Vaut mieux être un urinoir qu'un crachoir
Et pour se poser la question, pas besoin de jouer les vierges effarouchées, ingénues ou timorées. Il suffit juste de constater que pour bon nombre d’individus, le crachat est de ces fluides organiques que l’on ne peut décemment érotiser – peut-être même encore moins que la sueur, la pisse voire la merde. Sans doute une question de culture et/ou d’hygiène, à en croire Gislaine Duboc, sexologue : «Il y a toute une histoire, tout un imaginaire construit autour du crachat qui n’a aucune notion de propreté. Toutes les maladies y sont associées, et c’est pourquoi on le relie à une forme de poison. Le fétichisme de l’urine est peut-être plus courant car lorsque ce dernier fluide sort, lui est propre, stérile. Pas le crachat.» L’Histoire n’ira pas la contredire et tout bon toubib vous le confirmera : vaut mieux parfois servir d’urinoir que de crachoir ! (Enfin, si vraiment il vous faut choisir).

Bon, n’allez pas non plus mal interpréter nos propos en multipliant les golden showers (coucou Donald Trump). Si l’urine possède bien quelques vertus (le liquide serait bon pour la peau, un excellent antifatigue et on en passe), elle reste la somme des déchets que notre corps n’a pas absorbés. Mais ce n’est encore rien en comparaison avec le crachat, véritable arme d’assaut bactériologique qui libère des microbes à l’envi. La tuberculose, ça vous dit quelque chose ? En 1882, le docteur allemand Robert Koch (ou celui qui a découvert la maladie) opère un savant calcul : un tuberculeux disperse quotidiennement – et en crachant - environs sept milliards de bactéries, les bacilles. Et n’allez pas croire qu’il s’agit d’un mal d’une autre époque. En 2016, l’Organisation Mondiale de la Santé révélait que la tuberculose (ou «TB», comme on dit dans le jargon) est responsable de quelques 1,7 millions de décès par an.

Quelques éléments techniques qui n’auront pas raison des adeptes du crachat dans la glotte. Comme toujours, un rapide petit tour sur les internets permet de mieux s’en rendre compte. Tapez donc «forum cracher dans la bouche» pour mieux vous en rendre compte. Femme ou homme, hétéro, homo ou bi, chacun semble s’être déjà au moins vaguement interrogé sur la pratique. Rien d’étonnant à cela selon Gislaine Duboc, qui voit en l’acte la meilleure des façons de s’épanouir au lit tout en se dégageant de certaines attaches trop sentimentales : «L’acte sexuel c’est s’ouvrir sexuellement, s’abandonner, donc il faut parfois s’humilier. Pour beaucoup, c’est la garantie d’un acte sans sentiment. On est sûr que l’autre n’a aucune emprise sur nous, c’est la jouissance de ne pas être véritablement touché. On me fait subir un acte humiliant, oui, mais on ne m’atteint pas, on ne me touche pas, on ne me salit pas.» Au-delà de l’humiliation, tout ceci ne serait donc finalement qu’un assez simple jeu de pouvoir. Aussi surprenant celui puisse paraître, celui ou celle qui aime se faire cracher dedans, gueule béante, n’est pas nécessairement la personne «soumise» de la relation. A contrario, elle peut même être celle qui tient les rênes. Mais quid alors du cracheur ?

8B239B5

Jeu de pouvoir
Comme pour le gobeur de salive, le cracheur peut tout à fait revendiquer le rôle de dominateur. «C’est un jeu de puissance à deux postes très différents, rappelle notre spécialiste. Sauf que celui qui crache recherche souvent à humilier l’autre de façon plus évidente.» Exemple honteux qui nous vient aussitôt en tête, Te cracher dans la bouche, titre beauf de l’inoubliable (ahem) Joe Houston, ex-pouliche du plus connu Matt Houston. Dans la chanson, le jeune homme exprimait son désir d’asseoir sa partenaire au rang d’objet sexuel. «Avoue que t’aimes tenir ce manche et sentir mon gland au fond de ta gorge, girl», «Je veux jouir sur ta belle gueule» et donc «J’aimerais venir te cracher dans la bouche». Un savant programme qui convoque davantage la poésie de Rocco Siffredi que celle de Charles Baudelaire, mais qui surtout relate sans ambiguïté la soif de pouvoir de Joe Houston. Sauf qu’ici, il n'est finalement question d’humilier sa partenaire qu’à l’aide d’éléments phalliques (sa bite, son foutre) plutôt que par le crachat seul, qui, il est bon de le rappeler, n’est pas franchement comparable au sperme (ce que semble pourtant vouloir dire le jeune homme). «S’il fallait trancher, le crachat est plus proche de l’urine que du sperme qui est considéré comme précieux. Le crachat est un déchet, alors que le sperme représente la vie.» La métaphore de Joe Houston est donc, comme sa carrière, assez loupée – sorry dude !

Un déchet dans un déchet
Alors, pour mieux comprendre le sentiment de répulsion ressenti par le cracheur, il vaut mieux se tourner vers le long-métrage Naissance des pieuvres (hé ouais, encore un film dit de lesbos, déso pas déso). Pour rappel - attention, spoilers -, Anne (Louise Blachère) et François (Warren Jacquin) y entretiennent une relation compliquée : la première, marginalisée à cause de son physique atypique et de son manque supposé de maturité, tombe raide dingue du second, beau mec populaire cliché à souhait. Ce dernier, n’arrivant à conclure avec sa go, profite du crush d’Anne pour la convertir en royal plan cul. Sauf que, coup de théâtre ! À la fin du film, en pleine culbute, François confesse une naissance de sentiments. Pour Anne, c’est un électrochoc : elle réalise enfin qu’elle n’a été, jusqu’ici, que son vide-couilles. Sans crier gare, elle lui crache un sublime mollard au fond de la gorge et tire avec le peu de dignité qui lui reste sa révérence. Ici, il ne se s’agit nullement d’humilier son partenaire dans le but de cultiver, de part et d’autre, le désir sexuel. À l’inverse, la jeune fille cherchait à éliminer toute once d’attirance qui pouvait encore dormir en elle. Se sentant salie, elle a voulu, à son tour, souiller la cause de ses problèmes. «Cracher dans la bouche de quelqu’un, c’est aussi le rejeter, de l’intérieur à l’extérieur. Le crachat étant un déchet, il rejoint et ne fait plus qu’un avec le déchet que représente l’autre à nos yeux, explique la spécialiste. Ce n’est pas pour rien que dans les comportements humains, cracher sur quelqu’un est la pire des insultes ! C’est à la fois un signal de guerre, mais aussi une façon de dire à l’autre ‘tu n’es pas de ma trempe’.»

9ceca40abd400f0dcbe015e0a576d228

Nourrir d'amour et de bons sentiments 
Mais n’allez pas en conclure que le crachat n’est que la manifestation du désir ou du dégoût ! Pour une frange de ses adorateurs il s’agit aussi d’une réelle preuve d’affection, à commencer pour son aspect «nourricier». Celui-ci peut s’exprimer par bien des manières, et pas toujours des plus adultes. On pensera par exemple au Baby birding shot challenge, défi viral consistant à recracher dans la bouche du voisin un shot de vodka. Ambiance… En réalité, l’illustration la plus convaincante reste celui du couple soudé où l’un des partenaires rappelle, à bien des égards, la mère. Aussi, celui ou celle qui crache a pour rôle de maintenir en vie l’autre, de le protéger. C’est, encore une fois, une manière de rétablir le pouvoir, mais de façon plus oedipienne à bien des égards. «Les pratiques sexuelles sont souvent dérivées des premières relations, explique Yann Leroux, psychologue. Partager des fluides corporels renvoie au nourrissage. C’est un signe de confiance partagé par les partenaires.»

Spit_girls

Signe de confiance et pas que : pour certains couples, il s’agit là de la preuve d’amour ultime, paroxysme du romantisme. «Certains aiment le crachat par pur sentimentalisme, commente Gislaine Duboc.  Se faire cracher dans la bouche, c’est prouver qu’on peut tout accepter de l’autre, être pénétré de partout, par tous les flux qui vont de l’extérieur de l’autre jusqu’à son propre intérieur. C’est un envahissement total.» Retenons toutefois qu’aussi noble ou sincère soit l’acte de cracher/recevoir le crachat de son/sa partenaire, il ne s’agit pas ici d’un raccourci direction tout droit l’orgasme – même cérébral. «Que ce soit une manifestation sentimentale ou l’élément d’une danse humiliante, ce n’est qu’un déclencheur, analyse la sexologue. Ou une partie émergée d’un fantasme. Disons que cela fait partie des préliminaires.» Bref, vaut mieux ne pas vous attendre à grimper tout de go aux rideaux en avalant des litres de mollards.