Domination chinoise et hémorroïdes grecques
Il est désormais admis par les spécialistes que le peuple de Chine a durablement régné sur l'empire de la propreté anale. En effet, c'est en Chine aux alentours du VIème siècle après J.-C. que l'on retrouve les premières traces d'utilisation de papier pour gérer son entre-fesses. Ce proto-PQ est généralement fabriqué à partir de fibre de riz et s'appelle «tshao chih» (se prononce ciao chi), une manière poétique et affectueuse de dire adieu à ce prolongement de soi qu'est la matière fécale. Fièrement munie de cet avantage stratégique, la Chine se replie jalousement sur elle-même. L'empereur Wéndì (541-604) ordonne à ses esclaves de consolider la Grande Muraille afin que les barbares ne puissent jamais connaître la béatitude des tshao chih. Toisant alors l'humanité du haut de son trône, l'empereur Wéndì ricane et peut se satisfaire d'être à la tête de la première vraie grande civilisation du fondement.

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Malgré cet orgueil impropre à la sagesse de Confucianus, Wéndì a raison. Jamais aucun peuple avant le sien n'a acquis une telle maîtrise du papier-cul. 1200 ans plus tôt pourtant, une autre grande civilisation du fondement apparaît - elle est prometteuse, invente la démocratie mais certainement pas le tshao chih. Cette civilisation s'appelle Grèce antique et s'en remet à la déesse Hygie pour tout ce qui concerne l'entretien de son rectum. Malheureusement, Hygie n'est pas très inspirée et propose aux Grecs d'employer à cet effet des cailloux et des tessons d'argile circulaires appelés pessoï. Problème : ces tessons se délitent et les petits fragments entraînent des irritations locales et des lésions des muqueuses, voire des hémorroïdes. Mal conseillée, la Grèce antique déprime et crée la Philosophie. Ainsi, les concepts de Platon, d'Aristote ou de Diogène ne sont que les conséquences d'un mal de fesse généralisé.

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Quelques temps plus tard, la Rome antique continue d'utiliser des pessoï. On peut penser que celle-ci relève le niveau en innovant avec son fameux tersorium, petit bâton surmonté d'une éponge, glorieux ancêtre de ce que nous nommons aujourd'hui une «brosse à chiottes». La controverse à son sujet est cependant rude : certains spécialistes pensent que le tersorium est effectivement un ustensile progressiste servant à briquer le sphincter, d'autres soutiennent qu'il n'est voué qu'à récurer les latrines. Une troisième école, beaucoup plus minoritaire, défend la thèse tout à fait plausible qu'il peut remplir ses deux fonctions, faisant du tersorium un objet multi-tâche digne de modernité. Tempus fugit. Et malgré la venue du Christ sur Terre et de nombreux tests avec les végétaux, les coquillages ou la neige, tout être humain non-chinois reste coincé dans le tunnel de l'obscurantisme anal.

Free-partchih et naissance des merdias
1393 ap. J.-C. L'empereur Hóngwǔ, lointain successeur de Wéndì, continue de ricaner du haut de son trône. Depuis presque 800 ans, le secret du tshao chih n'a jamais fuité et c'est une véritable jouissance que d'observer les autres peuplades se rouler dans la fange de l'ignorance. Sur le front Est, les ennemis héréditaires japonais ont bien tenté une faible offensive armés de chūgi, bâtons d'une vingtaines de centimètres servant de nettoie-orifice. Mais cette attaque était vouée à l'échec. Sur le front Ouest, le moyen-âge occidental n'est aucunement une menace. Il y règne en effet la mode du bâton merdeux, objet courbe qui, agrémenté de paille et de terre, trouve aux yeux du prolétariat une certaine amitié. Les castes dominantes, elles, dans un embryon de conscience de classe libérale-libertaire, se soucient peu à peu de leur anus et s'essayent au chanvre. Dans les pays du Moyen-Orient, la hype est au filet d'eau et à la main gauche.

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Constatant sa supériorité technologique sur l'ensemble de la planète, l'empereur Hóngwǔ décide cette année-là d'organiser une grande free-partchih : il commande plus de 720 000 feuilles pour la cour impériale, et 15 000 feuilles douces et parfumées pour son usage personnel. La Renaissance ne vient pas troubler la suprématie chinoise. Le papier est progressivement démocratisé en Europe mais les gens s'en foutent - ce qu'ils veulent, c'est expérimenter. François Rabelais, grand expérimentateur et adepte de drogues dures, en est un parfait exemple. Face au probable usage de cellulose, celui-ci écrit en pleine poussée d'ecstasy : «Il n'y a tel torchecul que d'un oyson bien dumeté, pourveu qu'on luy tieigne la teste entre les iambes. Et m'en croyez suz mon honeur. Car vous sentez au trou du cul une volupté mirificque, tant par la doulceur d'icelluy dumet, que par la chaleur temperée de l'oizon». Si la drogue rend ces phrases difficilement compréhensibles, on capte tout de même qu'il est très agréable de se torcher les fesses avec un poussin.

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Toutefois, au XVIIIème siècle, âge de Lumières, la presse écrite connaît un fulgurant essor et on la trouve à tous les coins de rue. Une fois lue, une deuxième vie lui est offerte en devenant technicienne de surface anale. C'est d'ailleurs à cette époque que complotistes et adeptes de la théorie de la Terre plate s'accordent pour appeler ce nouveau canal de diffusion des idées merdias. Et ces merdias constituent, dans leur grand rôle émancipateur, l'antichambre du PQ moderne.

Le PQ, une technologie désormais universelle
Le jeudi 8 décembre 1857 est une date maudite pour l'Empire de Chine car elle perd son monopole. C'est précisément ce jour-là que Joseph Gayetty, agent double venu du Massachusetts, commercialise pour la première fois aux États-Unis d'Amérique du papier hygiénique sous l'appellation Gayetty's Medicated Paper. Fabriquées à base de chanvre de Manille et lubrifiées à l'aloé, ces feuilles, sans doute lointaines inspiratrices des shampooings Ushuaïa, ont pour noble but de prévenir des hémorroïdes provoquées par les merdias. L'argument de vente est le suivant : «Voici la plus grande nécessité de notre époque. Ce trésor vous protègera des périls du papier journal sur vos parties intimes». Joseph Gayetty est si fier de son invention qu'il fait imprimer son nom dessus. Hélas pour lui, le public boude son œuvre à cause du prix excessif, et lui préfère pour l'instant l'emploi détourné des journaux à grand tirage. La marche vers les raies qui chantent est cependant enclenchée. Et il faut attendre juin 1891 pour que Seth Wheeler améliore la trouvaille de Gayetty la pimpant en rouleau-de-feuilles-détachables-grâce-à-des-pointillés. Le papier hygiénique industriel moderne est né, et c'est un deuxième coup de grâce pour la Chine, qui plonge quelque temps dans les opiacées.

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Au cours du XXème siècle, la technologie du papier-cul s'affine et les plus grands cerveaux se penchent sur son cas. En 1935, une importante équation est résolue par la firme Northern Tissue, qui crée un procédé pour éliminer les échardes dans le produit fini. Encore perçue comme une denrée de luxe, c'est véritablement après-guerre que l'on assiste à sa prolifération. Durant cette période appelée «Équilibre du postérieur», chaque pays veut affirmer sa puissance et son indépendance en se munissant de cette arme d'émotions massives. Cette course à l'armement crée une émulation certaine et accélère considérablement la perfection de sa composition moléculaire : du papier bulle corde archaïquement marron et râpeux des années 50, on passe au règne sans partage de la ouate de cellulose dans les années 70, incontestable Rolls-Royce de douceur pour arrière-train. Le marché du PQ suit alors son expansion et devient l'un des symboles forts de notre consumérisme.

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Un défi pour l'avenir
De nos jours et dans nos sociétés du spectacle, le papier-cul se la joue double ou triple épaisseur et s'affirme comme un acteur majeur de notre quotidien, puisqu'un homo defecus aura affaire à lui plus de 86 000 fois dans sa vie. Selon les calculs mentaux d'Emmanuel Chain, sa force économique représente plus de 45 milliards de dollars dans le monde, l'Europe détenant 26% du marché avec 8,5 milliards de dollars et une absorption nette de 13 kilos par habitant. Notons que la plus forte croissance mondiale de sa consommation a lieu en Chine, qui, après une cure de désintox, tente à tout prix de récupérer son trône. Agile, le PQ sait se customiser selon les cultures et répond à un code couleur délicat : les Français aiment le papier rose, les Suisse le papier blanc, les Anglais préfèrent la couleur pêche tandis que les Allemands raffolent du marron surnommé Naturbraun. Signe évident de son importance, manquer de celui-ci est une authentique phobie, surtout après avoir fait sa commission dans les toilettes de gares ou d'aéroports. À l'échelle d'un pays, cette phobie se traduit par des crises de panique et des émeutes, comme au Vénézuela en 2013 ou à Taïwan en mars dernier.  

pqilluComme toute technologie de pointe, le PQ est confronté à ses propres limites. Tout d'abord, il crée de l'inégalité puisque la moitié de l'humanité n'est pas invitée dans son carré VIP. Ensuite, le papier hygiénique détruit les arbres (plus de 27 000 d'entre eux meurent chaque jour à cause de lui), produit du chlore et a une fâcheuse tendance à boucher les stations d'épurations. Face à cette menace de toilet paperization de l'univers, de nombreux intellectuels hippies se sont réunis pour convenir que le PQ n'est plus l'énergie de demain et qu'il doit se remettre en question. Entre deux passages par des toilettes sèches, le regard des hippies se tourne désormais vers des solutions plus respectueuses de notre Terre-mère - comme le jet d'eau pressurisé sur la pastille, pratique courante dans les pays du Moyen-Orient et d'Asie du Sud-Est. Les spécialistes prévoient ainsi que d'ici 2072, le papier toilette, quelle que soit son orientation par-dessus ou par-dessous, finira son cycle de vie et atteindra pour la dernière fois le bout du rouleau.

And if it's in this article, then it must be true.

Ce qu'il faut retenir de cette épopée
Ce voyage dans le monde merveilleux du papier-cul touche à sa fin. Grâce à lui, nous avons fait connaissance avec des personnages à la psychologie complexe comme l'empereur Wéndì, François Rabelais, les hémorroïdes ou Joseph Gayetty mais nous avons également appris qu'une technologie d'avant-garde ne peut rester secrète éternellement et qu'un grand pouvoir implique de grandes responsabilité. 

++ Cet article est extrait du Brain papier #1 d'avril-mai, toujours disponible partout ou presque.