À la base, tu avais proposé qu’on fasse cette interview dans un caisson d’isolation sensorielle. Pourquoi ?
Léonie Pernet : Je trouvais intéressante l’idée qu’on soit concentrées sur les sensations. Parce qu’une interview bien menée, c’est très introspectif. 

Je m’étais demandée si tu faisais un rapprochement entre l’expérience de l’isolation sensorielle et certains thèmes ou ambiances de l’album : la solitude, l’obscurité, ou la réverb’ qui peut donner un côté “aquatique” au son...
Non, je n’y ai pas pensé. Mais après coup, je me suis souvenue qu’il y avait une scène de Shortbus, un film très cul et très drôle sur la libération sexuelle, où deux nanas sont dans un caisson d’isolation et se confient sur leur vie et leur sexualité. 

Tu veux que je te pose des questions cul ?
Surtout pas ! Mais pour revenir sur ce que tu disais avant, c’est vrai qu’on peut voir un rapprochement entre l’ambiance de l’album et l'expérience de l'isolation sensorielle, même si ce n’était pas volontaire.

Cet album, tu as passé environ quatre ans à le composer dans un état d'autarcie presque complète. Ce n'était pas trop pesant ?
Honnêtement, c’était dur. J'avais déjà le coeur de la plupart de mes chansons, mais le travail de finalisation a été très long. Après, je n'étais pas non plus totalement seule sur cet album. Quand je suis arrivée à la fin du processus de création, j'ai demandé des coups de main : Hanaa Ouassim pose sa voix sur Auaati, Ivan Smagghe et Rupert Cross ont fait les arrangements de cordes de Crave, C.A.R. m'a filé un coup de main pour le texte d'African Melancholia... 

La plupart des musiciens se font assister à la production pour aller plus vite. Tu n'as jamais eu envie de déléguer ?
Quand les maquettes étaient terminées, j’ai essayé de les faire produire par différents réalisateurs artistiques. C’était des gens très doués, mais je me suis aperçue que ça dénaturait mon travail, donc j’ai tout pris en main et j’ai tout terminé toute seule. Je n'ai pas repris les prises de voix que j'avais faites en studio et j'ai utilisé à la place celles que j'avais faites à l'arrache dans mon studio. J'ai demandé à un pote ingé-son de venir poser des micros dans mon studio, j'ai réalisé mes prises de batterie toute seule et je les ai éditées. C'est du boulot.

Dans ton premier EP, tu avais laissé deux morceaux à l'état de maquette (Mister A et Blue is dead). Cette fois-ci, tu voulais faire un album plus ouvragé ? 
Totalement. J’aime bien le mot "ouvragé", parce qu'un ouvrage, ça ne se fait pas en deux secondes. Je pense qu'il y a un moment où ça s'entend. J'aime aussi les énergies plus brutes, plus punk. Mais parfois, le "DIY" cache à peine une certaine paresse. Quand j'entends un son avec une production électronique et que j'entends piste par piste l'interface du logiciel, je considère que ce n'est pas réussi.

On vit dans un industrie où le temps long n’est pas la norme, les artistes sont censés sortir un disque peu de temps après la sortie de leur premier EP. Est-ce que tu ressentais une pression de la part de ton label ou de ton public ?
Bien sûr. Dans la musique actuelle, on s'attend à ce que tu fasses péter l'album tout de suite. Et moi, je n'étais pas là. Mon label me mettais des deadlines mais j'avançais à mon rythme. Donc j'étais sous pression, mais à un moment donné, j’avais tellement tiré sur la corde que je me suis dit : "Vas-y, vas au bout."

Tu t'es débarrassé des contraintes de temps, mais est-ce que tu t'es fixé des carcans d'un autre ordre pour t'aider à créer ? Est-ce que tu as fait des choix d'ensemble en matière de sons et de structures ?
Aucune. Je ne suis pas quelqu'un de très méthodique, j'y vais en freestyle. Je suis instrumentiste à la base, donc je commence toujours par une phase de jeu. J'improvise et quand un élément retient fortement mon attention, j'y vais. Ma pote Hanaa Ouassim me dit souvent que j'ai un surmoi trop sévère, comme Jean-Luc Mélenchon. Je pose un jugement trop rapide sur les choses. Au lieu de faire plein de choses et de trier ensuite, je veux tout de suite resserrer. Je sculpte trop tôt.

C'est qui cette Hanaa Ouassim qui chante sur Auuti ? Je ne la connaissais pas.
C'est une pote, on se connait depuis très longtemps. Nos mères étaient amies, elles bossaient ensemble dans une asso appelée le MER, pour Mouvement pour l’Égalité et contre le Racisme. On s’est perdues de vue puis on s’est retrouvées, et on a découvert qu'on avait plein de points communs : la musique, les percussions, la musique électronique. Il m'a parfois été suggéré d'inviter des artistes plus connus sur l'album, mais le name dropping ne m'intéresse pas. Car la seule personne que j'avais envie de mettre en avant, c'était Hanaa. 

Comment est-ce que vous avez travaillé ensemble ?
Hanaa chantonnait une chanson de Warda (Ftouki, une chanteuse algérienne de renom, ndlr) que je ne connaissais pas. Je la suivais en improvisant avec un clavier dans la main gauche et une derbouka dans la main droite. Ça fait que le morceau est très dénudé, il y a un côté un peu arte povera. On l'a joué sur scène quelques fois et j'ai eu envie qu'on l'enregistre pour le disque. On a une bonne synergie, donc on va continuer à faire des trucs ensemble.

Tu écoutais quoi pendant la gestation de l'album ?
Ça a été par phases. À un moment, je me suis remise au metal. J'ai pas mal écouté Marilyn Manson. Beaucoup de new-wave et de cold-wave. Un peu de techno, les vieux Warp. De la musique orientale et du classique. J'ai toujours écouté Bach, ça ne m'a jamais quitté. Je pense que ce que tu écoutes quand tu es ado forme ta personnalité musicale. Personnellement, j’écoutais des choses très diverses. Plus récemment, j'ai aussi découvert Arvo Pärt (compositeur estonien de musique contemporaine et de musique sacrée, NDLR). Ça m'a bouleversé. 

On sent que tu as bien digéré tes influences et que tu les as intégrées à ton univers. On ne sent pas de filiation trop directe, trop écrasante...
Merci. Je n'arrive jamais à répondre de manière satisfaisante quand on me pose la question de mes influences parce que ma musique est un mélange d'énormément de choses et qu'en même temps, j'ai l'impression qu'elle a une identité qui lui est propre. Avant, dans ma bio, il y avait écrit “Aphex Twin”, mais on n’entend pas d’Aphex Twin dans ma musique. Il y a tout de même des passages où l'on reconnaît les inspirations. Quand je chante en voix lyrique à la fin de Crave, on sent que j'ai écouté de la musique classique et de la musique sacrée.

Il paraît que tu as étudié la musique liturgique et les arts sacrés à la fac...
Je ne suis restée qu'un an dans cette formation. Mais j'écoute beaucoup de musique sacrée. Et sans parler de musique sacrée, j'ai un lien sacré avec la musique en général. Quand j'avais seize ans, j'ai eu un éveil spirituel en jouant les suites aux violoncelles de Bach aux marimbas. Au fur et à mesure que j'avançais dans la partition, je me suis sentie profondement reliée à la musique. C'était une expérience incroyable. Encore aujourd'hui, c'est un sentiment que j'essaie de caresser et d'approcher. Dans Rose par exemple, il y a une certaine solennité. 

Tu t'es penchée sur les arts sacrés par pur intérêt artistique ou tu y mettais un sens spirituel ?
Totalement spirituel. Je m’intéresse beaucoup au soufisme et à la spiritualité musulmane. C'est quelque chose qui m'habite et qui m'a toujours habité. C'est un sujet qui n'est pas à la mode, et je trouve ça dommage. Il y a tellement d'amalgames entre l'aspect normatif de la religion et le contenu spirituel qu'il devient difficile d'avoir une conversation sur le sujet sans que les gens se crispent. Je pense que les sociétés occidentales athées refoulent leur spiritualité, parce qu'au fond, on croit tous en certaines choses. Mais en France, le spectre de l'anticléricalisme de nos parents est encore très présent. Je pense aussi que les valeurs religieuses vont à l'inverse de l'individualisme et du capitalisme.

Tu dirais que c'est des valeurs subversives ?
Je ne sais pas si elles sont subversives. En tout cas, je dirais que c'est plus difficile d'aller vers la lumière que vers les lifestyles branchés qui nous sont proposés. 

Dans le morceau dont tu parlais à l'instant, Rose, tu reprends les paroles d'un poème de Malherbe. Quand est-ce que tu l'as découvert ?
J'étais tombée dessus quand j'avais quatorze ans et ça m'avait bouleversé. Ce sont des paroles qui résonnent en moi depuis très longtemps. J'ai toujours su quels accords je voulais mettre dessus. Tu sais, je n'ai pas un rapport encyclopédique au savoir. Je m'accroche aux textes, aux morceaux et aux images qui résonnent en moi. J'ai eu une scolarité très chaotique. Les institutions, le cadre, c'est compliqué pour moi. C'était aussi l'un des enjeux de cet album. De réussir à terminer un truc, à finaliser quelque chose - enfin. Un projet qui soit à moi, que je réalise à mon propre endroit et avec mes propres règles. Sauf que je n'en avais pas.

La poésie est aussi présente dans le clip d’African Melancholia, où l’on suit Mohammed Mostafa, un migrant soudanais qui a été contraint de fuir son pays. La vidéo s’ouvre avec les mots de Mahmoud Darwich, une grande voix poétique et politique de la Palestine : “La vérité a deux visages et la neige est noire sur notre ville”. Que signifient ces mots pour toi ?
Je ne sais pas comment tu les as interprétés, mais pour moi la "neige noire" réfère aux flux migratoires. Je pense qu'on a une responsabilité par rapport à ces personnes. Dans mon Mix Debout, il y avait déjà des fragments de Deleuze et Taubira, qui faisait ses tirades en citant Léon-Gontran Damas. J'aime associer des phrases poétique à un contexte politique.

Tu décris African Melancholia comme un morceau sur des "origines fantasmées, arrachées, retrouvées, en bataille". À la base, la chanson renvoyait à la situation des migrants ou à un sentiment plus personnel ?
Je voulais rendre hommage à la fois à une partie de moi et à des gens dont on parle peu et dont on parle mal. Je ne dis pas qu'il y a une mélancolie qui serait propre à l'Afrique. L'Afrique est vaste et diverse, je ne veux pas l'essentialiser. Les problématiques ne sont pas du tout les mêmes selon que tu sois un Malien au Mali ou un Malien en France. En l'occurrence, ce titre évoque davantage une identité morcelée. Il peut s’agir de la question du métissage, des descendants d’immigrés comme celle d’immigrés fraîchement arrivés. 

Quel rapport tu entretiens avec tes origines ? 
Je ne suis pas à l'aise pour en parler frontalement. Ce que je peux dire, c'est que je suis métisse et que le lien que j'ai avec la partie africaine de mes origines est d'ordre fantasmagorique. Il a été très douloureux pendant des années, vraiment très douloureux. Quand j'étais gamine et adolescente, j'étais dégoûtée par ma couleur de peau. L'assumer et bien le vivre aujourd'hui, c'est une revanche. Je ressens une forme de dette à l'égard de cette partie de moi que j'ai nié. Comme les pédés qui font leur coming-out à trente-cinq ans et qui deviennent très militants. Quand je repense à la façon dont je me vivais plus jeune, j'ai de la peine. Si j'ai des enfants un jour, j'espère qu'ils n'auront pas cette haine de soi. 

Elle vient d'où cette haine de soi ?
Pas de nulle part, on ne naît pas avec la haine de soi. La société te fait rapidement comprendre qu'il faut être blanc. Plus tard, j'ai aussi pris conscience que le racisme était encore présent dans les institutions françaises. Il y a des gens qui ont du mal avec l'expression "racisme d'État". Quand je dis cela, je ne veux pas dire que tous les Français sont racistes. Je dis qu'on vit dans un État de droit à géométrie plus que variable. Il suffit de voir les crimes policiers, les contrôles d'identité au faciès et la gestion des migrants pour s'en convaincre. Tu imagines des enfants blonds aux yeux bleus dans des tentes à Stalingrad ? Tout le monde serait indigné. Mais quand c'est des Syriens ou des Érythréens, on s'en accommode.  

Tu as déjà un peu répondu, mais pourquoi voulais-tu travailler avec un migrant dans le clip d'African Melancholia ? Comment as-tu rencontré Monsieur Mostafa, le jeune acteur de la vidéo ?
Au moment de la préparation du clip, on était au plein milieu d'une polémique médiatique particulièrement nauséabonde. Selon Le Parisien, les migrants de la Chapelle harcelaient les femmes. J'ai remarqué que le féminisme était utilisé à des fins racistes. En tant que femme, je voulais donc apporter un autre regard sur la question. Avec le réalisateur, on a beaucoup discuté des écueils à éviter. On voulait notamment travailler avec un migrant qui fasse du théâtre et qui ait envie de participer au projet, pas juste faire jouer un "vrai" migrant pour le storytelling. On a rencontré Mohammed Mostafa, et ça a tout de suite collé.

Pour terminer sur autre chose, il paraît que tu es devenue complètement sobre. Quand est-ce que tu as arrêté de boire ? 
Il y a environ un an. Comme pour beaucoup de gens, il y a eu la nuit de trop. Je n'avais pas dormi, j'étais dans un état déplorable, et j'ai eu un déclic. J'étais dans l'excès, cet album arrivait, je me suis dit que j'allais gâcher beaucoup de choses si je continuais. Je ne juge pas les autres mais personnellement, ça faisait entrer beaucoup de douleur et de souffrance dans ma vie. Ça rejoint ce que je te disais tout à l'heure sur la spiritualité refoulée : il s'agissait de faire le chemin inverse, d'essayer d'aller vers la lumière. J'avais aussi envie d'être lucide. Je ne sais pas si je suis militante mais je réfléchis à la politique et à tout un tas de questions, je voulais y penser avec la tête claire. J’ai envie d’avoir les yeux ouverts, tout le temps.

++ Crave, le premier album de Léonie Pernet, sortira le 21 septembre chez InFiné.
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Crédit photo : Agathe Rousselle.