Les Stranglers sont en activité depuis 44 ans maintenant. Qu'est-ce qui vous pousse à continuer ?
Jean-Jacques Burnel : On adore ce qu'on fait et on s'entend bien. Quand il y a des succès on les partage et on partage aussi les échecs. On est assez soudés et il y a toujours des choses qui nous intriguent dans la vie et nous donnent envie d'écrire.

Est-ce que les Stranglers abordent les concerts en festival d'une manière différente de ceux dans les salles ?
Un concert, c'est un concert mais il y a différents feng shui. En festival, on communie d'une manière différente que celle dans les salles closes. Mais enfin, quel honneur de jouer dans un si beau cadre ! C'est fantastique !

La basse tient une position prépondérante dans les Stranglers. Comment en es-tu arrivé à jouer de cette façon ?
Quand j'ai commencé, je ne savais pas qu'il y avait des règles ! (rires). J'ai essayé avec les doigts et avec le mediator. Le mediator me collait mieux, je pouvais faire beaucoup plus de choses. Voilà, c'est une question de choix et de son.

Les Stranglers alternent les chansons violentes comme Ugly et les morceaux plus doux comme Always The Sun. Qu'est-ce qui vous a poussé à adoucir votre musique au début des années 80 ?
En fait, nous avons écrit des morceaux plus doux dès le départ mais ce n'est pas ceux-là qui ont été heu... in front. Au début, les gens préféraient les morceaux plus hard. Je me souviens qu'au début la maison de disques ne voulait pas sortir Golden Brown, il a fallu qu'on les convainque. Mais on a toujours écrit des morceaux en tempos 3 /4 et 6 / 8.

Vous avez popularisé la théorie des Meninblack dans votre album The Gospel According To The Meninblack (1981). Que peut-on dire de cette histoire d'hommes en noir après toutes ces années ?
Depuis la sortie de l'album, rien n'a été prouvé ou infirmé. C'est toujours en l'air mais il me paraît un peu ridicule de penser que parmi les milliards et les milliards et les milliards de galaxies qu'on découvre tout le temps, nous soyons les seuls sentients. Mathématiquement, c'est impossible. Je trouve ça très prétentieux de croire que nous sommes seuls dans l'univers.

Quels souvenirs gardes-tu de l'enregistrement de l'album de Taxi Girl, Seppuku (1982) que tu avais produit ?
J'ai passé un mois incroyable avec eux. Quelques jours avant l'enregistrement, je suis allé à une de leurs répétitions. Leur premier batteur étant mort quelques semaines avant (Pierre Wolfsohn, mort à 21 ans d'une overdose, NdA), ils avaient un nouveau batteur, un copain à eux. J'ai trouvé qu'il n'était pas assez bon pour faire l'album dans le délai prévu. J'ai donc offert de me retirer du projet mais ils m'ont demandé quelle autre option il pouvait y avoir. J'ai répondu que le seul batteur que je connaisse qui pouvait faire l'album sans connaître la musique et analyser les partitions était Jet Black. C'est comme ça que le batteur des Stranglers a joué sur l'album de Taxi Girl. On l'a rebaptisé Jet le Noir sur la pochette (rires). 

Qu'est-ce que ça t'a fait de voir que le 40e anniversaire du punk a été célébré partout ?
Le punk est partout maintenant, il a été récupéré partout. La vague américaine avec Nirvana et tous les groupes de Seattle avait un peu repris le flambeau... Maintenant, tu sais, ce n'est plus du tout rare de voir quelqu'un avec les cheveux verts ou oranges (rires). Pour moi, ça a été complètement récupéré.

Tu es représentant pour le Royaume-Uni du karaté shidokan dont tu es 7ème dan. Qu'est-ce qui t'a poussé à pratiquer les artis martiaux ?
En grandissant en Angleterre, je me suis pas mal battu parce qu'on m'appelait toujours le Froggy. J'ai donc appris à me battre. J'avais aussi de la hargne. À l'époque où je suis arrivé à la fac, les arts martiaux étaient à la mode : Bruce Lee, le karaté, les films de kung-fu. J'étais obligé de faire du sport, je ne savais pas faire la différence entre un style et un autre au début. Avec le temps, j'ai trouvé que c'était un bon repère face à toutes les tentations rock and rolliennes qui me sont passées sous le nez. Ça m'a toujours permis de garder les pieds sur terre et ça me passionne toujours autant. Et ça me permet de garder une certaine forme et donc les feet in the ground. 

Au-delà du karaté, tu es toujours fasciné par le Japon ?
Oui, ce pays m'a toujours fasciné. En fait, je n'ai pas l'impression de savoir beaucoup de choses dessus, il y a tellement de choses à découvrir, c'est vraiment incroyable : le karaté, Mishima, l'Histoire, c'est totalement fascinant. Une fois grattée la surface, le pays a toujours ce côté féodal... C'est un grand peuple.

 

Les Stranglers à Kyoto en 1979 (G : Hugh Cornwell, D : JJ Burnel), © Gus Stewart/Redferns

En plus de pratiquer le karaté, tu es passionné par la moto.
Comme le karaté, c'est un repère. Je crois que lorsqu'on développe des passions quand on est teenager, on les préserve jusqu'à la vieillesse comme moi. Je suis d'ailleurs venu ici en moto...

En Triumph ?
Bien sûr !

Question moto, quels souvenirs gardes-tu des deux années que tu as passées chez les Hell's Angels ?
À l'époque ça débutait, c'était dans les années 60, en 1969 exactement. Au bout d'un moment, je me suis dit qu'il y avait une autre vie. De loin, j'étais le plus jeune, j'avais dix-sept ans. Je ne pouvais pas porter de barbe ni avoir de bide donc j'ai renoncé, je suis allé faire mes études ! (rires)

Tu es un Européen convaincu. Comment as-tu réagi au Brexit ?
Je suis un Européen convaincu mais je pense que l'Europe a besoin de réformes. Les Britanniques voulaient réformer mais malheureusement les Européens ont eu la légère arrogance de refuser. Maintenant, ils vont devoir réformer avec tout le monde sauf les Britanniques qui ont fait, je pense, une grosse erreur de faire le choix de quitter l'Europe. On ne peut en effet pas réformer quand on est à l'extérieur du club ! Voilà, en bref, ce que je pense du Brexit !

Autrefois, vous n'étiez pas toujours cools, notamment avec les journalistes. Tu avais par exemple enchaîné Philippe Manœuvre à la Tour Eiffel. Qu'avait-il fait pour mériter un tel traitement ?
(Rires). Il était chiant et collant. Quand j'y repense, je me dis qu'il était ambitieux, il voulait m'interviewer à tout prix. Il campait à notre petit hôtel pendant qu'on enregistrait The Raven (1979) chez Pathé Marconi à Boulogne-Billancourt. Je lui ai fixé rendez-vous et on l'a emmené au premier étage de la Tour Eiffel. Là, on l'a déculotté comme on le faisait beaucoup en Angleterre. Je ne savais pas que ça ne se faisait pas en France ! Et on l'a attaché un peu, pas trop serré. Il m'en a voulu pendant des années ! Ça a pris du temps mais, ça va, ça s'est arrangé (sourires).

 

Les Stranglers ont toujours eu un réseau de fans particulièrement fidèles et organisés. C'est toujours le cas ?
Oui, pour ceux qui sont toujours en vie. Parce que toutes les semaines,  comme on vieillit, j'ai l'impression qu'on perd beaucoup de monde . Heureusement, il y a du renouvellement. On a pas mal de teenagers ou de
twentysomethings qui viennent nous voir, surtout depuis les trois derniers albums. Les Stranglers ont un monde à eux, un monde qui aborde beaucoup de sujets qui peuvent intéresser les gens, je crois. Et je crois que même si certaines des choses que nous avons faites ont vieilli, pas mal d'autres ont bien vieilli.

++ The Stranglers sont en concert ce mardi 28 août, à Trélazé (banlieue d'Angers).
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++ Crédit photo de couverture : Les Stranglers à Londres en 1978 (G : JJ Burnel, D : Hugh Cornwell), © Roger Bamber