Peux-tu me raconter ce qui t’a donné l’envie de passer du statut de modèle à celui de photographe ?
Romy Alizée : C’était il y a trois ans environ, cela s’est fait petit à petit. J’ai beaucoup posé, toujours pour des photographes hommes, et au bout d’un moment je me suis posé la question : mais où sont les femmes artistes qui travaillent sur le nu, ou le sexe ? J’en ai trouvé quelques-unes, mais je me suis dit : mais moi aussi des idées, je peux faire des choses, pourquoi j’irais demander à quelqu’un de faire les photos que j’ai envie de voir ? Je trouvais aussi qu’il y avait beaucoup de redondance, dans les photos pour lesquelles je posais, on me demandait souvent la même chose. Je devais venir avec la peau bien hydratée, bien coiffée, etc. Evidemment au début, quand j’ai commencé à poser, je me trouvais jolie et ça me faisait plaisir. Je me réconciliais avec mon image. Mais à force de voir des photos de soi «jolies», ça n’a plus du tout de saveur. J’ai aussi eu la chance de poser pour Laurent Benaïm et Gilles Berquet. Ce sont deux photographes qui donnent beaucoup de puissance aux personnes qu’elles photographient. Et ça a été une révélation : je pouvais, avec mon propre regard, moi aussi, faire de la photo explicite, qui n’avait rien à voir avec la beauté, le charme ou le glamour.

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©Romy Alizée

Tes photos sont érotiques ? Pornographiques ? Ou on s’en fiche de ces qualificatifs ?
Moi je m’en fiche. Ce qui est érotique pour certaines personnes va être extrêmement porno – à ranger avec les VHS de cul - pour d’autres. Je me rends compte aussi, quand je discute avec les gens qui découvrent mes images, qu’ils ne me disent jamais : j’ai trouvé cela très excitant, ou bien cela a éveillé des choses, etc. Ils me parlent plus de reprise de pouvoir, de performance. Ce sont plus des photos qui incitent plus à la réflexion qu’à la masturbation, je crois !  

Imagine que je suis mon oncle, que je m’appelle Jean-Michel, que je suis assureur, que j’ai 54 ans, que j’habite Clermont-Ferrand, et que je viens de tomber sur le site de Brain. Je n’ai jamais entendu parler d’images pornos queer et féministes. Comment tu m’expliques ça ?
Alors si j’avais Jean-Michel en face de moi, je lui demanderais d’abord: «As-tu déjà consommé des images pornographiques érotiques ou porno ?». Il me répondrait sûrement oui. Je lui dirais alors : «Et bien sache qu’il y a des femmes qui ont pris le parti de faire de telles images, mais qui sont passées de passives à actives. Elles ont décidé de faire des photos d’elles, d’autres femmes, et d’hommes, pour étendre le champ érotique, pour apporter des regards féminins sur les sexualités. C’est féministe car c’est une reprise de pouvoir. On passe du statut d’objet à sujet. On renverse aussi les rôles traditionnels du photographe masculin et du modèle féminin». Ensuite, pour lui expliquer l’adjectif queer, je lui dirais que je tente de sortir des clichés de genre et de combattre l’hétéro-normativité. Dans mes images par exemple, je ne suis pas juste «une fille qui aime les garçons». Je montre les amours plurielles, et les sexualités exploratrices. Je ne sais pas si j’ai convaincu Jean-Michel, là ?

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©Romy Alizée

Convaincu je ne sais pas, mais je crois qu’il a compris. Est-ce que la période post-Weinstein a eu un impact sur ton travail, ou pas du tout ? Est-ce qu’en 2018 c’est plus compliqué de fabriquer des images à la fois féministes et explicites ?
En effet, certaines personnes, un peu perturbées par cette affaire, ont sorti les griffes, en mode : «une nana qui fait ça, elle est complètement stupide, elle n’a rien compris». Il y a eu des réactions de ce type-là. Je dois sans cesse expliquer que les rapports de domination que je mets en scène dans mes images sont de l’ordre du fantasme, et ne sont pas premier degré. Il y a beaucoup de jeu, d’humour. Ensuite, l’affaire Weinstein m’a fait poser des questions personnelles, sur la sexualisation systématique des femmes. À un moment, j’ai eu envie de me rhabiller. Et puis je me suis dit : ce n’est pas ça le problème. Le problème ce n’est pas du tout de se sexualiser à un moment donné. Mais c’est que dans certaines industries culturelles, c’est un automatisme : dans les films, les filles doivent faire tomber le soutien-gorge et on y met en scène beaucoup de scènes de viol ; dans la musique on demande aux chanteuses de jouer la carte du «sexy». C’est systématique, et ça ne relève pas du choix personnel de la femme en question. C’est ça qui est dérangeant. Et donc moi je me suis dit : c’est mon choix personnel, j’ai mes raisons de faire ces images et par ailleurs elles ne me définissent pas entièrement, c’est un projet artistique que je mène.

RomyAlizee3©Romy Alizée

Certaines de tes photos m’ont fait penser aux photos de Bunny Yeager : celles de Betty Page qu’elle a réalisé en 1954, mais aussi ses autoportraits des années 60. Le point commun : ton regard et celui des modèles, plein d’assurance. Est-ce quelque chose qui est important, dans ton travail?
Si je pense à l'une de mes modèles, Poppy Sanchez, elle est comme moi, pleine d’incertitudes, pas toujours confiante, mais elle arrive tout de même à faire des choses. Par exemple elle vient de réaliser son premier film pour Erika Lust (productrice de films pornos féministes, ndlr). C’est quelqu’un de très sensible, qui a un regard profond, mais ce n’est pas de l’hyper-confiance en soi. Son regard révèle plutôt un combat permanent.  En ce qui concerne mes autoportraits, et l’assurance qui s’en dégage, ce n’est pas quelque chose que j’ai cherché absolument à mettre en avant. Mais il se trouve que l’image, c’est un espace où je me sens bien, où je ne suis en manque de confiance. Par exemple quand j’ai décidé de mettre en scène un face-sitting, j’ai réalisé après qu’en effet mon regard était hyper franc, direct. C’est comme un statement. Et puis enfin, je n’ai pas envie de montrer des images de femmes qui sont fragiles, malheureuses, en manque d’amour. Parce que j’en ai trop vu. J’ai grandi avec ça, avec des modèles de femmes soumises, au cinéma, dans la littérature, ou en photo. Et ça m’a fait chier. J’adorais Madame Bovary quand j’étais petite. Tu vois un peu le modèle… J’ai eu envie de créer des contre-modèles, avec des femmes fortes et indépendantes. J’adorerais que des jeunes filles, après ma mort, tombent sur mes photos, et se disent : c’est bon, on peut aussi être ça ?

Ton livre est plus érotique et drôle que colérique. Pourquoi le titre Furie ?
Il y a quelques temps, sur les réseaux sociaux, mon compte a sauté, à cause d’une image de nu. Et donc j’ai changé mon nom, je suis passée de Romy Alyzée à Romy Furie, en me disant : «Mais quelle bande de petits hypocrites !». J’ai ensuite gardé ce nom pour le livre, en lien avec la couverture, qui met en avant une femme domina. Furie,  c’est le nom que je garde désormais pour tous mes projets un peu plus osés, plus explicites.

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©Romy Alizée

C’est quoi justement tes projets en ce moment?
Cette année, j’ai tourné dans deux films pour Erika Lust, en tant que performeuse. Cela faisait longtemps que je voulais faire ça. J’étais curieuse, il n’y avait rien qui m’empêchait de le faire, donc j’ai tenté cette expérience. J’ai plutôt intellectualisé le truc : comment je me sens, comment ça fonctionne, etc. Et c’était très enrichissant. C’est assez drôle de jouer avec la figure de la mauvaise fille. C’est un truc qui m’a toujours excitée : faire le truc que les autres ne font pas. Franchir la limite de la respectabilité. Par exemple, les pop stars actuelles jouent beaucoup avec leur sexualité, mais c’est toléré parce qu’elles ne franchissent pas les limites. Moi j’aime bien l’idée des filles qui ont l’air consensuelles, mais qui vont plus loin, quitte à déplaire. C’est aussi le personnage que j’ai créé. Il y a une image dans mon livre où je suis habillée en femme d’intérieur des années 50, avec son joli peignoir. Mais je donne la fessée. Ce qui m’intéresse, c’est l’idée d’aller un peu plus loin que ce que l’on peut imaginer au départ. Je veux dans l’avenir continuer à faire mes autoportraits. Et je veux réaliser mon premier film. Potentiellement pour Erika Lust. C’est vraiment une envie forte. L’idée, ce n’est pas forcément de devenir pornographe professionnelle. Mais je veux raconter des histoires, et porter un discours.  Que cela passe par des images explicites, ou pas. 

++ Furie, de Romy Alizée, Éd. Maria Inc, 2018, 25€. En vente sur le site Maria Inc.
++ Le site de Romy Alizée.