Là, tu te tournes vers Patrick Rotman, qui a deux avantages. Un : il a fait Mai 68 (marrant, on dit «faire Mai 68» comme on dit «faire l'armée» ou «il a fait le Vietnam»). Deux : le mec est un professionnel du documentaire. En plus, il a la bonne idée de nous faire une BD (oui, je sais, on dit roman graphique aujourd'hui, mais y'a encore plein d'Astérix et de Léonard dans ma chambre d'enfance, alors moi je dis BD). Il donne à voir Mai 68 ainsi. Le sentir presque. En moins de 200 pages, on suit un mois dans l'Histoire de la France. Et là, on découvre une première chose : Mai 68, c'est avant tout un combat politique gagné par De Gaulle. C'est une jeunesse qui a voulu déboulonner la statue trop lourde d'un général qui a écrasé la pays de son poids historique. Sur un moment de faiblesse, de vieillesse, elle a bien failli y parvenir. Pour faire quoi ? On ne sait pas. Personne ne savait alors. Personne ne sait aujourd'hui. Un mouvement soudain, violent, habité. Un mouvement mort de son propre paradoxe : revendiquer sans vouloir imposer.

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Patrick Rotman et Sébastien Vassant s'en tiennent aux faits. Si l'utopie et l'énergie apparaissent en filigrane, c'est surtout la réalité qui frappe. Un affrontement qui aura fait 70 morts et 600 blessés. Une petite guerre civile. On voit le retournement de l'opinion publique. On voit les tractations des couloirs. On voit le duel tacite entre Matignon et l'Élysée. Entre les étudiants et les syndicats. On suit cette histoire comme un récit tactique. Comme un livre de Marc Dugain.

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Et on le ferme avec une vague réponse à la question qui habite les médias en 2018 : que reste-il de Mai 68 ? Eh bien, il reste une génération à jamais frustrée d'être passée si près de changer le monde. Au moins un moment. En un mois, la France a aperçu un autre possible et elle ne s'en est toujours pas remise. On constate que nous avons été dirigés depuis par des élus marqués par cette période. Par ces utopies contradictoires. Et si ça peut paraître lourd, s'il faut savoir faire table rase du passé, on voit aujourd'hui à l'Élysée, une nouvelle génération bien pire : celle marquée par une seule utopie, le pragmatisme.

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Où, quand, comment et dans quel état lire ce livre ?
Tu le lis avec une bonne bouteille d'alcool fort à 5 euros. Pas pour boire, mais pour préparer un cocktail Molotov. Parce que, quand même, le bouquin donne envie de retourner un peu l'ordre établi. Tu le lis aussi avec un papier et un stylo, parce que tu vas vite comprendre que le changement ne passera pas par la Révolution. Que la rue peut faire vaciller un trône, mais que le système ne repose pas sur les épaules d'un seul général comme cette génération l'a cru un moment. Il ne suffira pas de couper une tête. De toute façon, quand l'économie a surpassé la politique, la Révolution, c'est d'avoir un potager.

Incipit
En mai 68, j'étais étudiant en Histoire à la Sorbonne.

Excipit et explicit
Les gaullistes triomphent aux élections législatives du 30 juin.

Tu as aimé, tu aimeras...
Comme souvent, tout Marc Dugain. Tu aimeras Cohn-Bendit, quand même. Tu aimeras cet homme qui donne les clés de sa voiture pour que les jeunes la montent plus facilement en haut de la barricade. Tu aimeras réécouter les histoires de Mai 68 de tes parents. Tu aimeras converser, discuter, palabrer, échanger et argumenter, tout en sachant que ça ne sert à rien, puisqu'on se bat pour les mêmes choses aujourd'hui qu'il y a cinquante ans. Et tu aimeras L'art de la guerre, de Sun Tzu.

++ La Veille du grand soir, de Patrick Rotman et Sébastien Vassant, éd. Delcourt, 184 p., 24,95 €

 Crédit photo  : Jérôme Panconi.