Helena ? C'est qui ? C'est son deuxième livre. Je te l'avoue tout de suite, je n'avais pas lu son premier, Les loups à leur porte, mais mon libraire devrait bientôt me le recevoir. Celui-ci, je l'ai dévoré. Pourtant, on a un joli petit pavé dans les mains. Mais Helena fait partie de ces livres qui te collent à la peau. Qui te suivent même quand tu les poses. Dont l'atmosphère te poursuit, nappe tes pores, t'englue comme une marche dans les marécages des Everglades.  Helena est une histoire d'amour. Non. Une tragédie plutôt. Ou les deux. Ou alors, la lutte de l'un contre l'autre. C'est une vision. Celle du mal qui se répand, comme une goutte d'encre dans de l'eau. Comme un virus qui se transmet de personnage en personnage. Mais c'est aussi l'histoire de l'amour qui tente de lutter. Désespérément. Malgré l'acharnement du destin. Malgré l'absence d'issue. Une véritable guerre. Et comme dans toutes les guerres, certains entreront dans l'avenir auréolés des lauriers du vainqueur et d'autres de la honte du vaincu. Mais tous auront perdu une partie de leur troupe, se seront sali les mains, auront mis un pied dans un univers qui ne vous laisse jamais vraiment repartir.

Et comme dans toutes les guerres, les causes sont profondes, lointaines. Une graine semée par inadvertance qui finit par arracher les fondations des foyers quand ses racines se déploient en souterrain. On suit chaque soldat. On plonge dans ses yeux. On ressent le monde avec lui. On le comprend. On le plaint. Et puis on le déteste dès qu'on change d'yeux. Une farandole, un tourbillon schizophrène qui ajoute des méandres à la boue dans laquelle chacun se débat. Et nous voilà nous aussi, lecteurs, enlisés. Pris par les événements. Aucune envie de choisir, de trancher. De peur de mettre aussi le doigt dans cet engrenage. Chaque action ne semblant qu'empirer la situation. Je ne peux pas vraiment te dire de quoi parle ce livre, mais sache juste qu'en l'ouvrant, tu te penches au-dessus d'un puits. Et tu ne vas pas y tomber. Non. Tu vas y glisser tout doucement. Page après page. 

 

Jérémy Fel ne fait pas de fioriture. Dans ses plus de 700 pages, pas une de trop. Pas un adverbe juste pour l'emphase. De la pure efficacité sur la longueur. Comme un vieux Stephen King, comme L'Idiot de Dostoïevski, comme Shining et tout Kubrick. Comme un Ellroy. La vérité, c'est que j'ai terminé Helena il y a quelques semaines déjà. Et il n'a toujours pas rejoint ses copains dans la bibliothèque. Je le garde sur ma table de chevet encore un peu. Je le regarde du coin de l’œil. Je le sens vibrer comme un cœur. Je m'attends à le voir s'ouvrir d'un coup, poussé par la vie des personnages. Je ne suis pas encore prêt à le reléguer sur une étagère où je ne le rouvrirai peut-être jamais. L'amour et la tragédie n'ont pas fini leur guerre, je ne veux pas fermer les yeux sur ce drame.

Où, quand et dans quel état lire ce livre ?
Sincèrement, on va éviter tous les psychotropes. C'est un coup à rentrer un peu trop dans ce monde. Évite aussi les trois minutes dans le métro entre Bastille et Oberkampf. Prends ton temps. Il faut se glisser dans ce livre. S'y laisser couler.

Inicpit
“Agenouillé au-dessus de sa proie, Tommy respira à plein poumons les odeurs métalliques de son nouveau royaume.”

Excipit et explicit
“Et quand, exaltée par cette petite victoire, Cindy fît demi-tour sur le dos en direction du ponton, ce fût l'expression de son visage fier qu'à travers les transparences du ciel elle se surprit encore à rechercher.”

Tu as aimé, tu aimeras
J'ai déjà fait quelques références ici : Dostoïevski, Ellroy, King et puis Kubrick. Et le Scorsese noir de Shutter Island. Tu écraseras les papillons de peur que leurs battements d'ailes provoquent des catastrophes à l'autre bout du globe. Mindhunter et Gone Girl, et tout Fincher, mais tout le monde devrait aimer tout Fincher de toute façon. Tu aimeras Chuck Palahniuk. Tu aimeras quand même bien vérifier que tout est fermé chez toi.

++ Helena, un livre de Jérémy Fel, aux éditions Rivages, 732 p., 23 €