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Photo réalisée pour le roman-photo Gioventù (Jeunesse déçue), publié dans Bolero film n°1043, 1967. Collection Fondazione Arnoldo e Alberto Mondadori, Milan.

Photographies en noir et blanc et histoires à l’eau de rose : la seule évocation du « roman-photo » fait naître dans l’esprit de l’Occidental lambda une belle série de clichés. L’on imagine volontiers une poignée d’acteurs au jeu douteux, une intrigue délicieusement niaise, des méchants et des gentils clairement définis. Ainsi serait-il souvent question d’une histoire d’amour mal engagée et d’une héroïne au destin de souffrance : « Une créature belle et sauvage lutte pour son amour contre la société, ses préjugés et ses limites » ; « Un homme amoureux se lance à la recherche de celle qui fait battre son cœur » ; « Son premier amour est de retour mais désormais, tout les sépare ». Ou, pour résumer : elle l’aime follement/passionnément/éperdument mais la vie est injuste et leur amour impossible. Si le genre se prête aux raccourcis moqueurs, il n’en est pas moins un sujet passionnant.
N’en déplaise à Roland Barthes, qui évoquait un « léger trauma de la signifiance » devant ces « formes dérisoires, vulgaires, sottes, dialogiques, de la sous-culture de consommation », certains des esprits les plus brillants de la seconde moitié du XXème siècle n’ont pas hésité à s’y frotter. Arme de réhabilitation massive, la grande exposition du MUCEM à Marseille (jusqu’au 23 avril) ne met pas seulement en avant l’aspect délicieusement kitsch de l’essentiel de ces productions mais célèbre aussi leur qualité visuelle et/ou narrative, voire les deux.
romphot7Photo réalisée pour le roman-photo Il Figlio rubato (L'enfant volé), publié dans Bolero film n°1060, 1967. Collection Fondazione Arnoldo e Alberto Mondadori, Milan.

Genre hybride, le roman-photo naît en Italie après l’interdiction des BD américaines par Mussolini. Moins cher à produire que le roman-dessiné (mélos pour adultes) il devient en quelques flashs une industrie culturelle de masse. À son apogée, on parle en France d’une diffusion de près de vingt millions d'exemplaires chaque mois (pour 140 titres, parmi lesquels le mythique Nous Deux), soit un lectorat évalué à 6 millions d’individus - audience que l’on peut tripler en tenant compte de la circulation du titre dans le cercle amical ou familial.
Dans les années 60, près d’un Français sur deux lit des romans-photos, mais cela ne semble pas suffisant pour que le genre soit pris au sérieux. « Comme si, écrit Marcela Iacub dans le très beau catalogue de l’exposition, le fait de partager un rêve avec des millions de personnes n’était pas un acte politique de la plus haute importance. Comme si le contenu des émotions, des désirs, des espérances des masses n’avait aucune force pour orienter les changements d’une société. » Car si le roman-photo ne s’est jamais aventuré dans la critique radicale, il a, l’air de rien, contribué à la remise en cause du mariage bourgeois de par le ressort de sa trame narrative lambda : l’amour prévaut sur les conventions sociales. Mieux, selon Jan Baetens, auteur d’un passionnant Pour le roman-photo, il a, en mettant sur un pied d’égalité hommes et femmes au sein du couple, contribué à sa manière à l’émancipation de la gent féminine. Il faut dire que dans la société italienne de l’immédiate après-guerre, les femmes partaient de très loin.


romphot3_1Marie-Françoise Plissart et Benoît Peeters, Fugues, planche originale de la page 81.

Contrebandes

En 1952 sort le premier film que Fellini réalise seul. Inspiré d’un court métrage d’Antonioni sur le phénomène des fotoromanzi, Le Cheik blanc raconte l’histoire d’Ivan et Wanda en voyage de noces à Rome. Le premier veut y présenter sa jeune épouse à sa famille et obtenir une audience du Pape. La seconde préfère partir à la rencontre de son idole, héros de romans-photos dont elle suit les aventures... En Italie dans les années 50-60, les liens entre romans-photos et cinéma sont nombreux et il n’est pas rare que techniciens et auteurs passent de l’un à l’autre. Si, dans la péninsule, Damiano Damiani, l’un des papes du genre, fut aussi scénariste et cinéaste, en France, c’est la figure de Raymond Cauchetier qui fait le pont. Le plus célèbre photographe de plateau de la Nouvelle Vague fut en effet aussi rédacteur en chef de la revue spécialisée Chez Nous - pour qui il adaptera notamment Balzac. C’est lui qui signe deux des adaptations d’À bout de souffle dont il est question dans le très bel ouvrage publié cet hiver par les Éditions Matière : Contrebandes Godard 1960-1968. Ces documents jusqu’alors considérés avec réserve par les spécialistes témoignent pourtant de la fabrication de l’œuvre godardienne, comme l’écrit Pierre Pinchon dans le passionnant texte d’introduction de ce beau livre qui réunit également le ciné-roman voulu par Godard pour accompagner la sortie d’Une femme est une femme; le faux journal promotionnel conçu pour la promotion d’Alphaville ; ou Journal d’une femme mariée, l’adaptation graphique du film éponyme co-signée par Godard et Macha Méril.
Objets promotionnels, ces documents participent de l’infiltration d’une esthétique nouvelle dans la culture populaire mais permettent aussi de contourner l’interdiction des films aux moins de 18 ans ou la censure politique. Ainsi, quand en 61, Le Petit Soldat est interdit pendant trois ans par le ministre de l'Information, Godard fait paraître avec la complicité des Cahiers du cinéma l’intégralité des dialogues accompagnés de photogrammes du film sous le titre « Bandes paroles par Jean-Luc Godard ».

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LE RETOUR DE LA COLONNE DURUTTI, André Bertrand, 1966.

Le roman-photo comme arme de la pensée critique ? Dans un texte sur « les nouvelles formes d’action contre la politique et l’art » publié en 67, les situationnistes (qui bientôt qualifieront Godard de « plus con des Suisses pro-Chinois ») appellent à « l’expérimentation du détournement des photos-romans » en y accolant des dialogues inédits. Quelques mois plus tôt, un tract de 4 pages passait de mains en mains à Strasbourg. « LE RETOUR DE LA COLONNE DURUTTI», mélange de BD et de roman-photo, donne alors à voir des brosses à dents enragées, les protagonistes d’un tableau de Delacroix citant Marx ou une photo de Lénine annonçant sobrement : « Quant aux Jeunesses Communistes Révolutionnaires, moi aussi je les encule ». Théorisant le détournement comme outil au service de la praxis révolutionnaire, l’Internationale Situationniste, par l’influence qu’elle eut dans ce que l’on appelle pudiquement les évènements de 68, marquera durablement la culture visuelle de l’extrême-gauche que l’on célèbre aujourd’hui, notamment aux Beaux-Arts de Paris. romphot5

Entre le roman-photo sentimental stéréotypé et ses parodies paillardes telles celles publiées par Hara Kiri ou Charlie Hebdo se dessine donc un boulevard pour quiconque aurait le goût des expérimentations politiques ou poétiques. Déjouant les procédés classiques de narration et de disposition graphique, certaines formes, ouvertes et inventives, ont vu le jour au fil des décennies. Parmi elles, l’on pourrait ranger le chef-d’œuvre de Chris Marker, La jetée. Film composé presque entièrement d’images fixes et qualifié d’emblée de « photo-roman ». Mais l’on pourrait aussi convoquer Hervé Guibert, qui, au début sa carrière, alterne photographie et légende manuscrite avec « Suzanne et Louise » (1980), fiction autobiographique donnant à voir des clichés de ses tantes et portant comme sous-titre : « (roman-photo) ».  

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Marie-Françoise Plissart et Benoît Peeters, Droits de regards, Editions de Minuit, 1985.

À la même époque, rappelle Jan Baetens, les prestigieuses Éditions de Minuit tentent, sous l’impulsion d’Alain Robbe-Grillet et Jérôme Lindon, de promouvoir un roman-photo différent. Traduit de l’américain, Chausse-trappes d’Edward Lachman et Elieba Levine sort en 1981, précédé d’un court manifeste de Robbe-Grillet portant le titre malicieux de « Pour un nouveau roman-photo ». Force est de constater que le nouveau roman-photo aura moins de succès que le Nouveau Roman tout court... Paraîtront pourtant dans la même maison trois essais passionnants de Marie-Françoise Plissart et Benoît Peeters : Fugues, Mauvais œil, et le plus connu, Droit de regards. Fascinant roman-photo comportant 99 pages de photographies sans légendes auxquelles s’ajoute une longue lecture signée… Jacques Derrida. Si l’amour (fou/passionné/éperdu) est à réinventer, le roman-photo - ou l’idée que l’on s’en fait - reste encore à déconstruire.

++ Cet article est extrait du Brain papier qui sort aujourd'hui partout ou presque. Venez à la soirée de lancement à La Folie ce vendredi. Plus d'infos ici.

++ Contrebandes Godard 1960 - 1968, sous la direction de Pierre Pinchon, Éditions Matière.

++ Catalogue de l’exposition «Roman-Photo», Sous la direction de Frédérique Deschamps et Marie-Charlotte Calafat, Éditions Textuel.

++ Pour le roman-photo, Jan Baetens, Les Impressions Nouvelles.