C'est plaisant de dessiner du sexe ?
Bastien Vivès : C'est récréatif. C'est sûrement le cas de tous les auteurs de cette collection. Moi, je dessine du cul depuis que je suis tout petit, mais c'est bien d'avoir un terrain de jeu un peu balisé. Balisé pour le lecteur. Sinon, si je sors du porno chez Casterman, ça peut choquer. Là, les gens savent où ils mettent les pieds.

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Le sexe, c'est le fantasme. Sans limite. Le dessin est donc l'art, le média, le plus approprié. Sur les site de X Comics, il y a toujours un onglet «inceste», qui est juste impensable sur YouPorn.
Oui, c'est pour ça que c'est une forme d'art à part entière. On peut montrer des choses qu'on ne pourrait pas montrer ailleurs. On peut être esthétisant, dans la réalité, ou alors totalement grotesque. Mais, la BD a aussi ses limites. Par exemple, tu fais une BD sur la Première Guerre mondiale, tu seras trop loin de l'horreur. Trop de distance. Le docu, le ciné sont plus appropriés. Mais là je ne parle que de la mise en image. Parce qu'en littérature, le cul ça marche hyper-bien aussi.

Tous les écrivains disent que les scènes de sexe sont les plus dures à écrire. Pas en BD ?
Faire du grotesque, très cartoon, c'est facile. De manière générale, c'est plus facile que de dessiner des gens qui font la queue à La Poste. Les foules, c'est le plus dur.  Et puis, les corps nus, c'est quand même la base de l'art. Si tu sais pas faire ça, tu fais rien.


Tu te faisais des dessins de cul pour toi ? Est-ce qu'en être l'auteur, ça casse pas le côté érotique ? 
Sans problème. C'est d'ailleurs ce qui motive la plupart des auteurs à se mettre au dessin. On commence par sortir tout ce qui nous fait peur, et puis on fait du cul. Mais la vie est bien faite, parce que faire l'amour avec une vraie femme, c'est vachement mieux. À 12 ans, je faisais des tonnes de dessins. À 17 ans, quand j'ai découvert le vrai truc, j'ai un peu arrêté.

C'est quoi ton rapport au sexe ? Parce que dans Une sœur (Casterman, 2017), il y a une charge érotique monstrueuse.
Si c'est bien fait, l'érotisme est universel. C'est ce qui est bien avec la littérature, c'est que chacun est dans son imaginaire. Alors que quand tu montres, comme en BD, tu peux déplaire. Moi, gamin, je passais mon temps à me branler sur du Edika. C'était ma came. Mais mon voisin trouvait ça dégueulasse. Après, la base du porno, c'est de faire baiser des gens qui ne sont pas censés baiser ensemble. Aujourd'hui, le porno s'éloigne de l'histoire, il faut que ça marche de suite, donc il faut une situation, quelque chose qui parle immédiatement aux inconscients.


Mes premiers émois, c'est dans les BD de Reiser ou Wolinski qui étaient accessibles dans la bibliothèque parentale. Tu vas peut-être faire l'éducation sexuelle de gamins ?
Reiser et Wolinski, on les retrouvait chez monsieur et madame Tout-Le-Monde. Aujourd'hui, la BD est plus orientée auteur. Mais je ne ferai pas un bon éducateur sexuel, parce que ma BD a beaucoup de second degré, de références à la culture porno.

Quand on a besoin d'établir de longs scénarios érotiques, ça en dit long sur soi. On découvre des choses, à force.
C'est le premier pas pour avoir une sexualité épanouie. Sinon, tu finis par baiser bobonne le vendredi. Le mythe du sexe comme une symbiose absolue, où l'on doit embrasser la totalité de l'être de son partenaire, c'est bien, mais c'est surfait. Imaginer, faire entrer l'autre dans son monde, ça... Ce truc où tu culpabilises après, en te disant «J'ai pas été assez attentif à toi». Ce que je préfère, c'est quand une femme jouit et qu'elle ouvre les yeux, et t'as l'impression qu'elle te voit pour la première fois. C'est le cas. Elle avait voyagé. C'est magnifique. Toi aussi, t'as voyagé. Et après, on se raconte où on a été.

800-L-une-soeur-big-bang-saigon-comment-je-ne-suis-pas-devenu-moine-et-nature-mortesAvec tes dessins érotiques, tu as des lectrices qui se dévoilent un peu...
On fera jamais aussi bien de la guitare. Mais avec le dessin, tu as un côté observateur, attentif... c'est mignon. Tu fais auteur. Mais savoir dessiner des Pokémon, ça aide pas à choper des meufs. Et si je dessine une femme dans le métro, je ne sais pas si c'est pas du harcèlement sexuel. En revanche, le livre crée un rapport d'intimité. Des gens me disent «Mais comment faites-vous pour aussi bien comprendre les femmes ?». Je suis pourtant le mec qui comprend le moins bien les femmes au monde !

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Bon, ça y est, t'es très connu pour un auteur de BD...
… pour un auteur de BD, oui, tu as tout dit. Quand je vais au Carrefour Bio du 11ème, il y a parfois une personne qui me connaît.

C'est dur de se faire connaître en BD ? 
Oui, il faut avoir deux succès. Un succès d'estime et un succès public. Sans ça, tu ne peux pas en vivre.

Ça ouvre des portes ?
Je suis très conscient de mes qualités de dessinateur, mais encore plus conscient de mes limites. J'ai assez galéré pour percer dans le dessin pour ne pas aller ailleurs. J'ai essayé d'écrire un scénario pendant un an. Ce n'est ni fait, ni à faire.

Dans tous les arts, on va toujours vers une plus grande simplification. Hemingway, à la fin de sa vie, disait à Fitzgerald : «Il faut écrire comme Cézanne peint». Toi, ton trait est déjà épuré. Tu vas dessiner comment dans quarante ans ?
Mon trait est plus solide que pour Polina (KSTЯ, 2011), moins tremblant, moins croquis. Mais je vois bien mes dessins stagner, tranquillement, jusqu'à la fin de ma vie. En revanche, il faut que j'aille nourrir mon imagination, que je voie d'autres choses. Aujourd'hui, je peux à peu près tout dessiner. C'est marrant avec le dessin, t'as un truc en tête, mais tu le vois prendre forme sous tes doigts. Et avec le numérique, tu refais 800 fois un trait, t'as pas de pression. Et parfois, tu fais un dessin parfait. Le profil juste parfait, mais il ne correspond pas à l'émotion que tu veux dans la scène. Avant, je changeais le dialogue. Aujourd'hui, l'histoire prime. J'efface, tant pis. Et puis, parfois tu bloques vraiment sur un dessin. T'y arrives pas. Là, tu changes tout. Au lieu de faire un trois-quart, tu fais un trois-quart plongeant.

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Tu parles de voir autre chose. On est un peu geek quand on est dessinateur ?
Oui, mais je peux rester chez moi ; ce qui compte, c'est que je sorte de mon esprit. Lire, se documenter... C'est sympa d'avoir vu 53 fois Star Wars, mais bon... Si demain, je veux dessiner un univers à la Tavernier, je fais comment ?

Les yeux, c'est chiant à dessiner ?
On me demande souvent pourquoi je les dessine si peu. Quand j'en n'ai pas besoin, je trappe. C'est l'attitude qui dit tout. Quand tu vois quelqu'un marcher dans la rue, tu cherches pas à voir ses yeux. Et puis, les yeux attirent le regard et une BD doit se lire vite. Si je fais cinq types qui discutent à table et que je fais les yeux, on ne va regarder que ça.

Toujours ce truc d'aller au plus direct. C'est pour ça aussi que tu fais souvent appel à l'enfance, ça parle à tout le monde ?
Là, je sens que je suis sur la fin de ce truc. Qu'il faut aller voir autre chose. Sortir de l'instinctif. J'ai un projet plus ambitieux, plus réfléchi.

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Tu aimes le foot aussi.
Oui, on est deux ou trois auteurs de BD à aimer le foot. C'est ce que je préfère à la télé. C'est en direct, il y a de l'émotion. C'est le programme le plus qualitatif de la télé. Au ciné, c'est trop dur de représenter le sport. À part, peut-être, Une équipe hors du commun avec Madonna, parce qu'il y a de l'humour aussi. En BD, c'est carrément impossible de dessiner du foot. Tu as toutes les plus grandes contraintes du dessin. Les foules, les mouvements, des tailles de personnages hyper-variés, tous à quatre kilomètres les uns des autres. Olive et Tom, ils avaient trouvé leurs trucs pour contourner ça. Mais franchement, en BD, comment tu fais pour dessiner une passe ?

Et t'es supporter ?
Oui, de Paris. Et avant de Marseille. Oui, je sais, mes potes m'appellent Footix... Après 1998, j'ai eu l'impression que le film était fini. Ça y est, on avait gagné. J'ai un peu lâché, et puis j'y suis revenu avec des potes supporters de Marseille. J'ai lâché Marseille quand ils ont été champions. Peut-être que je lâcherai le PSG s'ils gagnent la Ligue des Champions. Ce que j'aime dans Marseille, c'est que tu vois les gars évoluer. Tu ne sais pas à l'avance quel match ils vont te faire. Pour écrire une histoire, on te dit toujours d'ajouter du drama, encore et encore. L'OM, ils ajoutent tout le temps du drama !