Combien faudra-t-il de Français refoulés du Berghain pour que le gouvernement français se décide enfin à réagir ? D'après un testing réalisé par une brochette de touristes français sur Google Maps, les videurs à l'entrée du célèbre club techno berlinois font preuve d'un révoltant racisme à l'entrée envers un peuple pourtant champion du monde.

lol

Le Berghain, souvent considéré comme le meilleur club techno au monde, est aussi réputé pour l'extrême difficulté à y entrer. Le touriste français ne comprend souvent pas pourquoi il a été rejeté. Ou pourquoi il devrait changer son style vestimentaire juste pour entrer dans un club. Une amie de visite à Berlin, refusant de quitter ses petites robes parisiennes, me disait récemment: «Berlin, c'est censé être plus free et open, donc on devrait pouvoir faire ce qu'on veut. Pourquoi il faudrait se soumettre à des codes très stricts pour rentrer dans ce qui est présenté comme le temple de la liberté ?». Il y a en effet une contradiction: les touristes français viennent à Berlin goûter la liberté et la culture alternative locale et ils se font refouler comme devant un vulgaire club des Champs-Elysées.

Éviter les touristes qui ne se seraient pas acculturés à Berlin

La queue du Berghain est un sujet d'interrogation mondial. L'Internet est rempli de tutoriels qui expliquent comment pénetrer dans le club berlinois. Pour la modique somme de 19€, on peut même acheter un e-book expliquant comment entrer à tous les coups au Berghain (un ouvrage de prestige publié dans la même collection que "Comment devenir millionnaire en moins de 3 semaines" ou "Comment perdre 40kgs sans bouger de chez soi"). 

La politique des videurs du Berghain est réputée totalement hermétique, pour ne pas dire arbitraire. Elle est pourtant assez limpide et on pourrait la résumer ainsi: éviter au maximum les touristes, ou plus exactement, les touristes qui ne se seraient pas acculturés à Berlin. Le Berghain est un lieu très codifié, où les règles non-écrites sont censées être connues de tous. Il apparaît dès lors primordial que les nouveaux arrivants ne mettent pas en minorité les habitués. On entre au Berghain comme on obtient la nationalité française: en faisant allégeance au lieu, en s'assimilant à la foule locale, en mettant de côté ses spécificités locales. Le touriste français qui hurle «alleeeeeez lààààà» dans la queue part avec un désavantage certain. 

Combat contre la gentrification

Le videur du Berghain est quelque part le symbole de la résistance berlinoise contre le tourisme de masse, contre la gentrification qui menace l'essence de la ville. En ruines il y a encore 20 ans, Berlin n'était pas prête à devenir une destination à la mode. Le nombre de visiteurs a presque doublé en 10 ans et la capitale allemande se retrouve face à un dilemme : comment rester underground alors que tant de touristes viennent goûter cet underground ? 

De la même manière que les riverains du quartier Kreuzberg se battent contre l'arrivée de Google comme voisin, le videur du Berghain repousse les assauts de la "EasyJet set" européenne pour préserver la qualité de vie locale. «Des millions de personnes viennent expérimenter l’exceptionnelle qualité de vie berlinoise et en faisant ça, inévitablement, ils la détruisent», expliquait la réalisatrice allemande Nana Rebhan, auteur d'un docu sur le tourisme à Berlin.

La politique très stricte des videurs du Berghain s'inscrit dans une certaine tradition de l'extrême-gauche berlinoise. Depuis quelques années, on a vu fleurir sur les murs berlinois des quartiers de Kreuzberg ou de Neukölln des messages violemment anti-touristes: «Du bist kein Berliner!» («Tu n’es pas un Berlinois»), «Touristen anzünden» («Brûlez les touristes»), «Touristen fisten» («Fistez les touristes»). Le Berlinois est certes très ouvert mais pas forcément très accueillant. La scène techno berlinoise a toujours mélangé une extrême liberté avec une certaine méfiance pour l'étranger (au sens de celui qu'on ne connaît pas). «Nous n’offrons pas un espace pour tout le monde. Nous offrons un espace pour les gens que nous voulons chez nous», clamait Christoph Klenzendorf, fondateur du Bar 25, club mythique berlinois des années 2000.

Théorie du ruissellement

Face au tourisme de masse, pour les clubs berlinois, il existe deux stratégies possibles. Ouvrir grand les vannes aux touristes, comme le font le Watergate et le Tresor, deux clubs qui ont aujourd'hui considérablement perdu de leur crédibilité. Ou fermer les portes, comme le fait le Berghain, qui — est-ce un hasard ? — a su maintenir son rang depuis une dizaine d'années. Ainsi pourrait se résumer le modèle économique de la nuit berlinoise. La réputation du Berghain attire en masse des touristes à Berlin. Souvent, ils ne rentrent pas mais se rabattent sur d'autres clubs comme le Trésor ou le Suicide Circus, qui profitent de ce marché de la seconde chance. La théorie du ruissellement à la sauce berlinoise.

Le Berghain est aujourd'hui si important dans l'éco-système berlinois que la mairie ferme ostensiblement les yeux sur les problèmes de drogue. Interrogé par le Spiegel après un cas d'overdose dans le club, Burkhard Kieker, patron de visitBerlin, l'agence marketing en charge du tourisme local, expliquait: «L'essence de la marque Berlin est la liberté. Normalement, tous les clubs ont une date d'expiration. Mais pas le Berghain [...] Berlin représente la disruption. Vous devez préserver ça». Pour les politiques locaux, pas question de toucher au Berghain, monument du Berlin underground, au moins aussi important que la Porte de Brandebourg.

C'est tout le paradoxe du Berghain: la ville défend chèrement le club au nom de l'attractivité touristique et des valeurs de liberté qu'il représente. Alors que l'oeil noir du videur vous fera apprendre votre premier mot en allemand: «Nein».