"Heavy, California", "House in LA" : ce nouvel album sent bon la West Coast. Pourquoi ?
Josh Lloyd-Watson : On a passé un peu de temps en Californie pendant la tournée. On voulait explorer le mythe. On romantisait vachement l’endroit mais la réalité n’avait rien à voir avec  le rêve. Alors on a préféré revisiter l’incroyable héritage musical de l’endroit : Crosby, Stills, Nash & Young, Joni Mitchell, The Byrds, The Eagles...

Ce sont les hipsters qui mangent du chou kale qui ont brisé votre rêve américain ?
Haha, pas seulement. C'est surtout que ce n'est pas le paradis progessiste qu'on s'imagine. C'est un état où la pauvreté et le racisme sont bien présents. Ça fait un choc. On a grandi dans un environnement multiculturel à Londres donc on avait une vision assez naïve des notions de race et de culture : on pensait que tout le monde s’acceptait, que les communautés pouvaient vivre ensemble. Quand tu grandis, tu te rends évidemment compte que ce n’est pas comme ça. Pour tout te dire, on s’est senti coupable d’être si crédules.

Après 1968 et 1988, tu rêves d’un nouveau "Summer of Love" ?
L’égalité, la liberté d’expression, la liberté d’aimer qui on veut : l'idéologie est belle. Aujourd’hui, on en est très loin. (On entend les clameurs de la foule par la fenêtre, il regarde son téléphone) Oh, tiens, un but de la France !!! Peut-être que si vous gagnez la Coupe du Monde, la France aura son Summer of Love (comme vous le savez, malgré la victoire et le naked man des Champs, il n'en fut rien, ndlr). En Angleterre, la société est assez crispée. 

D'ailleurs, le Brexit a-t-il eu un impact sur vos vies d’artistes ?
Si on y pense, ça nous redonne un rôle intéressant : stopper l’épidémie de la négativité, sortir les gens de l’enfermement, diffuser de l’amour, réunir plutôt que diviser. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est une bonne chose quand même… 

Sur For Ever, vous faites dans la dentelle avec une soul orchestrale ultra-léchée. Il y a une vraie richesse de production.
C'est encore à cause d'un californien : Brian Wilson. C'est aussi pour ça que le premier morceau s'appelle Smile. Pet Sounds des Beach Boys est un album incroyable. Sinon, on a été inspirés par le travail de George Martin pour les Beatles ou le Wall of Sound de Phil Spector, même si c’est un être pour le moins douteux. Faire converger plein de petites choses vers un seul objectif, c'est une idée géniale. On a repris cette méthode : guitare, clavier et cordes qui reprennent le même motif pour qu’on ne sache plus distinguer les sons d’origine. On voulait vraiment fouiller l’esthétique autour des violons. Petit à petit, on enrichit notre vocabulaire comme producteurs.

Le morceau Cosurmyne sort du lot.  Cette fois, c'est plutôt la culture hip-hop de L.A que vous explorez. On croirait entendre une prod du label Stones Throw.
C'est sûr que ça nous a influencé mais c'est surtout J Dilla qui nous a mis une claque. La façon dont il a humanisé ses machines, donné de l’émotion à ses samples... Sur Cosurmyne, on a samplé le groupe de jazz fusion d'Hawaï, Seawind. On avait peur au début, on avait l’impression que c’était un peu malhonête. Mais on a compris que le résultat compte plus que le procédé.

Sur Beat 54, il y a une influence house qui pointe timidement le bout de son nez. C'est une piste que vous allez pousser ?
Peut-être. Tu sais, au début, quand j’étais jeune, la musique de club me foutait un peu les jetons. J’imaginais des trucs hyper-bourrins dans des endroits sombres. Moby m’a aidé a comprendre que l’électro pouvait être aussi plus « soulful ». Honey est une sacrée chanson.

Tu lui pardonnes son duo raté avec Mylène Farmer ?!?
Arf, c’est plutôt le Moby des débuts qui m’intéresse. Pour revenir à ce que tu disais, ce qui a changé beaucoup de choses, c'est qu'on fait des Dj sets maintenant. On passe de la house, de l’afro-beat, du disco, une autre grosse influence du groupe. Une grande partie de notre enfance a été bercée par Ed Banger et l’électro française : Kavinski, Justice, Daft Punk et Air.

De la French touch ? C’est pas très chauvin tout ça...
Ça a ce sens du style typiquement de chez vous mais ça a quelque chose d’universel. Ça nous a inspiré, on voulait raconter notre histoire sans que ça reste local. Il y a certains super artistes hip hop anglais dont on n’entend pas beaucoup parler parce que ce qu'ils font est trop idiosyncrasique.

C'est pour ça que l’album s'appelle For Ever, parce que vous vouliez faire un classique universel, une oeuvre immortelle ?
Ça vient de notre pseudo sur Instagram : Jungle4eva. L’infini, l’éternité, c’est hyper-romantique, c’est ce qui nous plaît là-dedans. Tout l’album parle du cycle de l’amour et de la vie et comment chacun suis son propre chemin là-dedans. Et puis, tu sais, c’est tellement dur de nommer un album !

Quels artistes ou albums tu pourrais écouter jusqu’à la fin de tes jours ?
Marvin Gaye, David Bowie, The Beach Boys, The Strokes. Ce n’est pas important de savoir qui sont les artistes dans la vraie vie pour apprécier l'oeuvre.

Tu dis ça parce que Julian Casablancas est un c** ?
Haha, pas du tout. Ce que je veux dire c’est que s’il y a de l’émotion, la musique va durer et survivre à son auteur.

En parlant d'immortalité, j'ai vu que vous aviez partagé une date avec Pharell, qui ne vieiillit pas, c’est flippant. C’était comment ?
J’étais un peu déçu de son set, c’était juste lui et son laptop. Mais on peut pas nier que c’est un bon songwriter et un chouette performer. Si je pouvais être comme lui à 45 ans, ce serait pas dégueulasse.  

 Dans vos clips, nouveauté, on peut vous voir. Pourquoi sortir de l’ombre ?
Parce qu'on est fier du groupe qu’on est devenu, donc on voulait le montrer au monde. La plupart des membres sont des amis de longue date, c’est un peu la famille, peu importent nos origines (Algérie, Caraïbes, Brésil...). Quand tu passes quatre ans dans le même tour bus ensemble, tu deviens comme une meute où chacun veille sur l’autre.  

Après le succès de votre premier album, on a entendu votre musique dans des pubs ou dans le jeu FIFA 15, ça fait quoi ?
C’était cool, dans un sens, parce qu’on était des outsiders. On était déjà content de réussir à sortir un disque donc, le reste, c’était du bonus. Après, c’est sûr que ça fait toujours bizarre d’entendre ta chanson dans un magasin, d’être utilisé pour vendre des produits. 

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Le disque se clôt avec la chanson Pray. Vous ne deviendriez pas un peu mystiques ? L'esprit New Age de la Californie vous a contaminé ?
Ça n’a rien de spirituel, ou du moins de religieux. Ça parle de mon ex qui m’a largué l’année dernière. De ces moments où tu fermes les yeux, tu sens cette douleur et tu espères que le lendemain matin elle sera parti. 

Je connais ça. Et si on devait faire une prière pour Jungle, tu souhaiterais quoi ?
Que les gens se sentent connectés avec notre musique… Et puis que l’Angleterre gagne la Coupe du Monde ! Mais je ne préfère pas y penser, c’est trop tôt.
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(pardon)

++ Vous pouvez envoyer de l'amour à Jungle sur Facebook, Twitter et Instagram.
++ For Ever vient de sortir. Vous pouvez l'écouter sur Spotify et Deezer.