New-York, 31 décembre 1977, devant l’entrée du Studio 54, alors qu’il fait un froid infernal et que la neige a recouvert la ville : Bernard Edwards et Nile Rodgers patientent dans la file d’attente interminable qui s’étend devant le club qui a ouvert le 2 mai dernier et dont le nom résonne déjà dans les oreilles des jet-setters tout autour du monde comme le symbole de tous les excès et extravagances inimaginables. Ce que confirmera des années plus tard l'un des grands habitués du lieu nommé Karl Lagerfeld : «Le Studio 54 a changé la notion de clubbing. Une chose pareille n’avait jamais existé avant, et j’ai bien peur que ça n’existe plus jamais». À cette époque, Bernard Edwards et Nile Rodgers ne sont pas encore les stars qu’ils vont devenir. La petite vingtaine, musiciens tous les deux, ils se sont rencontrés aux débuts des années 70 via la mère de la petite amie d'alors de Nile avec l’idée de monter un groupe, même si au premier abord, leur conception de la musique est radicalement différente l'un de l'autre. Nile, élevé dans une famille de hippies, et grand fan de Frank Zappa et Fairport Convention, rêve d’un groupe de rock progressif, tandis que Bernard, déjà marié et un enfant, ne jure que par le R'n'B et considère tout autre genre musical comme une trahison. «La première fois que j’ai appelé Bernard, que je ne connaissais pas du tout, se souvient Nile, et que je lui ai décrit le genre de musique dont je rêvais, il m’a raccroché au nez, avant de me hurler dessus d’oublier son numéro, qu’il ne souhaitait pas me parler plus longtemps, que je n’étais qu’un hippie et basta ! »

Nile-Rodgers-Chic

À l’époque, musiciens débutants tous les deux, Bernard et Nile, font partie de ce qu’on appelle le «Chitlin' circuit», un parcours dont l’origine remonte à la ségrégation raciale aux États-Unis, qui a persisté jusque dans les années 70 et où se retrouvent tout autour du pays nombre de musiciens afro-américains qui jouent des nuits entières pour des cachets ridicules. Lorsqu’ils se retrouvent par hasard quelques semaines plus tard à jouer ensemble, sans vraiment savoir qui ils sont, le courant est immédiat. Armés de références qui allient la sophistication de Roxy Music au freak show de Kiss et à la mode du disco qui est omniprésent à cette période, les deux compères décident de monter un groupe. Après s’être appelé Big Apple Band, le duo va finalement opter – à raison – pour Chic qui représente parfaitement l’image que veut donner le groupe, qui s’entoure du batteur Tony Thompson et des chanteuses Norma Jean et Alfa Anderson. En sortent l’année 1977 deux singles, Everybody Dance et Dance Dance Dance, qui posent les bases du son qui va faire la réputation de Chic : une guitare funky en diable, un rythme disco 4/4, des mélodies gavées de sucre et des lyrics réduits à leur fonction primaire - danser, baiser, se droguer et plus si affinités.

Ce soir du 31 décembre 1977, Grace Jones, ex-mannequin androgyne et sculptural qui s’est reconvertie à l’aide du DJ Tom Moulton dans le disco, et qui cartonne avec sa version boule à facettes de La vie en rose, faisant à merveille le pont entre le Studio 54 de New-York et le Palace parisien, a décidé de changer de direction musicale après trois albums. Fine oreille comme toujours tout au long sa carrière, alertée par les deux singles récents de Chic, Grace a décidé de rencontrer les jeunes producteurs, Nile, ses dreads et sa dégaine de voyou, et Bernard, moins volubile et plus BCBG. Dans sa biographie, la diva, qui est à cette époque un personnage incontournable du Studio 54, raconte : «Je voulais qu’ils produisent mon album suivant : comme toujours, je souhaitais travailler avec les meilleurs. Il faisait très froid et il neigeait : ils avaient tous deux revêtu leur plus beau costume, en bon princes du disco s’apprêtant à faire leur entrée dans l’antre même de leur musique. Tout s’annonçait bien. Bien qu’ils n’aient pas totalement percés, ils étaient déjà très populaires. Leurs noms ne figuraient pas sur la guest list. C’était apparemment ma faute. J’étais certaine d’avoir inscrit leurs noms sur la liste, mais je pense qu’à ce point de remplissage, ils ne laissaient plus entrer personne, pas même par la porte des célébrités. Elvis lui-même n’aurait pas pu entrer. Ils étaient là, dans le froid, à dire que je les avais invités, mais le portier n’a rien voulu entendre. Il leur a dit d’aller ses faire voir (fuck off). Ce «fuck off» a résonné à leurs oreilles. On passait leur musique à l’intérieur, mais eux s’en voyaient refuser l’entrée».

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Furax, Nile et Bernard, qui ont salopé leurs chaussures en cuir avec la neige et qui se sont ruinés pour s’acheter un costume digne de ce nom alors qu’ils ne roulent vraiment pas sur l’or, décident de terminer la soirée chez Nile, non sans s’être arrêtés chez un épicier ouvert la nuit et avoir acheté quelques bouteilles de champagne en guise de munitions. «J’avais ce riff de guitare si caractéristique en tête, et Bernard et moi avons commencé à jammer avec», se souvient Nile. «J'avais aussi en tête le Sunshine Of Love de Cream que j’adorais, et tout en jouant, on a commencé à chanter par dessus des "Fuck Off ! Fuck Studio 54 !" répétés en boucle... et la chanson a jailli comme ça. C’était un peu un protest song - le morceau avait du potentiel, je pensais que ça pourrait devenir un tube, un message pour tous ces gens qui se font passer devant par un taxi qu’ils ont hélé, et que ça permettrait aussi aux enfants de dire merde à leurs parents tout en prétextant ne faire que chanter le titre de Chic !» Quelques jours plus tard, l’événement malheureux digéré, les deux compères réécoutent le morceau. Nile se souvient : «Roger, dans son infinie sagesse comme d’habitude, me dit qu’avec des paroles comme "Fuck Off", la censure à la radio nous pend au nez, et qu’il serait plus intelligent de replacer "Fuck Off" par "Freak Off". En même temps, je ne suis pas très convaincu par "Freak Off" et là, mon côté vieil hippie ressort, et je dis à Bernard : tu sais ce qu’on appelle "Freak Out" ? C’est quand un mec prend de l’acide et qu’il fait un mauvais trip, ou quand tu vas en club et que tu es déchaîné sur le dancefloor. Et là, Bernard me répond : "Je vois très bien, mes gosses en ce moment sont fans de ce qu’ils appellent la freak dance"».

La suite, on la connaît : Le Freak, troisième single de Chic, se classe numéro un du Billboard et des charts R'n'B, devient l'un des plus gros classiques de la période disco, un habitué des karaokés et des bar mitzvot, et depuis, il aura fait danser plus de trois générations en s'étant écoulé à plus de sept millions d’exemplaires. Il sera aussi devenu une rampe de lancement en or pour le duo, qui va exploser à travers Chic, mais aussi pour le groupe Sister Sledge, à qui ils vont offrir sur un plateau l’album We Are Family, classique en or massif du disco, avant de redonner une jeunesse à Diana Ross avec l’incontournable Diana, puis collaborer, en duo ou chacun de leur côté, avec Madonna, Michael Jackson, David Bowie, Prince ou Mick Jagger et… Grace Jones. Mais surtout, Le Freak restera comme l'un des tubes les plus joués au Studio 54, parfait résumé de l’ambiance fric et freak du lieu, et la porte VIP du club ne se refermera plus jamais sur le duo, qui y trouvera ses aises de longues années. Notamment Nile, le déchaîné du duo, qu’on trouvait la plupart du temps aux alentours des toilettes pour filles : «Je leur filais des lignes de coke, on finissait à baiser dans les toilettes, ou parfois, je me faisais sucer par deux meufs à la fois. C’était ça le Studio 54, et ce qui a fait sa légende !».

++ Sur le même sujet, la rédaction vous conseille aussi : Grace Jones, Je n’écrirai jamais mes mémoiresÉditions Séguier ; Nile Rodgers, Le Freak : An Upside Down Story of Family, Disco, and Destiny, édité par Spiegel & Grau ; Nile Rodgers, C’est Chic, paru chez Rue Fromentin.
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