Fermez les yeux. Imaginez un festival sans fouilles au corps de merde, sans espace VIP de merde, sans gorilles de sécurité de merde, sans queue interminable devant les chiottes, un festival où, en journée, on vient vous proposer gracieusement du thé tandis que vous cuvez dans l’herbe, où, pendant les concerts, presque personne ne brandit son smartphone à bout de bras, imaginez des pogos où le metalhead taciturne rebondit contre la dreadeuse placide qui rebondit contre la petite butch sur ressorts qui rebondit sur les post-ados sous taz qui rebondissent contre le prof d’histoire-géo en fin de carrière qui rebondit contre un gros chien qui passait là par hasard. D’ailleurs, ils étaient quatre à cinq canins à déambuler constamment sur le site, voire sur scène, en quête d’un câlin ou d’une miette de rougail saucisse, or il est de notoriété publique que tout toutou présent sur un lieu donné en augmente aussitôt la qualité de vie de 28% en moyenne (pourcentage susceptible de varier selon la taille et la propreté de l’animal, évidemment). Ici, tout va bien. Eve n’a pas encore croqué dans la Stan Smith défendue. C’est le paradis.

IMG_6847

La terrasse du troquet juste à côté du paradis. À droite, l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Notez l'absence de sneakers aux branches.

Certes, en débarquant de jour sur le site, avant le début des festivités, un frisson glacial parcourt mon échine alors qu’il fait plutôt un temps à se balader en slip : le «site complètement barré» qu’on m’a vanté, ce sont deux petits bassins et un pauvre pédiluve vides, une paire de bâtiments plutôt vilains non loin d’un lotissement quelconque à côté d’un petit port pas engageant, le tout cerné par un camping bien rangé. La déco : des méduses niveau bricolage de Fête des Mères, tout en tulle et papier bulles, des tongs suspendues aux arbres… Merde, serais-je tombée dans le piège d'un communiqué de presse un peu trop enthousiaste (pléonasme) ? Vais-je devoir faire preuve de pitié dans mon jugement pour ne pas heurter toutes ces braves gens pleines de bonne volonté ? 

Je m’enfile nerveusement un café à La Javanaise, le restau voisin, dont le tôlier préside l’association Triple A, avec qui l'ingénieur du son et programmateur Benjamin Maumus a fondé le festival il y a maintenant sept ans. À 20h30, un gémissement de corne de brume manque de me faire claquer le myocarde ; c’est le coup d’envoi de la soirée. Devant l’entrée, je trébuche sur la plus terrifiante dreadlock qu’il m’ait été donné de voir depuis au moins une décennie. Voilà qui n’arrange pas mon mal-être.

IMG_6850

Par. Tous. Les. Dieux.

Et soudain, dans le crépuscule, tout prend son sens. À la lumière de spots habilement placés, le site quelconque revêt des allures enchanteresses, les méduses en toc semblent s’animer, le bassin circulaire terne se pare de turquoise, orné en son centre d’un fragile buisson de roseaux. Derrière les longues tiges tremblotantes, en ouverture du vendredi, un extraterrestre en tunique cérémonielle, coiffé d’un énorme casque-vocodeur lumineux, se déchaîne sur une batterie cosmique, au coeur d’un cockpit de synthétiseurs et de séquenceurs. Ce vieux barbu agité s’appelle Paddy Steer, et peu importe que chacune de ses chansons ressemble pas mal à la précédente, l’énergie farfelue de cette drôle de bestiole et son appareillage branlant — une pile de saladiers en alu lui fait office de charleys — est communicative en diable.

IMG_6852

Il faut imaginer que quelque chose de farfelu se passe derrière ces plantes.

Alors que pourtant je suis à peu près sobre la majeure partie du temps, les 48h que je passe sur place se déroulent comme un rêve étrange et pénétrant par ici (hmm oui) mais aussi par la (oh la la oui) : la programmation, où l’on croise aussi bien du néo-folk que de l’afro-post-punk ou du violon classique, n’a pas peur de sauter du coq à l’âne et mérite des adjectif qui n’existent pas encore. Faute de mieux, on dira : courageuse, curieuse, défricheuse (je propose «couricheuse» à l’Académie Française).

Un petit homme à petites lunettes en petit short [Julian Sartorius] tire de sa batterie des trottinements de souris qui se condensent imperceptiblement en une… non, cette phrase est trop alambiquée pour décrire ce qui se passe. Le mec joue de la caisse claire avec un vibromasseur. Un vibromasseur.

Deux sorcières belges [Osilasi] distordent une harpe sur un drone de vielle à roue mécanique en poussant des cris dans une langue qui, selon moi, n’existe pas, mais il faudrait vérifier.

Une guitariste explosive coiffée comme Tahiti Bob [Rachel Aggs/Shopping], textes scandés en forme de slogans, très grand-briton, très ponque, déclenche un joyeux pogo et semble s’en émerveiller ; ledit pogo prend mille précautions pour ne pas écraser le gros chien noir qui a choisi de faire sa sieste au milieu du public, imperturbable.

Un accordéoniste biélorusse aux allures de Mephisto (le sheitan, pas la marque de chaussures ergonomiques) [Yegor Zabelov] démembre sauvagement puis caresse tour à tour avec une infinie délicatesse son gros instrument écarlate, générant des tornades dans lesquelles on croit entr’apercevoir des voix humaines, des cuivres, pousse des hurlements forcenés au moment d’atteindre le point d’orgue sonore, comme s’il voulait crever le ciel. Ses jambes tressaillent, il grimace, il bave, il prend son accordéon en bouche. J’ai des pensées impures.

Dieu merci, le dimanche matin, un événement vient enfin percer ma petite bulle de bonne humeur, empêchant ainsi à cet article de sembler avoir été  intégralement écrit sous la menace (non-violente et mimée) d’un cartel de zadistes occitans.

Dans l’un des bâtiments du site, Alex Mendizabal présente une «symphonie pour ballons» en sept chapitres. Déjà, il faut enlever ses chaussures à l’entrée, ce qui, en général, n’augure rien de bon. Une trentaine de gros ballons de baudruche pendouillent à hauteur d’homme, fermés par de petites valves d’où émergent des tuyaux qui finissent leur course dans des récipients pleins d’eau légèrement savonneuse. Je sens s’éveiller en moi une agressivité sourde alors que le type nous invite à ne pas rester assis, mais à circuler «librement» entre les «interprètes» (rappel : ce sont des ballons), mais seulement si nous le souhaitons, car il ne faut pas nous forcer — le tout avec une diction et des gestes excessivement précautionneux et lourds d’intention. Lourds. D'intention. Ce n'est pas une performance. C'est une symphonie. Toujours avec douceur, bienveillance et solennité, l’homme se met à passer de ballon en ballon pour en ouvrir très légèrement les valves. Les ballons, par conséquent, couinent, comment pouvait-il en être autrement. Et dans l’eau savonneuse, ça fait des petites bulles. C’est rigolo, indéniablement. Cela mérite-t-il pour autant de séquestrer vingt humains pendant une demie-heure et leur suggérer de — donc les forcer implicitement à — déambuler avec des airs pénétrés pour faire comme le maestro (qui, lui, ne déambule pas, non, il déambule ; c’est comme déambuler, mais avec plus d’intention, vous comprenez ? Vous pouvez comprendre, mais seulement si vous le souhaitez. Car vous êtes libre. Libre.) parmi les baballes qui font des prouts ? Je n’ai qu’une envie : aller donner des coups de canif dans les «interprètes». Des coups. De canif.

Voilà, c’est bien, je suis énervée, et je peux à présent aller m’affaler au bord de l’eau et évacuer par procuration tout ma haine à l’écoute du trio Noyades, d’obédience très-fort-et-très vite, qui se produit sur une petite scène flottante à l’heure où brunchent les bravent gens. Atmosphère :

WOH PUTAIN LA MONTÉE À 01:45

À ce stade, on aura compris que le public du festival est de qualité ++, nombreux, de tous âges, local, sympa, et surtout, surtout, curieux et ouvert à beaucoup de choses, même des putain de ballons qui chantent. Et tout ça sans la moindre grossetêtedaffiche pour appâter le chaland. Vraiment, c'est à vous redonner foi en l'humanité. Après cette petite parenthèse dousseur, il est déjà temps pour moi de regagner notre pestilentielle capitale. Oh qu'elle est grande, la tentation de mettre fin à mes jours, par exemple en mangeant trop de rougail saucisse d'un coup puis en allant me baigner sans respecter un délai digestif de 2h30 ! Mais heureusement, il y a la playlist de ce fabuleux festival, et l'espoir qu'il rempile pour une huitième édition l'année prochaine. Vive le Tarn, vive la musique, et longue vie à toi, Baignade Interdite.