Comment vous avez eu l’idée de ce projet ?
Charlie : On se connaît depuis un certain temps. Ségolène, qui est vidéaste, a fait plusieurs voyages en Iran, et moi je suis reporter radio, pour RFI, et je travaille beaucoup sur la question des droits des femmes. On avait envie toutes les deux de travailler sur les femmes iraniennes.
Ségolène : Mais on s’est posées la question : comment faire pour recueillir leur parole, en vidéo, avec toutes les contraintes liées à l’Iran ? On ne pouvait pas les filmer dans l’espace public. Donc c’était forcément des images tournées en intérieur.
Charlie : Du coup on s’est dit que ce serait intéressant d’être vraiment au cœur de leur intimité. En collant leur smartphones sur leur miroir, en les filmant en mode selfie. Le smartphone est très présent dans leur vie - comme beaucoup de gens dans le monde- et donc on leur a demandé de répondre à nos questions en se regardant, en se « faisant belle ». C’est le point de départ de la web-série, c’est le thème de la beauté. On part de ça pour ensuite creuser plein de questions : leurs relations amoureuses, leur sexualité, etc.

Et comment ça s’est passé concrètement ?
Charlie : On est parties une première fois toutes les deux en avril 2017, sans production. On est passées par une fixeuse, qui nous a beaucoup aidé, via son réseau, à rencontrer toutes ces jeunes femmes.
Ségolène : Quand on est revenues en France, et qu’on a commencé le montage, on a vu que ça marchait, cette façon de les filmer. On a proposé notre projet à France Télévisions Nouvelles Ecritures, qui a été emballé. On est reparties en Iran, pour rencontrer d’autres filles, pour apporter encore plus de diversités de points de vues. On a passé beaucoup de temps avec chacune. Ce qui est assez marrant, c’est que certaines ont du coup passé deux heures, deux heures et demi, à se regarder dans leur téléphone, alors que nous on était, hors-champ, assises par terre, dans un coin, avec la traductrice !
Charlie : Tout était progressif. Entre nos premières questions, et celles sur leur avenir professionnel ou leur conception de la liberté, il se passait du temps, ce qui donnait à la fin des réponses très riches. On n’est pas arrivées en demandant : c’est quoi être une femme libre en Iran ? Même nous on ne saurait pas quoi répondre à ça, en France.
Ségolène : Il faut savoir que le côté artisanal, ou low tech, les mettait à l’aise. Elles n’avaient pas de micro cravate, il n’y avait pas de caméra. Elles oubliaient limite qu’on était là !

Photo Dispositif

Dans la séquence sur la sexualité, on peut entendre une jeune femme dire quelque chose de commun, voire d’universel : « Beaucoup de jeunes regardent du porno pour apprendre des trucs sur le sexe ». Puis quelques secondes après, la réalité cruelle du statut de la femme iranienne ressurgit, quand une autre femme dit que  « la perte de la virginité, dans certaines régions, c’est une question de vie ou de mort pour la fille ». Ce mouvement de balancier, il est présent dans toute la série. Est-ce que cet équilibre là, c’est quelque chose que vous avez cherché ?
Charlie : En fait c’est quelque chose qui fait partie intégrante de leur discours. Parfois elles vont dire des choses qui nous parlent totalement, comme le fait qu’elles regardent des séries de type Westworld ou Games of Thrones. Elles parlent d’internet et des réseaux sociaux. Et parfois il y a des choses très spécifiques à l’Iran. Effectivement, la question de la virginité en fait partie. Il y a aussi une jeune femme qui raconte qu’elle a reçu 70 demandes en mariage ! Elles ont dans leur vie ce mouvement de balancier, ces deux pôles, entre une réalité moderne, et une qui ne l’est pas du tout. Elles jonglent avec tout ça. Elles tentent d’être heureuses tout en sachant qu’elles ne sont pas libres.
Ségolène : Elles ont conscience de cela, quand elles nous répondent, elles connaissent nos vies à nous. Par exemple quand on pose des questions sur leur sexualité à un duo de filles, il y en a une qui répond : « J’ai tout fait ». L’autre commente en riant : « Attention, précise,  "tout fait", là bas, ça veut dire, que t’es allée jusqu’au BDSM ». Et l’autre répond : « Ah ok, alors faut qu’on vous explique : pour nous tout faire, c’est le minimum pour vous, mais c’est déjà pas mal ». Tout est dans cette séquence.
Charlie : Elles passent leur temps à jongler. Mais toutes ne le vivent pas de la même manière. Par exemple, pour cette jeune femme qui a vécu deux ans à l’étranger, les contraintes sont beaucoup plus pesantes.
Ségolène : Quand tu as vécu une certaine forme de liberté, le manque est plus fort, bien sûr. Tu sais ce que ça a été d’avoir du vent dans tes cheveux, ou sous ta jupe.

Etonnamment on sourit souvent, à l’écouter de ces témoignages. Parce qu’elles ont de l’humour, du recul, sur leur vécu. Quand vous posez la question des études, du travail, une jeune femme répond : « Tu te retrouves vite à faire six enfants, si tu n’es pas indépendante financièrement ». Elle le dit en éclatant de rire, et sa copine, à côté d’elle, se marre aussi.  Est-ce que vous avez été surprises, par ce ton ?
Charlie : En effet, ce n’est pas drôle, la dépendance financière de la femme au mari. Mais ces deux jeunes femmes en rient, parce qu’elles savent qu’elles ne vont pas prendre ce chemin là. Elles font des études. L’humour nait surtout quand elles sont deux face au smartphone. Le fait d’être deux, et de faire des blagues, cela révèle des non-dits de la société. On n’aurait pas forcément eu accès à ces non-dits, si on avait filmé que des femmes seules.

SelfiraniennesVous avez vu que début juillet, Maeade Hojabri, une jeune femme iranienne de 19 ans, a été arrêtée pour avoir posté une vidéo d’elle en train de danser sur Instagram. Le code pénal iranien n'autorise les femmes à danser devant des hommes que dans un cadre exclusivement familial. Par ailleurs sur la vidéo elle ne  portait pas le hijab, obligatoire depuis la révolution islamique de 1979. Elle a ensuite été libéré sous caution, mais a dû apparaître à la télévision d'État pour y présenter ses excuses. Comment avez vous réagi quand vous avez vu cela ? Est-ce que vous avez peur pour les jeunes femmes que vous avez interviewées ?
Charlie : C’est la première affaire où la cyber-police s’attaque ainsi à une jeune femme qui se montre sans voile. Donc effectivement ça nous a interpellé. En amont, on s’est renseignées sur les risques que prenaient les jeunes femmes qui témoignaient. On les a protégées au maximum : elles ont des pseudos, et les vidéos sont géo-bloquées en France. On a aussi insisté sur la pluralité des voix, pour qu’il y ait moins de risque individuel. Après, évidemment, le risque n’est pas nul.
Ségolène : Cette jeune femme, elle s’exprime sur Instagram, qui est ouvert et autorisé en Iran. Elle a plusieurs fois publié ce type de vidéos, elle est dans une démarche militante.
Charlie : On a fait le choix d’interviewer des femmes qui ne sont pas militantes, et donc qui sont peu reconnaissables. D’ailleurs celles qui étaient inquiètes, elles l’étaient surtout par rapport à leurs proches, pas tant par rapport à la police. Notamment celles qui témoignent sur la sexualité : elles avaient surtout peur que leurs parents découvrent ce qu’elles avaient fait, du genre coucher avant le mariage. Mais toutes celles qui ont participé à ce projet l’ont fait avec beaucoup d’enthousiasme.

Est-ce une série doc qui est amenée à se développer ? Allez-vous le faire dans d’autres pays que l’Iran ?
Charlie : C’est notre rêve, oui ! Notre dispositif est déclinable partout. On aimerait le faire en Inde, Selfindiennes, et en Côte d’Ivoire, Selfiraniennes. On pensait aussi aller aux Etats-Unis.
Ségolène : On voudrait pouvoir comparer, sur plusieurs pays, les réponses aux mêmes questions.
Charlie : Il y aurait des paroles qui seraient les mêmes que dans Selfiraniennes, sur plein de choses, je pense notamment aux sujets intimes, au rapport aux garçons, etc. Et en même temps il y aurait des différences, parce que bien sûr les contraintes qui pèsent sur les femmes, dans les pays, diffèrent. Cet éclairage, sur l’universel et sur le particulier, ce serait super intéressant à voir.

++ Selfiraniennes, série documentaire disponible sur IRL (In Real Life), et sur Youtube, en 6 épisodes de 5 à 7 minutes. Réalisée par : Ségolène Davin et Charlie Dupiot. Coproductions : InFocus et France Télévisions Nouvelles Ecritures.