Que les choses soient claires : l’italo-disco est certainement la plus grande arnaque musicale du siècle, un genre musical inventé de toutes pièces par les médias, si large et confus dans sa description que personne n’a réussi à le restreindre, ni à en proposer une définition qui tienne la route à ce jour (sauf Brain bien sûr). Une usine à tubes et à raretés, trop vulgaires pour certains, jamais assez kitch pour d’autres, désormais plus respectés par les étrangers que les italiens eux-mêmes, une mine d’or pour tout digger débutant et surtout une machine à souvenirs (mais aussi à clichés) qui donne envie d’avoir eu 18 ans à la fin des années 70 à Rimini juste vêtu d’un short riquiqui en lycra, d’une moumoute sculptée à la laque, d’un débardeur échancré et de pas de danse, de mouvement des bras et de déhanchements du bassin maladroits, mais vraiment très maladroits.

Italo Disco Legacy, réalisé par Pietro Anton, premier véritable documentaire sur le sujet, alors même qu’il n’existe aucun bon livre à ce propos, prend le parti de documenter et décrypter le genre en balayant à 360 degrés le sujet, de sa naissance à son revival qui n’en finit pas, des tournées façon Âges tendres et tête de bois actuelles aux soirées branchées où les kids berlinois découvrent l’italo, des diggers qui en arrivent aux poings pour un 45 tours oublié à l’influence de certains classiques comme le Dirty Talk de Klein & MBO ou le Problèmes d’Amour d’Alexander Robotnik sur la house de Chicago et la techno de Detroit. Le tout en offrant la parole aux vieux de la vieille (Fred Ventura, Koto, The Creatures) comme aux acteurs passionnés (DJ Hell, I-F, The Hacker) qui entretiennent la flamme du genre.

Rimini-Italia 1985.4 (1)

Photo prise à Rimini (Italie) en 1985

A la fin des 70’s et aux débuts des années 80, influencé par l’hédonisme de la disco américaine, la sophistication de la new-wave anglaise, l’euro-disco et ses râles érotiques magnifiés par des Giorgio Moroder, Patrick Cowley ou Gino Soccio, le sens de la mélodie ritale et l’avènement des premiers synthés et boites à rythmes abordables, des musiciens, des producteurs, des DJ’s et des requins de studio italiens, vont proposer leur version locale de la disco sans vraiment réussir à en faire comme l’explique Alexander Robotnick : « Un jour j’ai rencontré Giampero Bigazzi du label Materiali Sonori. Il m’a dit : "Ecoute, créé un beat disco avec une mesure à quatre temps et ça se vendra à 10000 exemplaires." De retour chez moi, j’ai voulu essayer et j’ai écrit "Problèmes d’amour" en pensant faire du disco et vendre plein de disques, mais ce n’était pas un morceau de disco, encore aujourd’hui il reste difficile à qualifier. »

Rythmiques métronomiques, mélodies trempées dans le miel, arpeggios de synthés, paroles totalement surréalistes débitées dans un anglais approximatif, accent à couper au couteau à mozzarella, zigougouis électroniques dignes d’un Nokia en rut, plus inspiré finalement par le funk ricain, la new-wave anglaise et le tout machine prôné par Kraftwerk, c’est Bernhard Mikulski qui devant le succès de ces disques, ignorés par les majors italiennes qui n’y pigent que dalle, va lancer le terme comme l’explique Fred Ventura (producteur culte sous différents pseudo) : « Ce nom a été donné par le manager du label ZYX qui voulait lancer des compilations avec tous ces morceaux qui faisaient danser les jeunes italiens dans les clubs et qui commençaient à avoir du succès à l’étranger. C’est comme ça qu’il a inventé le terme d’italo-disco pour ses compilations qui se sont très bien vendues en Allemagne et surtout dans le nord de l’Europe. »

Aux débuts des années 80 devant le succès de ce qu’on appelle aussi le disco spaghetti en référence à la mainmise du cinéma italien sur le western, tout le monde se lance dans le genre en rêvant de faire fortune, les pseudos se multiplient, les chanteurs ou les chanteuses ne sont pas les mêmes personnes que celles qu’on voit sur les pochettes ou à la télé, les costumes de scène tiennent du carton-pâte et certains artistes comme Ken Lazlo, Scotch, Valerie Dore ou Brian Ice deviennent des stars mondiales. « Tu étais comparable à certaines stars américaines, précise un producteur de l’époque, mais que dans certains endroits du globe et malheureusement pendant une courte période. » Mais le succès, la course à l’argent et la sophistication de la production signent la fin du genre dont le charme résidait surtout dans son côté naïf, maladroit et de bric et de broc.

maxresdefault (3)

Toute cette production incroyable, dont le meilleur se concentre grosso-modo entre 83 et 86, aurait pu sombrer dans les limbes de l’oubli si à la même époque des jeunes DJ’s danois ou hollandais comme Flemming Dalum ou Marcello D’Azzurro (de son vrai nom Marcel van den Belt) profitent de leurs vacances pour se rendre en Italie, et notamment à à Milan, où ils fouillent les gigantesques entrepôts où sont stockés tous ces disques, impossibles à commander depuis l’étranger à l’époque, qu’ils ramènent chez eux et font partager à la radio ou en club et que les fans s’échangent précieusement en K7. 

C’est indéniablement la partie la plus passionnante du documentaire, riche en archives incroyables, qui nous entraîne sur les traces de ces fous furieux, de ces diggers avant l’heure, sans qui il ne resterait peut-être rien de l’italo aujourd’hui. On reste ainsi médusés devant le culot et le périple de ces jeunes nordiques blonds comme les blés, habillés comme des touristes visibles à 100 kilomètres à la ronde, leurs virées dans les clubs mythiques comme l’Altro Mondio Studios où se produisent tous les soirs les Creatures et leur show déjanté, dans la boutique de disques culte Disco Mastelloni ou dans les réserves des labels de l’époque comme Discotto, Discomagic ou Non Stop. Des collectionneurs qui aujourd’hui possèdent les plus belles collections de disques d’italo au monde et qui ont formé toute la jeune génération de producteurs de Rotterdam ou de La Haye (les I-F, Alden Tyrell, DJ Overdose) qui ont fait beaucoup pour faire revivre le genre et lui donner ses lettres de noblesse dans les années 2000 avec notamment la radio CBS (pour Cybernetic Broadcasting System) véritable bible audio du genre.
creatures-dancer

Show des Creatures à l'Altro Mondio Studios

C’est peut-être à ce moment que le documentaire touche du doigt une interrogation essentielle qui est de savoir pourquoi l’italo-disco refuse de mourir. Et on se dit que la réponse est certainement dans cette mélancolie assumée, ce refus de se prendre au sérieux et cette nostalgie d’une époque fantasmée où tout semblait possible. Comme si, aux débuts des années 80, l’Italie sortant d’une des ses périodes politique et économique les plus dures de son histoire, dans une sorte de catharsis, la jeunesse italienne n’avait eu qu’une idée en tête : danser, se looker et plonger dans le futur à grands coups de synthés qui partent en vrille, de coiffures choucroutées, de maquillage hasardeux, de maquillage cybernétique, d’épaulettes surdimensionnées et de glamour un brin vulgaire. Une manière certainement de résumer la philosophie première de l’italo : « If it’s bad, it’s good. » !

++  Italo Disco Legacy, documentaire de Pietro Anton, avant-première Samedi 1er septembre de 21h00 à 6h00. Projection du documentaire suivie d’une soirée avec Rago & Farina (live), Marcello Giordani, Boris et Pardonnez-nous.  À la Folie Paris, 26 avenue Corentin Cariou, 75019.