Ne cherchez pas, vous ne trouverez quasiment aucune info sur les rappeurs du Grand Est – mais pas la région, hein – sur l’Internet français. En même temps, difficile d’applaudir des types dont on ne comprend rien à la langue, vous nous direz. Il suffit pourtant de mesurer un peu l’engouement des kids russes pour leurs MC's nationaux pour être saisi par la même excitation. Car dans un pays où l’anglais reste relativement à la marge (selon l’Indice de compétence en anglais EF), figurez-vous que ce ne sont pas Kendrick Lamar ou Migos qui squattent les playlists et les disques durs.

A 33 ans, Oxxxymiron, aka Miron Yanovich Fyodorov de son vrai nom, est aussi célèbre que Madonna au pays des tsars. En dix ans, il est devenu l’ambassadeur du rap dans le pays, celui qui apparaît régulièrement dans les battles, remplit des salles de plusieurs milliers de personnes – même hors de Moscou et Saint-Pétersbourg, fait plutôt rare – et dont les vidéos sur YouTube atteignent les 40 millions de vues. Le tout sans être signé en major. C’est d’ailleurs une constante chez la nouvelle génération : un mode de fonctionnement DIY qui privilégie l’autoproduction, les collectifs et les labels faits-maisons. De toute façon, le rap reste totalement à l’écart de grands médias nationaux, télévision, radio et presse inclus. Tout se joue sur Internet, essentiellement via YouTube et VKontakte, le Facebook russe, utilisé ici comme principal relai de promotion et de diffusion. Les CD's ? Oubliez ça. Et on ne vous parle même pas des vinyles.

En Russie, la vie culturelle est dominée par un discours ultra-policé – comme le rapporte la journaliste Sasha Raspopina dans The Calvert Journal. Le rap fait donc office de catalyseur – ou d’espace d’expression providentiel si vous préférez - pour toute une partie de la jeunesse. L’occasion de mettre les doigts dans la prise pour aborder des sujets ignorés par la doxa générale. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Alexey Navalny, principal opposant politique de Poutine, applaudissait sur son blog personnel la rencontre entre Oxxxymiron et Slava KPSS : «Cent fois plus intéressante culturellement que n’importe quelle comédie ou télé-crochet diffusé sur la télévision d’État.» Dans le même temps, Gennady Onischenko, membre éminent de Russie Unie (le parti de Poutine) fustigeait lui la vulgarité des propos tenus dans cette vidéo. Un sujet clivant… et politique, donc. «La culture russe est très codifiée. Ce qui peut être considéré comme un divertissement borderline en Occident peut entraîner de sérieux problèmes ici, spécifiquement si la famille de quelqu’un est insultée ou si l’hétérosexualité d’une personne est remise en question», rapportait Oxxxymiron dans une interview à battlerap.com.

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Il y a trois ans déjà, le groupe moscovite Krovostok (Кровосток) né début des années 2000 se voyait menacé d’une interdiction de diffuser ses textes, coupables selon la justice de susciter «des comportements agressifs et antisociaux», comme l’explique la journaliste Anastasiia Fedorova. Sur des instrus lourdes et anxiogènes, les morceaux de Krovostok racontent avec un sens du détail flippant des histoires d’enlèvements, de règlements de compte et de délires morbides et sévèrement alcoolisés. Pas grave. Le groupe est de toute façon déjà considéré comme culte pour toute une génération de Russes. Il est celui qui a clairement apporté une trajectoire nouvelle et captivante au rap national. Loin des embarrassantes copies du rap US des années 90 comme Malchishnik (Мальчи́шник), sorte de New Kids On The Block (sic) version post-URSS.

Aujourd’hui, souvent devant de grands ensembles souvenirs de l’ère soviétique, de nombreux rappeurs se font l’écho de la vie quotidienne avec ses hauts et ses bas. Et si l’axe Moscou-Saint-Pétersbourg concentre la scène la plus dynamique, les meilleurs rappeurs sont parfois à chercher ailleurs. Comme Husky (Хаски), originaire de Oulan-Oudé, ville industrielle de 400 000 âmes perdue au sud de la Russie. «À 14 ans j’ai réalisé qu’il fallait que je parte d’ici. Il n’y avait aucune perspective : pas de travail intéressant, ni d’argent. La vie entière des gens tourne autour de l’usine. Tout le monde y travaille», raconte-t-il aujourd’hui. À 25 ans, le flow nerveux et angoissé, le garçon chronique l’addiction, la folie et la violence. Plus au sud, du côté du Kazakhstan, Scriptonite (Скриптонит) emporte un succès inespéré en évoquant notamment la corruption et le sort des villes de seconde zone. Il pourrait même détrôner prochainement Oxxxymiron en termes de succès populaire.

Le cloud rap gagne aussi du terrain avec le collectif DEAD DINASTY et son principal représentant PHARAOH. Look androgyne, discours nihiliste (le triptyque baise, défonce et no future), le garçon de 21 ans est vénéré par les adolescents mais plutôt déconsidéré par la vieille garde, essentiellement pour la vacuité supposée de ses textes. Son dernier clip, Дико, например («Sauvagement, par exemple»), visionné 35 millions de fois sur YouTube, a fait l’objet de multiples parodies pour sa débauche exagérée de moyens. Mais comme dans le rap-jeu US, les choses vont vite, très vite en Russie. La preuve avec FACE. 21 ans, aucun album ou EP au compteur, mais le jeune homme provoque des réactions aussi tranchées qu’une vieille rockstar. En même temps, difficile de savoir à quel degré prendre son récent titre trap «Burger» (Бургер), dont le refrain ne dit rien d’autre que : «Je vais au Gucci Store de Saint-Pétersbourg / Elle engloutit ma bite comme si c’était un burger / Je suis le meilleur rappeur au monde / Je vaux mieux que 2Pac, Biggie, Eminem, Kendrick, J. Cole, ton père ou Lil Pump». De quoi filer une crise d’urticaire aux puristes.

Et les filles dans tout ça ? Elles sont longtemps restées à la marge, voire même absente de la scène. Mais la tendance semble s’inverser. Débarquée en 2016 avec son single АЛТЫН, TATARKA rappe en tatare – la langue d’une minorité turque présente en Russie – mais aussi en anglais, et parvient à faire bouger les boules de Moscou à Vladivostok. Signe des temps, c’est peut-être elle qui a inspiré le duo Aigel (Аигел) mené par la troublante Aigel Gaisina à balancer l’année dernière 1190, un excellent premier album mélange de hip-hop et d’électro roublarde. Dans le même temps, TATARKA scandait «PUSSY POWER». Il faudra bien compter là-dessus.

Bref, oubliez la prochaine Coupe du Monde ou les biscoteaux saillants de feu Vladimir Poutine, le truc le plus excitant à chercher aujourd’hui en Russie se trouve chez cette troisième génération de rappeurs qui succède à celles de Malchishnik et Krovostok et qui apporte un son neuf, unique, et un éclairage un peu plus subtil sur la réalité du pays que les vidéos «Meanwhile In Russia». Et si au pire, l’alphabet cyrillique vous effraie, la fonction traduction Russe > Français de Google n’est franchement pas si mauvaise aujourd’hui.

++ Pour les plus curieux, une traduction en anglais de l’intégralité de la battle est à retrouver ici, sur le site Genius.