Il y a deux sortes de malaise sur l’Internet. D’un côté, le LOL un brin embarrassant mais supportable, qu’on est même tout fier de faire tourner auprès de ses potes. Par exemple, le comeback inespéré d’Amandine du 38. De l’autre, il y a le véritable malaise, beaucoup plus profond et violent : celui qui fait fondre votre cervelle et joue avec vos tripes. Cette dimension parallèle de la gêne, qu’on ne peut d’habitude apercevoir qu’après des plombes de navigation à l’aveugle sur le Net, Memory Hole s’est donné pour mission de la retrouver. Créée il y a quatre ans, la chaîne tient un concept imbitable : des VHS tournées par des amateurs dans les années 80 et 90, recalées à la télé car trop bizarres, et remixées avec une ambiance horrifique pour des montages d’à peine une minute. Les vidéos qui en résultent sont tout aussi incompréhensibles, surtout comparées aux standards toujours plus lisses de YouTube. Au pif, on tombe au fil des clics sur un type déguisé en diable avec un aspirateur relié à son cul, deux employés de bureau qui miaulent en chœur devant des photos de matous, ou encore un vieux qui se balade à poil sur une plage avec une couche-culotte Nike fait-maison. En tout, des centaines d’heures d’étrangeté créées par Dimitri Simakis et Nic Maier, deux membres d’Everything Is Terrible! : un collectif de collectionneurs de cassettes basé à Los Angeles, qui rêve entre autres de construire une pyramide géante en bandes VHS. Tout pour la beauté du non-sens.

Quand on tombe sur votre chaîne, on a l’impression de se retrouver paumé dans les limbes de YouTube, comme au bon vieux temps. Ça vous manquait ?
Dimitri Simakis : Ouais, on veut ramener ça. À une époque, on pouvait errer de liens en liens sur YouTube, jusqu’à se rendre compte à quatre heures du matin qu’on était complètement perdu. C’était l’un des trucs les plus magnifiques d’Internet, et c’est de plus en plus dur d’y parvenir aujourd’hui à cause des algorithmes. Alors quand on lit des commentaires du type «Putain, mais comment j'ai atterri ici ?» sur notre chaîne, on sent qu’on a réussi notre mission. Memory Hole, c’est anti-télé, anti-divertissement et anti-viral. C'est un peu anti-tout en fait, et ça n’a aucune valeur monétaire.

Alors, d’où viennent toutes les VHS que vous utilisez ?
Nic Maier : Pour faire simple, tout cela était à l’origine destiné à passer dans une émission de divertissement très connue aux US. On n’a pas le droit de donner le nom comme ça, mais c’est l’un des plus vieux programmes de la télé américaine, basé sur de la vidéo amateur et des gags. Voilà, les gens devraient saisir, vous avez sûrement un équivalent en France. Et en gros, on nous a donné accès à leurs archives, tout ce qui a été rejeté avant la diffusion. Donc on puise dans des dizaines de milliers de clips, c’est un puits sans fond.

Parmi toutes vos vidéos, laquelle atteint selon vous le plus haut degré de mindfuck ?
Nic : Il y a VHS Grandpa : c’est un vieux type qui s’assoit devant une pile de cassettes, et qui se force à rire hystériquement. Ça doit bien durer une minute et demi, sans interruption. Ça n’a aucun sens, il fixe juste du regard un tas d’objets.
Dimitri : Picnic In Hell est pas mal, aussi. On a mis un bon bout de temps pour comprendre ce qu’il se passait. C’est très bizarre, un couple joue une espèce de pièce de théâtre sur la violence conjugale. Pour une raison obscure, l’homme finit par attraper un poulet vivant avec sa bouche, en disant : «Tu me traites comme un chien ? Et bien je vais me comporter comme un chien !». Et il sautille partout, alors que l’animal essaye de s’envoler.

Êtes-vous parfois tombés sur des clips carrément indiffusables ?
Nic : Non, on utilise à peu près tout ce qu'on trouve. Même si la séquence est complètement baisée, on garde. Bien sûr, on ne montre pas les pénis des gamins par exemple, mais rien d’autre à part ça.
Dimitri : Après, toutes les vidéos nous marquent le cerveau. D’un point de vue très terre à terre, on est incapable de manger quand on travaille sur Memory Hole, c’est trop pour nous. D’ailleurs, la façon dont les gens jouent avec la viande dans pas mal de vidéos est particulièrement dérangeante. Certains déguisent un morceau de dinde crue avec des faux yeux, des fausses dents et du fil de pêche, de façon à pouvoir le faire parler. Et je ne suis même pas végétarien, c'est juste dégueulasse.

Regarder des VHS tournées par des amateurs, ce n’est pas un peu du voyeurisme ?
Dimitri : Et bien, justement, ce n’est que du voyeurisme. C’est toute l’essence de la chaîne : regarder à travers le petit trou de la serrure et voir les choses les plus baisées que tu puisses imaginer. Memory Hole, c’est une fenêtre ouverte sur la vraie culture américaine. Ces cassettes ont été tournées à une ère où les gens n'étaient pas encore très habitués à être filmés. Ils pensaient créer du divertissement, prêt à être diffusé à la télé.
Nic : Ces vidéos représentent aussi l’excès américain. Les gens ont souvent l’air pauvres mais ils ont quand même dépensé assez d'argent pour se payer une caméra. À l’époque, ce genre d’appareil n’était pas très accessible et c'était la première fois que cette technologie tombait dans les mains de gens lambda. Ils pensaient maîtriser les codes, comment cadrer par exemple, même si au final le résultat est raté. Aussi, ils essayent tous de se comporter comme des stars de télé.

Aucun fake donc, j’imagine ?
Dimitri : Non, les gens se demandent toujours si c'est du fake dans les commentaires. À vrai dire, même si on essayait, on serait incapable d'inventer ça. Ou bien on serait des génies artistiques !
Nic : Aujourd’hui, les pros essayent de recréer cette pureté avec laquelle les amateurs filmaient, ce niveau d’authenticité. Mais ils échouent tout le temps. C’est comme l'esthétique VHS, que tout le monde tente d’imiter maintenant. Impossible de s’en approcher, le résultat finit tout le temps par être médiocre. Je mets n’importe qui au défi.

Devant Memory Hole, on a l’impression de voir des mini-films d’horreur. Pourquoi donner cet aspect found footage au montage ?
Nic : La plupart du temps, on parle beaucoup de l’horreur surnaturelle. Memory Hole, c’est au contraire l'horreur de l'existence banale : se rappeler à quel point il est putain de terrifiant d'être en vie.

Les vidéos sont pour la plupart très courtes. C’est pour mieux nous niquer le cerveau ?
Nic : À chaque fois, on coupe très vite l’action pour que les gens n’aient pas la moindre chance de comprendre ce qu’il se passe. Ce n’est pas censé te rassurer ou t'amuser, mais te secouer. Surtout, évitez de trop cogiter avant de regarder : c’est mieux d'être poussé brutalement dans ce monde. Je dirais presque que le montage est facile, le matériau de base nous guide beaucoup. Dans la collection de VHS qu’on utilise, tout ce qu’on voit est original, unique. Notre seul rôle, c’est de relier tout ça comme si on était des magnétoscopes. Aussi, on fait tout pour gâcher les histoires qu’essayent de raconter ces vidéos. Si quelqu’un s’apprête à lâcher une punchline, on coupe juste avant la blague. Autre exemple : les effets sonores tombent toujours au mauvais moment. C’est très marrant comme exercice, on se force à écraser toutes les règles de montage qu’on a apprises depuis dix ans.
Dimitri : Mais on a aussi publié des versions de dix à trente minutes, et l’effet fonctionne encore mieux. Avec une vidéo d’une minute, tu peux t’en sortir en riant. Avec une vidéo plus longue, impossible : ça te bouffe, ça te détruit. Tu finis déprimé, c’est brutal. On a d’ailleurs montré des long-formats en projection live et, dans le public, tout le monde se prenait la tête entre les mains. Comme pour vérifier s’ils étaient toujours bien en vie, ou pour essayer de toucher ce qui leur restait d’humanité. Si on pouvait diffuser des odeurs spécifiques dans la salle, pour encore plus les dégoûter, on le ferait.

Quels types d’odeur ?
Dimitri : Je ne sais pas, peut-être des parfums de moisissure, de mort, de sous-sol puant… En fait avec nos vidéos, on retourne dans le sous-sol typique de l’Américain du Midwest. Je ne sais pas comment ça se passe à Paris, mais aux États-Unis, c’est vraiment l’endroit où tu t’assois toute la nuit pour fumer de la weed, quand tu es au lycée...
Nic : Ouais, le sous-sol couvert de moquette chez ton oncle ou ta grand-mère. Sur Memory Hole, tu as l’impression de connaître l’endroit et de croiser des proches. Ceux qui tournent les vidéos ne sont ni des acteurs, ni des performeurs : ils ressemblent à ta famille. Tout y est familier, et ça ajoute à la noirceur.

«Memory Hole», du coup, c’est pour nous rappeler nos pires souvenirs en famille ?
Dimitri : Le titre de la chaîne parle de lui-même. Tu vois, tous ces souvenirs que tu n’assumes plus, que tu ne veux plus jamais voir ? Et bien on te les remet sous le nez. On les ressort de ce trou où tu as tenté de les cacher.
Nic : Ceci dit, je commence à regretter ce nom. Aux States, l’expression est de plus en plus populaire parmi les conservateurs et les théoriciens du complot. Si l'on a choisi «Memory Hole», c’était dans un sens très littéral, pas du tout politique.

En parallèle de Memory Hole, vous récoltez aussi des milliers de copies du film Jerry Maguire avec Tom Cruise pour construire une pyramide dans le désert. Où en êtes-vous ?
Nic : On sort tout juste d’une tournée live où l’on vient de choper 6 000 cassettes en sept semaines à peine. C'est complètement fou, le total doit bien s’approcher de 21 000 VHS maintenant. On a déjà largement de quoi réaliser la pyramide aujourd’hui, mais plus on en aura, plus ce sera fou. Et aussi, plus solide sera notre dossier pour convaincre quelqu’un de financer la construction. Imagine, avec 50 000 Jerries, personne ne pourra refuser !
Dimitri : Donc si jamais un philanthrope français ou européen veut participer, eh bien ce sera sa chance de rentrer dans l'Histoire ! Si j'étais milliardaire, je ne pourrais sans doute pas imaginer un meilleur moyen de dépenser quelques centaines de milliers de dollars. Mais c'est juste mon avis, et je ne suis pas milliardaire… Sinon, soit dit en passant, on a très peu de versions françaises. Pourtant, on n’habite pas très loin du Canada, on devrait proportionnellement en avoir collecté quelques milliers au moins, c’est bizarre... Dans nos stocks, je crois qu’il ne doit même pas y en avoir quelques dizaines. Donc écoutez les Français, on veut vos Jerries ! Et je m’en fiche des frais d'envoi international.

Avez-vous déjà lancé les plans ?
Nic : On regarde en ce moment le nord-ouest de l’Arizona, là où les lois de construction sont les plus vagues. Ça serait le coin parfait pour nous. On monte des vidéos à la base, donc on n’est pas très calé en construction de monuments. Il y a plein de paperasse et de tracasseries administratives auxquelles on ne comprend pas grand-chose. Mais avec un peu de chance, on va pouvoir acheter le terrain cette année. Mieux vaut prendre une décennie de plus que ce qui était prévu à la base, et faire ça bien. Plutôt que foncer à cinq d'entre nous dans le désert avec des pelles, et essayer de construire la pyramide tout seuls.
Dimitri : On s’en fout, on ne veut pas faire un Burning Man. La pyramide n’est pas censée être détruite en trois jours à peine, mais durer des millénaires. Tout ça, c’est pour l’humanité, et ce n'est pas une tâche facile.

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Rien à voir, pour finir : vous avez réussi à donner une copie de Doggie Woggiez ! Poochie Woochiez ! – un remake monté par vos soins de La Montagne sacrée avec des chiens – à Alejandro Jodorowsky. Comme quoi, les rêves peuvent devenir réalité ?
Dimitri : Oui ! On a filé le DVD a une amie, qui l’a gentiment transmis à Jodorowsky. Même s’il parle anglais, elle a dû tout expliquer à son interprète. Apparemment, il a juste dit «Qué ?». Je crois que c’est la réponse parfaite. Et la façon dont il tient la copie sur la photo, c’est rêvé : on dirait qu’il la serre près de sa poitrine. Maintenant, on espère juste qu'il visionnera le film avant de jeter le DVD ou de l’emmener dans une autre dimension. Bref, on verra bien.

++ Nic et Dimitri se sont servi de l’obscure collection de VHS utilisée sur Memory Hole pour également produire une émission diffusée sur Adult Swim il y a deux ans, Gigglefudge U.S.A. 
++ Leur dernier film pour Everything Is Terrible!, créé à partir de shows évangélistes et des VHS chrétiennes teubés, s'intitule The Great Satan ; et si c'est le merchandising qui vous intéresse plus que tout, leurs T-shirts sont par ici.