une certaine légèreté (Les Histoires d'A., Andy, Marcia Baïla, etc.). D'ailleurs, le tube éternel qui peut représenter cette ambivalence, c'est Le petit train. Vous avez quelques anecdotes à son sujet ?
Oui, l'ambivalence entre l'horreur et la légèreté, ça a toujours été l'un des traits des Rita Mitsouko. En fait, pour Le petit train, ça a commencé comme ça : on était en studio, c'était une période où l'on écoutait beaucoup Prince, on avait la tête pleine de rythmes funky bien serrés. On avait fait un morceau dans cette couleur-là, et moi, j'avais chantonné une mélodie de base. On en était là, à travailler ça avec Fred Chichin. Et puis j'ai vu passer des petits enfants de la maternelle qui se tenaient les uns derrière les autres, et on les faisait chanter Le petit train s'en va dans la campagne, qui est une chanson des années 50 d'André Claveau. Ils chantaient ça, et je me suis dit que ça marchait impeccable. J'ai eu un flash. Je me suis dit aussi que ce train, ça pouvait être un train de la mort qui allait dans un camp de la mort durant la Seconde Guerre mondiale. Moi, ça me parlait de faire ce contraste, et que l'on ne s'en rende pas forcément compte à la première écoute.

Il y a également ce clip, assez psyché Bollywood...
Oui, on l'a d'ailleurs fait en Inde. Fred avait eu l'idée qu'on aille à Bollywood pour utiliser leurs décors, parce que construire tout un décor comme ça en France, ça aurait été compliqué, ça aurait coûté cher. On était partis du principe qu'ils gardaient quelque part leurs décors. Et puis quand on est arrivé là-bas, on s'est rendu compte qu'ils recyclaient tout, ils démolissaient tout au fur et à mesure. Il n'y avait donc aucun entrepôt de décors, rien. Ça a été une véritable aventure d'aller là-bas, et de prendre une équipe. On aimait beaucoup la façon dont ils filmaient. Il y avait Fred, moi, le réalisateur, Jean Achache, et puis la personne avec qui l'on travaillait depuis plusieurs années déjà sur des effets spéciaux, Hat Haï Doan, c'est lui qui a fait les photos projetées sur notre tête dans le clip, il nous a d'ailleurs fourni l'une des premières boîtes à rythmes qu'il avait construit lui-même avant que ce soit démocratisé sur le marché. C'était un mec du genre bricoleur avec qui j'avais fait ma première pochette. D'ailleurs, là-bas, on a aussi fait un autre film, qui s'appelle La vie du rail.

La vie du rail ? Vous vous êtes donc tapé pendant cette période un trip Inde/train...
C'est marrant ouais, je ne m'en suis même pas rendu compte...               

Évidemment, la période Rita est bourrée d'histoires et de rencontres (Sparks, Iggy Pop, etc...). On connait bien aussi cette scène avec Gainsbourg où il vous traite de pute lors de l'émission Zénith de Denisot. On connaît moins celle où vous vous êtes retrouvée assise sur ses genoux...
Sur l'histoire de «pute», et de mon passé porno, il a trouvé ça dégoûtant, et dans le fond, il n'avait pas tort. Mais ce qui m'a choqué, c'est que ce soit lui qui dise ça. C'était quelqu'un d'extrêmement provocateur, il aimait bien mettre en colère les femmes, pour qu'elles sortent de leurs gonds. C'est ça qu'il cherchait à faire avec moi. Chaque fois qu'on a vu des scènes comme ça, où il dit «I want to fuck you» à Whitney Houston etc., je pense que quand il avait un coup dans le nez, il voulait faire exploser la personne à côté de lui. Cette histoire que vous évoquez où je suis sur ses genoux, j'ai dû la sortir une fois pour contrecarrer un peu cette histoire où il me rentre dedans. J'étais au festival de Bourges, où il avait été chargé de filmer les concerts, et à l'époque, nous, on ne voulait pas se faire filmer sur scène, parce qu'on trouvait qu'on n'était pas assez bien. Il insistait pour le faire, ça a été sujet à discussion, et au bout d'un moment, je me suis retrouvée assise sur ses genoux. Finalement, on n'a jamais voulu qu'il nous filme, il n'était pas super content. On était assez perfectionnistes et puis en plus, on trouvait qu'il ne réalisait pas très bien. Pour ces deux raisons donc, ça a été non .

Si un jour, il devait y avoir un biopic sur les Rita Mitsouko, quelles devraient en être les deux-trois scènes principales ?
Un biopic ? Je ne sais pas là franchement, j'ai pas tellement envie de faire ça, moi ! Dans un biopic,  il y a tout le côté «histoire intime», on n'a jamais donné là-dedans. Je me souviens, en 97/98,  une journaliste du Monde a sorti des choses personnelles sur nous (ici et , ndlr), j'étais choquée. J'aime rester mystérieuse. Parler de moi, c'est plutôt quelque chose que je fuis.

Il y a cette chanson dans votre album Como va où vous conseillez la danse comme antidote à la rengaine. Pensez-vous comme Nietzsche : «Je considère gaspillée toute journée où je n'ai pas dansé», ou Pina Bausch : «Dansez, sinon, nous sommes perdus» ?
Alors, c'est quoi la rengaine pour vous ? Est-ce que j'ai bien écrit cette chanson ou pas ? J'ai l'impression qu'il y a un contre-sens.

La rengaine, c'est le train-train, la monotonie, non ?
Oui, ce qui tourne dans la tête, les idées noires, etc... Ce n'est pas la rengaine «musicale», celle qui passe à la radio ? J'ai eu peur qu'on comprenne ça de cette manière-là... Bon, ça va si vous l'avez compris comme ça. J'étais pas sûre ! Pour la danse, déjà, l'exercice physique, c'est quelque chose d'excellent. La danse est un art, c'est une transcendance du mouvement, avec ou sans musique. La danse ne représente rien - c'est un état, une activité, une action, vraiment, ça ne représente pas. Évidemment, c'est très bénéfique pour le corps, et en vérité, je ne sais pas ce qui n'est pas corps. La parole, l'esprit, la pensée, tout ça, c'est matériel, c'est aussi le corps.

Vous êtes dans un délire «bien-être» ?
Oui, j'ai toujours été intéressée par ça. Mais ça ne regarde que moi.             

Vous portez plusieurs voix en vous, ce qui est caractéristique de la «patte Ringer». Pouvez-vous me parler de ces différentes voix, de leur personnalités ? Qui sont donc ces voix qui vous habitent ?
C'est un peu comme si je mettais une disquette, un peu comme un imitateur. Ma voix sort comme ci, ou comme ça. Ça vient peut-être aussi de la volonté de s'intégrer. Je prends souvent des accents ; il suffit que je sois à Marseille et je parle marseillais. Il y a aussi ma voix de tête, très aigüe... Disons que j'ai la possibilité physique d'utiliser différents types de voix, donc j'en profite. La première fois que l'on m'a dit que j'avais une belle voix, j'étais en voiture avec ma tante, j'étais petite, je chantais, et elle a dit à son mari qui était directeur artistique d'un label : «Écoute, quelle voix elle a !». J'adorais monter dans les aigus. Quand j'ai eu 17 ans, je suis partie du lycée, je ne voulais pas faire d'études supérieures, je ne savais pas quoi faire, et la personne avec qui j'étais à l'époque m'a dit : «Va à l'Université de Vincennes, tu peux y aller en auditeur libre, il y a un mec qui est musicien qui y donne des cours de chant». Le mec en question m'a engagée pour me faire chanter dans des spectacles de musique contemporaine. ÇA FAIT DONC 43 ANS DE CARRIÈRE, MONSIEUR !

Il y a ces dernières années un regain de la pop française de qualité, une pop qui va puiser son inspiration dans les années 80, et dont les Rita Mitsouko sont évidemment une figure tutélaire. De quel artiste vous sentez-vous proche ? Avec qui aimeriez-vous travailler ?
Je suis le plus souvent attirée par les rappeurs. Au niveau des textes, je trouve qu'ils ont plus de courage que la moyenne. Il y a aussi plein de poncifs, hein... Après, j'écoute des trucs par-ci par-là, mais malheureusement, et je n'en suis pas fière, je ne connais pas tellement de choses sur la musique actuelle. Je ne pourrais pas vous dire, désolée. 

PHOTO 2Catherine, vous êtes aujourd'hui un monument de la culture pop française. Mais comment faire pour que ce monument ne prenne pas la poussière ?
Bah, on la prend, la poussière. Et puis il faut la nettoyer un peu des fois. Je suis contente d'être ce que vous appelez un «monument», très fière même, et je pense que sont des choses qui arrivent avec les générations. Il y a 20 ou 30 ans, on était sur les Gainsbourg, Brassens, etc. ; la roue tourne, quoi. Les cycles suivent leur cours, et un jour on m'oubliera.

++ Le dernier album de Catherine Ringer, Chroniques et Fantaisies, est disponible et en écoute sur Deezer
++ Vous pouvez retrouver Catherine sur sa page Facebook et son site perso, et elle sera le 24 avril en concert au Printemps de Bourges. Plus d'infos ici

Crédit photos : Charles Fréger.