Gil Kane a dessiné des comics pendant près de soixante ans, du début des années 40 alors qu'il n'était qu'un ado, à la fin des années 90. Mais ce sont surtout ses travaux des années 60 et 70 qui l'ont fait entrer dans la légende de la bande dessinée, au même titre que les autres héros du Silver Age des comics, ses pairs Steve Ditko, John Romita, John Buscema, Neal Adams, Gene Colan, Jim Steranko, Jim Starlin et, bien sûr, le roi Jack Kirby.

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Gil Kane, 1971

Comme ceux de Kirby et Ditko, son style est reconnaissable entre tous. Mais là où le démiurge Kirby a construit une œuvre toute en puissance, cyclopéenne voire ouranienne, Gil Kane est un esthète de la légèreté. Tout en mouvements, ses planches aériennes sont animées par des cadrages insensés où s'agitent des personnages aux poses de contorsionnistes. Quand elle n'est pas trahie par ses encreurs (1), la finesse de son trait ajoute à l'impression de grâce dégagée par ses planches. Disons que dans l'Olympe des comics, si Kirby est Zeus (et il l'est !), Gil Kane est Hermès.

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The Prisoner d'après la série télé, début des années 70. Marvel ayant décidé de ne pas publier le titre, le comics était resté inédit jusqu'à aujourd'hui.

De son vrai nom Eli Katz, Gil Kane est né en 1926 en Lettonie dans une famille juive. Ses parents émigrent à New-York alors qu'il n'est qu'un enfant. Fan de dessin, Eli se fait embaucher dans un studio de comics (MLJ Comics, les futurs Archie) à l'âge de seize ans. Il est chargé de dessiner les bulles et d'assurer divers travaux de finition. Petit à petit, il gravit les échelons de cette usine à dessins et devient rapidement penciler. Il intervient très vite sur des bandes dessinées de superhéros, en particulier le patriotique The Shield et The Sandman, où il est chargé de soulager Jack Kirby qui doit produire, comme souvent, un nombre insensé de pages tous les mois (dans les années 60, il lui arrivera de dessiner plus de cent pages par mois !). À dix-huit ans, Kane rejoint l'armée, qui l'envoie sur le front Pacifique. La guerre terminée, il retrouve sa table à dessin. Il se fait remarquer en 1959 en régénérant un superhéros en voie de ringardisation absolue : le Green Lantern. Kane relooke le personnage, qui faisait peine à voir avec sa cape verte de sous-Batman. À la place, l'artiste invente le costume très moderne auquel le héros est désormais associé. Le style éthéré du dessinateur s'avère particulièrement efficace dans les multiples scènes où le personnage se déplace dans les airs ou dans l'espace.

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Green Lantern, 1970

Devenu un pilier des National Comics (futurs DC), Kane crée The Atom avec le scénariste Gardner Fox. Ce superhéros qui évoque le roman L'Homme qui rétrécit de Richard Matheson (1956) arrive sur le marché à l'automne 1961, un mois avant les Fantastic Four. The Atom séduit les amateurs de comics et achève d'asseoir la réputation de Gil Kane. En authentique freelance, l'artiste ne s'interdit pas de travailler en paralllèle pour la Marvel, le concurrent historique de National-DC.

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The Atom, 1961

Kane devient l'un des piliers de la firme pendant les douze années de création démente qui constituent son âge d'or (1961 – 1973). Il intervient sur bon nombre de ses séries phares, au moins en tant que dessinateur de couvertures. Prolifique, Kane se fait avant tout remarquer grâce à son travail sur The Amazing Spider-Man, où il prend le relai de John Romita pour deux séries d'histoires entrées dans l'Histoire : les numéros 96 à 98 (1971), qui parlent de drogue - une révolution dans une BD de superhéros - et constituent une nouvelle preuve du talent avec lequel Stan Lee ancre l'univers Marvel dans la réalité ; mais aussi le diptyque dans lequel Gwen Stacy, la petite amie de Peter Parker, est assassinée par le Bouffon Vert (numéros 121 et 122, 1973), des pages littéralement incroyables pour l'époque.

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The Amazing Spider-Man, 1975

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The Amazing Spider-Man, 1973. La mort de Gwen Stacy, un épisode révolutionnaire.

Toujours chez Marvel mais dans la lignée de ce qu'il avait fait chez DC sur Green Lantern onze ans plus tôt, Kane rénove le personnage de Captain Marvel en 1970. Le guerrier kree devient le héros d'un space opera tragique que Jim Starlin poussera à son paroxysme quelques années plus tard.

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Captain Marvel, 1970

L'artiste signe aussi quelques belles histoires de Conan The Barbarian ainsi qu'une adaptation splendide d'une histoire de James Allison, un autre héros de Robert E. Howard, le père de Conan : The Valley Of The Worm.

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Supernatural Thrillers, 1973. The Valley of the Worm, une magnifique adaptation de l'univers de R.E. Howard.

Comme beaucoup d'artistes de l'époque, Gil Kane est conscient des injustices que subissent les dessinateurs de comics : paies faibles, cadences infernales, abandon de tous leurs droits... En parallèle de son travail pour les majors, l'artiste explore de nouveaux horizons : il s'aventure dans le domaine de la BD pour adultes, à l'époque embryonnaire aux US, en lançant un magazine de thrillers : His Name Is Savage (1968). Sauvage, le titre l'est assurément, comme son héros à qui les auteurs (le scénario est écrit par Archie Goodwin, un autre pilier de Marvel) prêtent les traits de Lee Marvin, qui avait fait sensation l'année d'avant dans Le Point de non-retour. Mais le magazine est trop en avance sur son temps et Kane pas assez armé économiquement pour le soutenir (il le publie en indépendant). His Name Is Savage disparaît après un seul numéro. Cette déception ne dissuade pas Kane de tenter de nouvelles expériences : en 1971, il  s'associe à l'éditeur de livres Bantam pour publier Blackmark, l'un des premiers voire le premier «roman graphique» de l'Histoire (Archie Goodwin, encore lui, rejoint Kane pour travailler sur le scénario). Conçu comme un poche illustré, Blackmark raconte une saga post-apocalytique dont la violence ne dépareillerait pas dans un manga.

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Blackmark, 1971

Une fois de plus, Kane est en trop avance sur son temps et le succès commercial n'est pas au rendez-vous. En revanche, la profession et les connaisseurs l'applaudissent. Adulé par ses pairs et les lecteurs éclairés de bandes dessinées américaines, Gil Kane s'éteint le 31 janvier 2000 en Floride. Il restera dans l'Histoire comme l'un des plus brillants dessinateurs à avoir œuvré au service du comic book. Chapeau l'artiste. 

++ The Prisoner de Gil Kane et Jack Kirby. À paraître chez Titan Comics (GB).
++ (1) Les dessinateurs de Marvel ou DC Comics du Silver Age encraient rarement eux-mêmes leurs planches.