Vous avez, entre autres, écrit des bouquins sur Allen Ginsberg, Frank Zappa, Pink Floyd ou Paul McCartney. J’imagine que l’intérêt, avec In The Sixties, était de raconter vos années 1960, de décrire cette décennie depuis un point de vue personnel ?
Barry Miles : C’était l’idée, oui, mais sans tomber dans un propos nostalgique ou dans quelque chose qui ressemblerait à une madeleine de Proust. En réalité, tout est parti d’Allen Ginsberg. À la fin des années 1960, il n’arrêtait pas de me dire que je devrais écrire ce que j’étais en train de vivre. Pendant quelques années, j’ai fait mine de ne pas l’écouter, mais en 1970, j’ai décidé de prendre mon stylo et de raconter les moments que j‘avais l’occasion de partager avec tous ces musiciens et auteurs fascinants. Ce que j’avais pu vivre dans les années 1960 était encore assez frais dans mon esprit, donc ça n’a pas été trop compliqué de rassembler tous ces souvenirs.

On dit souvent : «Si vous pouvez vous remémorer les sixties, c’est que vous n’y étiez pas». Je suppose que vous n’êtes pas d’accord avec ça ?
Disons que je suis un privilégié, qui a eu l’occasion de côtoyer l’avant-garde de l’époque de façon assez accidentelle. Dans l'un de ses papiers, le Guardian avait même retourné cette formule en disant : «Si vous ne vous souvenez pas de Miles dans les sixties, c’est que vous n’étiez pas là» ! (Rires) Malheureusement, je dois avouer avoir également manqué beaucoup d’évènements ou de rencontres, ou alors je ne m’en souviens plus. Il faut dire que, comme je le précise souvent, les années soixante étaient une sorte de supermarché à idées. On cherchait de nouvelles façons de vivre en prenant de la drogue, en prônant l'amour libre et en composant des morceaux de rock. Tout allait très vite, ça partait dans tous les sens. C'est donc très compliqué de se souvenir de tout, même en y ayant participé. Surtout que l’on ne pense jamais à écrire ce que l’on est en train de vivre.  Bon, parfois, ça ne vaut pas le coup d’être raconté - qui s’intéresse à ce que l’on pouvait se dire avec Paul McCartney ou John Lennon quand on dînait ensemble ? -, mais c’est vrai que j’ai fini par rajouter 3 000 mots à cette ré-édition après que des gens me rappellent certains détails.

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De gauche à droite : la mannequin Maggie McGivern, Paul McCartney et Barry Miles lors de la soirée d'ouverture de la galerie Indica.

Ce que j’ai aimé dans votre livre, c’est que vous abordez Londres presque comme un archéologue…
C’est exactement ce que je cherchais à faire : selon moi, l’architecture d’une ville, ses loyers, son passé historique et culturel, tout cela conditionne sa scène musicale et artistique. Soho, par exemple : quand on sait que ça a pendant longtemps été l’un des quartiers les plus cosmopolites de Londres, avec des restaurants italiens, des églises françaises ou autres, on comprend que le rock anglais ait pu pleinement s’exprimer au sein de ce quartier. Pareil : j’estime que c’est en évoquant l’amour des Beatles pour Granny Takes a Trip, une boutique où ils achetaient leurs costumes psychédéliques sur King’s Road, à Londres, que l’on comprend un peu mieux leur démarche.

Il y a des raisons, selon vous, qui permettent d’expliquer aujourd’hui en quoi les années 1960 ont été si propices aux mouvements contre-culturels ?
Il faut savoir que l’on s’opposait surtout à la société de consommation et, ce faisant, on cherchait avant tout à ouvrir nos esprits, que ce soit à travers l'usage de la philosophie bouddhiste, des drogues ou des œuvres culturelles. Du moins, cette définition fonctionne pour les États-Unis. En Angleterre, la situation était relativement différente : il y avait énormément d'emploi et les jeunes pouvaient facilement se débrouiller pour avoir de l'argent. Ce n'était pas suffisant pour flamber, mais ça leur permettait de bien s'habiller, d'acheter des disques et de sortir. Ça a donné naissance à une génération très cultivée, très curieuse du monde qui l'entoure. Souvent bien plus que ne pouvait l'être celle de leurs parents. Plutôt que d'échanger avec les différents membres de leur famille, tous ces jeunes se sont donc retrouvés autour du rock et instruits avec les livres de la Beat Generation. À l’époque, peu de gens avaient une télé, mais tous avaient une platine vinyle et une bibliothèque ! (Rires)

Là, dans le bar où se déroule l’interview, on entend les Smiths. Comment expliquez-vous que le son de Manchester ait pris peu à peu le pas sur celui de Londres dans les années 1970 ?
Si on veut tout remettre en cause, on peut aussi dire que toute la vague rock dans les années 1960 est partie de Liverpool avec les premiers tubes des Beatles, et ce ne serait pas faux. Tout dépend, en fin de compte, de là où on se place. Bien sûr, Manchester et Liverpool ont toujours été deux villes très importantes musicalement, mais le punk a aussi été marqué par des groupes londoniens, bien plus exposés encore que ne pouvaient l’être les Buzzcocks à Manchester : The Clash et les Sex Pistols, notamment. Tout simplement parce que Londres reste la capitale, avec des studios et des émissions de télé ou de radio de premier plan. C’est la vitrine du rock anglais.

Vous avez également écrit un livre sur les années 1970, In The Seventies. Quelle différence faites-vous entre ces deux décennies ?
Pour faire simple, disons que les années 1970 ont été un prolongement encore plus radical de ce qui a pu se passer la décennie précédente, de cette liberté prônée par les jeunes générations. Mais selon des attitudes et des envies différentes : on voit alors apparaître les cheveux longs, des mélodies qui s’étirent sur des dizaines de minutes (ce qui va inciter Pink Floyd ou Led Zeppelin à ne plus sortir de singles) et la consommation presque systématique des drogues, ce qui n’était pas le cas dans les années 1960, à part peut-être en Californie. Surtout, le punk naît et ne souhaite qu’une chose : détruire cette mentalité hippie qui, selon eux, ne mène à rien.

De votre côté, qu’est-ce qui vous plaisait dans le fait de tenir une librairie ? Vous pensez que c’était le point de rencontre de tous les artistes ?
Bien évidemment ! Plus qu’un lieu où l'on peut s’éduquer, j’ai toujours vu les librairies comme des endroits où l’on peut échanger des idées. Il suffit de regarder ce qu’il s’est passé à San Francisco avec la City Lights, qui a été un vrai lieu contre-culturel et qui a permis la rencontre des différents auteurs de la Beat Generation. C’est là que beaucoup de choses se passaient dans les années 1960. Moi-même, chez Indica, il ne se passait pas une journée sans que l’on ne me commande des ouvrages américains ou que l’on me demande le numéro de Paul McCartney.

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Allen Ginsberg et Barry Miles. 

Ma question va peut-être paraître naïve, mais comment expliquez-vous que des auteurs aussi talentueux que Ginsberg ou Burroughs aient pendant longtemps été tenus à l’écart des cursus universitaires ?
Je pense, en effet, que vous connaissez la réponse à votre propre question... Ginsberg et Burroughs sont des auteurs qui ont été essentiellement reconnus par l’académie et les milieux universitaires après leur mort, une fois que l’époque a digéré leur côté subversif – on parle quand même ici d’écrivains qui traitaient ouvertement de drogues, d’homosexualité, de relations à plusieurs, etc. C’est quand même fou de se dire que la première édition anglaise d’un livre de Ginsberg date de la fin des années 1980 quand on sait qu’on crée aujourd’hui des expositions autour de son œuvre et de celles des autres auteurs de la Beat Generation. Pareil pour Burroughs : aujourd’hui, c’est une figure respectée, mais il avait tout à l’époque pour agacer. Il était gay, drogué, avait tiré sur sa femme et, derrière ses allures de banquier, il réalisait les choses les plus extravagantes et inenvisageables possibles.

Dès les années 1960, vous en parliez, notamment au sein de l'International Times.
Oui, on a consacré pas mal d’articles à Ginsberg et Burroughs, on a même publié un scénario inédit de ce dernier, mais parce que ça nous paraissait nécessaire. Sauf que, là encore, tout est parti d’un accident : en 1965, j'avais fait partie de l'organisation d'une soirée poésie avec la présence d'Allen Ginsberg, Lawrence Ferlinghetti (le poète co-fondateur de la librairie City Lights, ndlr) et Gregory Corso. Ce soir-là, il y avait plus de 7 000 personnes dans la salle et je me suis rendu compte qu'ils n'avaient pas de magazine pour se faire entendre. D'autant que les journalistes de l'époque étaient complètement déconnectés de la jeunesse... On s'est donc inspiré de ce que pouvait proposer le Village Voice aux États-Unis et, dès octobre 1966, on parlait aussi bien de musique que d'avant-garde artistique ou d'idéaux politiques radicaux. Et ça fonctionnait plutôt bien : chaque numéro d’International Times était vendu à plus de 40 000 exemplaires.

international-times-no-125-march-9-1972-bob-dylan-ed-sanders-oz-era-underground-magazine-10184-1-p[ekm]850x1180[ekm]Couverture de l'International Times

La ligne éditoriale, c’était quoi ?
Il n’y en avait pas vraiment. Vous savez, International Times était avant tout un journal communautaire. Beaucoup de nos lecteurs pouvaient nous soumettre des actualités à évoquer, ou venir les rédiger eux-mêmes. Parfois, on rééditait des papiers que l’on aimait dans la presse internationale ou l'on publiait les paroles de certains artistes (Frank Zappa, notamment), d’autres fois, on allait directement interviewer les rockeurs de l’époque (Captain Beefheart, Mick Jagger, The Who, les Beatles) ou l'on s’intéressait au destin de quelques personnalités, comme Dick Gregory, l’un des rares comédiens noirs aux États-Unis à l’époque.

Je sais que Paul McCartney, à qui vous avez consacré un ouvrage, a également participé au financement d’International Times.
Oui, et je n’étais pas forcément pour au départ. Mais bon, on était en grande difficulté, et c’était un millionnaire qui me disait de ne pas faire mon timide ! (Rires) Le truc, c’est que Paul et moi étions déjà très proches. Pour tout dire, il avait même été le premier client de ma librairie, étant donné qu’il vivait à deux pas. Par la suite, il est devenu mon meilleur client puisqu’il achetait tout ce que je pouvais lui conseiller. (Rires) Pour la petite anecdote, il m’avait demandé d’envoyer à chacun des Beatles des livres ou des revues que j’estimais pouvoir les intéresser. Ce que je faisais avec grand plaisir. D’autant que je sentais que ça les inspirait. Comme ce jour où j’ai appris que George Harrison avait tellement apprécié la lecture de Tantra Art d’Ajit Mookerjee qu’il avait décoré sa Mini Cooper avec des motifs hindous et bouddhistes trouvés ça et là.

Savez-vous si vous avez pu inspirer, de près ou de loin, certains morceaux de tous ces artistes ?
Je sais que l’un des vers de Tomorrow Never Knows des Beatles («Turn off your mind, relax / and float downstream») a été inspiré par la lecture de L’expérience psychédélique, un livre de Timothy Leary que John Lennon s’était procuré chez moi. Ça, ça a dû se répéter plusieurs fois. Je ne pense pas avoir été le centre d’un morceau - quel aurait été l’intérêt de toute façon ? -, mais peut-être que certaines de mes discussions avec Paul, Mick Jagger ou les autres ont pu influencer certaines réflexions en studio. D’autant que je traînais souvent avec eux pendant les enregistrements.

Suffisamment, en effet, pour que les Beatles vous proposent de gérer un nouveau label, Zapple, censé publier les disques des plus célèbres auteurs Beat.
L’idée avait été lancée en octobre 1968, le label a officiellement été lancé en février 1969 et a été déclaré mort en juin de la même année. À l’origine, on souhaitait enregistrer des séries de lectures de poésies, que ce soit d’Allen Ginsberg, de Lawrence Ferlinghetti, d’Ed Sanders ou encore d’Henry Miller. Mais rien ne s’est passé comme prévu : Allen Klein a pris le contrôle d’Apple (non pas l'entreprise informatique, mais Apple Records, la maison de disques des Beatles dont Zapple était censé être une subdivision spécialisée, ndlr), a licencié massivement et Zapple a été fermé sans que l’on m’en informe… Tout le travail réalisé a finalement été édité sur d’autres structures : les enregistrements de Charles Bukowski (At Terror Street and Agony War) en 1998, ceux de Ferlinghetti sur plusieurs albums de Fantsay, tandis que je me suis battu auprès d’EMI pour publier mon entretien avec Richard Brautigan en 1970. 

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De gauche à droite : Barry Miles, John Dunbar, Marianne Faithfull, Peter Asher et Paul McCartney. 

On sent que c’était important pour vous de faire rencontrer vos différents entourages, comme lorsque John Lennon et Paul McCartney rencontrent Allen Ginsberg.
C’était en 1965. Allen voulait fêter ses 39 ans et souhaitait organiser une énorme fête. Le problème, c’est que lorsque les Beatles sont arrivés, Allen était déjà bien éméché. En gros, il se baladait nu avec son caleçon sur la tête… (Cf. photo plus haut dans l'article) John et George étaient gênés. Ils faisaient constamment attention à ce qu’il n’y ait aucun photographe dans les parages pour ne pas avoir à se justifier de traîner dans de tels endroits dans les journaux le lendemain. Mais bon, ça c’est bon pour l’anecdote. En réalité, c’était surtout facile de rencontrer tout ce beau monde. Ce n’était pas un milieu immense à l’époque.

Dans le bouquin, vous dites que les rockstars ont souvent une opinion assez néfaste d’eux-mêmes. Pourquoi ?
Je pense que c’est précisément pour lutter contre ce peu d’estime qu’ils ont d’eux-mêmes qu’ils montent sur scène. Ils se battent contre ça. Beaucoup m’ont déjà confié ne pas forcément être intéressés par la célébrité, qu’ils ne se reconnaissaient plus depuis que ça leur été tombé dessus sans qu’ils puissent garder un semblant de contrôle. En me baladant avec Paul McCartney, j’ai eu l’occasion de l’entendre à plusieurs reprises s’énerver contre les photographes qui le suivaient partout, la journée, le soir, dans les spectacles où il se rendait, etc. Un soir, nous sommes allés voir un concert de Luciano Berio et ça n’a pas manqué. Dès le lendemain, le Daily Mail titrait : «Ce que fait un Beatle le soir»… En ne s’affichant jamais sur leurs pochettes de disques, les Pink Floyd étaient peut-être plus malins : ils avaient trouvé là une astuce leur permettant de se balader dans Londres sans être reconnus, même au sommet de leur gloire.

Aujourd’hui, le monde a beaucoup changé, mais on continue de fantasmer les sixties. Comment expliquez-vous ça ?
C'est étrange parce que ça ne peut pas être considéré comme de la nostalgie, sachant que la plupart des gens n'ont pas connu cette décennie. En réalité, c'est propre à chaque génération : on aime idéaliser certaines périodes et imaginer que c'était mieux avant. Quand j'étais petit, par exemple, j'admirais le Paris des années 1920 avec des auteurs de la trempe d'Hemingway ou James Joyce. Aujourd’hui, c’est pareil : on se rappelle d’une époque où seule la musique pouvait être commerciale, où l’art ne se monétisait pas, on rachète des vinyles, on continue d’acheter des bouquins, etc. Mais bon, il faut aussi se rappeler que le Swinging London ne touchait pas tout le monde, que les années 1960 n’étaient pas un conte de fée pour tous, que l’on a fait face à de nombreuses arrestations de la part de la police et qu’il se passait aussi des choses terribles, comme les meurtres de Charles Manson, etc.

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Vous pensez qu’on idéalise trop le Summer Of Love ou d’autres moments-clefs des années 1960 ?
Non, parce que ce genre d’évènements sont fondateurs. Le Summer of Love, c’est tout de même un moment où une loi reconnaît le droit des homosexuels, où j’assiste à une douzaine d’enregistrements des Beatles et où des poètes et des penseurs de la trempe de Ginsberg donnent des lectures dans les parcs de Londres. Moi-même, avec le recul, j’ai pris conscience que j’avais joué un petit rôle dans tout ça avec ma galerie (Indica, qu’il a fondée avec John Dunbar, le mari de Marianne Faithfull, et le frère de la petite amie de Paul McCartney, nda) et l’International Times. Étant donné que la presse généraliste ne diffusait pas ces évènements, on était les seuls à couvrir ce qu’il se passait réellement dans les rues de Londres, de New-York ou même de Paris avec les évènements de mai 68.

C’est marrant que vous disiez ça parce qu’on sent parfois poindre une once de «c’était mieux avant» dans votre ouvrage, notamment dans l’introduction.
Oui, parce que j’ai 74 ans, que l’on imagine toujours la période de notre jeunesse comme étant la plus intéressante et que j’ai du mal à me tenir au courant de tout à l’heure actuelle ! (Rires) Mais je sais que les périodes les plus réactionnaires, comme celle que nous sommes en train de vivre, ont toujours donné naissance à des mouvements contestataires et d’avant-garde. Avec tous les outils à disposition des nouvelles générations aujourd’hui, je suis persuadé qu’il y aura toujours des dissidents pour empêcher la société de mourir. 

++ In The Sixties, le livre de Barry Miles, est disponible par ici