JOUR 1

Il est un peu plus de 13h lorsque le train reliant Bordeaux à Marmande entre en gare. Le comité d’accueil est majoritairement composé de grands-parents inquiets, zieutant la foule compacte qui s’échappe des wagons. Leurs convives pour le weekend ? Des ados en pantacourts venus exhiber leurs mollets et siphonner des litrons de bière éventée. Nous nous attardons quelques minutes dans le hall pour assister aux embrassades et nous remémorer notre enfance, période faste mais désormais révolue durant laquelle les valises sous nos yeux prenaient moins de place que nos bagages à main, puis nous prenons le chemin de l’hôtel.

Devant l’établissement, nous trouvons porte close. Un écriteau nous indique de revenir dans une heure pour nous enregistrer auprès de la réception. Ici, les horaires d’ouverture fonctionnent vraisemblablement en biodynamie, afin de respecter au mieux les cycles sacrés de la sieste post-apéro. Sans compter qu'en bons connards de parisiens que nous sommes, nous avons préféré utiliser notre smartphone pour faire des stories dans le train, plutôt que de prévenir de l’heure de notre arrivée. Pas démoralisés pour un sou, et ce malgré la chaleur accablante qui menace désormais de nous transformer en petites flaques de sueur, nous nous engouffrons dans les ruelles, en quête d’un coin d’ombre.

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Une fois installés en terrasse et rassérénés par le prix attractif du diabolo-menthe, nous prenons le temps d’observer autour de nous. Des hordes de jeunes gens tout feux tout flammes se pressent sur la place, à la recherche de la supérette la plus proche. Le Vival de Marmande, qui profite du festival pour réaliser son chiffre d’affaire de l’année, devient plus difficile d’accès que des toilettes de club. Attablées à côté, un petit groupe d’habituées s’impatiente. La serveuse répond du tac au tac “Il arrive ton galopin ! Tié pressée de picoler ou quoi ?!”. Il n’en faut pas davantage pour raviver notre complexe de citadin en transhumance : nous nous empressons d’envoyer un message à nos amis restés à Paris pour louer le caractère entier des gens du cru.  

De retour à l’hôtel pour déposer nos affaires, nous choisissons de nous changer afin de nous fondre dans la faune locale. Pantalons déchirés, Converses et t-shirt d’ados en crise : nous voilà parés pour affronter le public de Garorock, qui vient célébrer la fin de l’année scolaire. C’est donc munis de nos bracelets PRESSE, et en tenues de camouflages Biactol, que nous nous dirigeons vers le site du festival. Les premiers spectateurs se massent derrière les grilles de l’entrée principale tandis que nous passons les contrôles de sécurité réservés aux journalistes. L’endroit est encore vide et nous avons donc tout le loisir d’admirer les lieux. Des dizaines de stands de nourriture du monde jouxtent des attractions à sensations fortes. Idéal pour les aventuriers du goût qui auraient envie de se bâfrer un tajine avant de survoler le public en tyrolienne.

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A peine le temps de nous désaltérer au bar, et le concert d’Angèle débute. La jeune femme, qui dispose d’une panel incroyable de trois titres connus à son actif, se débrouille malgré tout pour faire danser la foule. Très à l’aise sur scène dans sa tenue de lumière, elle parvient à faire oublier son manque d’expérience et les fans reprennent ses refrains en choeur.

Trois drapeaux bretons et demi plus tard, et c’est le live de Damso qui commence. Le rappeur belge, peu au fait des précautions d’usage en période de forte chaleur, encourage son public déjà bouillant à faire exploser le mercure. Des jeunes hommes torses nus sautillent en brandissant des Pom’potes, dont la teneur en purée de fruits est pour le moins incertaine. Noyés dans le flot de punchlines de l’auteur-compositeur bruxellois, nous réalisons soudainement que  nous sommes peut-être au crépuscule de nos meilleures années, condamnés à dévaler la pente de l'existence en déambulateur. 

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Et le concert suivant, celui du groupe Indochine, ne fera que confirmer cette première impression. En effet, si les lyrics cinglantes de Damso, pourtant très appréciées du public de Garorock, nous avaient laissés de marbre, le blond cendré de Nicolas Sirkis réveille nos instincts de fan. Nous hurlons à pleins poumons les rares paroles de L'aventurier que nous parvenons à saisir en dehors du refrain, bien conscients que le seul mot intelligible de cette chanson reste encore et toujours "flibustiers".  Puis l'odieuse sentence tombe, irrévocable : nous sommes  désormais plus proches d'entrer en EHPAD que de la fin du lycée.  

D'ailleurs, malgré notre affection pour les deux talentueux cousins de The Blaze, qui ouvrent le bal de la seconde partie de soirée, nous décidons de rentrer dormir et de nous préparer une tisane "Nuit Calme". 

JOUR 2 

C'est  le teint frais et reposé, que nous nous préparons à vivre cette seconde journée de concerts. Après un déjeuner riche en lipides et une entorse à notre nouveau régime végan, nous nous rendons à l'espace PRESSE, où un pot a été organisé en l'honneur des partenaires du festival. Nous faisons connaissances avec des confrères entre trois verrines, et autant de godets de blanc sec. Nous ne nous quitterons plus jusqu'à la fin de notre épopée. 

D'humeur intrépide et un peu grisés par le vin, nous décidons d'explorer les lieux plus avant, accompagnés de nos nouveaux amis journalistes. Le soleil, notre ennemi commun, tape fort sur nos corps endormis par l'alcool et peu rodés aux techniques de survie en milieux hostiles. Mais nous tenons bon et partons en photo-reportage du côté de l'espace camping. Des milliers de tentes se dressent devant nous tandis que nous arpentons les allées, hagards, à la recherche d'une image d'illu qui justifiera la prise en charge de notre séjour dans le Sud Ouest. Nous ne résistons pas à l'envie de visiter la fraction du terrain réservée aux festivaliers les plus aisés, sorte d'ilot de tranquilité peuplé d'irréductibles bobos résistant, encore et toujours au nivellement par le bas du prolétariat. 

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Nous revenons ensuite sur nos pas pour assister au concert de Lorenzo. Le jeune homme, nouvelle figure du rap, qui est passé du troll white trash au disque d'or en moins de temps qu'il n'en faut pour rouler un pilon, s'agite sous son bob Pikachu. Le public est en liesse et malgré nos réticences à contrevenir aux normes d'hygiène, nous nous laissons pourtant convaincre de faire "du sale"

C'est maintenant au tour de Polo et Pan de nous montrer de quoi ils sont capables. Le duo de musique électronique, spécialisé dans les live long-courrier vers les zones tropicales, nous fait voyager sans quitter la pelouse. Le ciel arbore désormais une jolie palette de couleurs allant du bleu pâle au jaune orangé, tandis que nous nous risquons à esquisser quelques pas de danse chaloupés. 

Hésitants à fendre la foule pour le concert de Marylin Manson, nous sommes vite rappelés à l'ordre par nos tympans. Nous décidons de retarder le plus possible la pose de prothèses auditives en nous dirigeant finalement vers les manèges. Si les auto-tamponneuses nous laissent la désagréable impression de ne devoir l'intégrité de nos cervicales qu'à la rapidité de nos réflexes, le train fantôme tient quant à lui toutes  ses promesses. Peau livide, mouvements désarticulés et sentiment de malaise : nous ne réaliserons que bien plus tard qu'il s'agissait en fait du live d'Eddy de Pretto. 

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La nuit est tombée depuis plusieurs heures déjà mais malgré la fatigue et le poids accablant des années, nous tenons bon avec comme objectif d'assister au concert d'Orelsan.  Le caennais ne lésine pas sur les moyens pour satisfaire ses fans : effets de lumière, interprétation d'anciens tubes ou petits sauts de cabris, Aurélien n'est décidément  pas venu pour coller des gommettes. L'immense plaisir procuré par le concert est inversement proportionel au taux de sérotonine qui surnage dans notre organisme après un enchaînement de titres au moins aussi  plombants pour le moral que le fil twitter d'Henry de Lesquen. Mais nous repartons tout de même conquis par cette ode magistrale à la défaite. 

Garorock s'arrête là pour nous. Nous rentrons à l'hôtel pour rassembler nos affaires. Une fois affaissés sur le monte-escalier Stannah qui nous ramène à notre chambre, nous ne pouvons nous empêcher d'avoir une pensée émue pour les ados que nous étions, quand la perspective de dormir dehors ou de consommer des aliments sous leur forme solide, n'étaient pas encore devenus des obstacles à l'amusement. Le lendemain, c'est donc avec une infinie tendresse que nous immortalisons le retour d'une partie des festivaliers, heureux et reconnaissants d'avoir pu retrouver nous aussi le temps d'un weekend l'énergie de nos vingt ans. 

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