IMG_1798Cette ancienne tour d’une boîte de com’ a été reconvertie en arche de Noé pour une soixantaine d’artistes, des philosophes, des commissaires d’expo et des dramaturges. Les Agar Agar font partie des locataires et Jacques y avait ses quartiers avant son exode marocain. Un endroit où l'on peut croiser quelqu'un dont le métier est d'être "cuisinier-tatoueur". C’est là que Quand tout le monde dort a été monté et où sa B.O a été composée. C'est donc sur les lieux du crime qu'il nous a donné rendez-vous. 

Comment s'est passé le tournage ? Pour suivre les énergumènes du Pas-Sage, ça a dû être sportif...
J’ai toujours pensé ce film comme une comédie musicale d’action. Je voulais qu’on soit au plus près, des doutes, des problèmes, du plaisir. Je cherche la beauté de l’instant, qui peut s’effondrer en une visite de flic. Ils vivent une vie pleine d’étincelles, de fulgurances, de surprises, de couleurs. J’ai une façon de filmer assez physique. Il y a une grande proximité entre eux et moi. Je voulais filmer debout des gens debouts. Les saisir dans leur fierté et leur grandeur. Rentrer dans l’intimité aussi, en étant en tête-à-tête. Parfois je tournais seul, parfois à deux, parfois à dix. On s’adaptait au fur et à mesure. C’était très organique, notamment avec Boris Levy, mon chef op’. C’est la première fois que je ne tourne pas complètement seul. On était éreintés mais excités, émerveillés par les lieux qu’on découvrait en même temps qu’eux.

L'Urbex, comme on dit aujourd'hui,  c'est une de tes passions ?
Je me suis rendu compte que j'aimais ça, a posteriori, en faisant ce film. Au lycée ou quand je suis arrivé à Paris, on escaladait des immeubles avec les potes. Mais on n’organisait pas, on ne prenait pas de photos, on ne mettait rien en ligne. C’était naïf, on n'allait pas regarder sur Internet telle gare abandonnée incroyable dans tel département. On voyait une grue, on montait, point. Capture d’écran 2018-09-21 à 12.39.29Ce que tu montres, c'est que le Pas-Sage est comme une famille : comment tu es rentré dans cette tribu ?
Il y a eu une vraie évidence. Ils connaissaient mon travail. Il y avait une forme d’adhésion à ce que je leur proposais. Idem de mon côté. Quand j’ai expliqué ma démarche, leur première question, celle d’Ugo, ça a été de de me demander : « Est-ce qu’on va te revoir après le tournage ? ». Quand ils ont vu qu’on se couchait avec eux voire après eux, qu’on ne faisait pas ce film en dilettante, petit à petit, nos vies se sont entremêlées. J’ai proposé à Ugo de faire la musique originale du film, on a monté un duo qui s'appelle Carmel Miracle et ils se sont installés au Wonder-Liebert.

Il y a une dimension politique à ce film. Alors que certains craignent qu'à Paris la nuit se meurt, tu montres l’alternative.
Je voulais montrer des gens en résistance, à côté d’une société cadenassée. Ce film, ce n’est que de la fête, et en même temps, c’est déjà énorme. Le Pas-Sage, ils créent leur réalité avec comme limites, la responsabilité et le respect. C’est de la politique par le corps, le geste. 

Tu casses d'ailleurs un cliché sur les fêtes électro, qui ne seraient que dans l'hédonisme pur, vides de sens.
Si la fête est consommée, effectivement, c’est du présent pur, dont on aura peut-être aucun souvenir. Qu’est-ce qui va rester quand le soleil se lève ? On a souvent un sentiment de vide, de vacuité. Mais il y a des manières de faire la fête où un esprit va perdurer. Une trace indélébile, un palimpseste. A vrai dire, au départ, quand on m'a proposé de faire un film sur le monde de la nuit, j'ai dit non. Je me suis dit que filmer la fête, ça n'avait aucun sens. Alors je me suis intéressé au sens donné par ces gens qui organisent.

Capture d’écran 2018-09-21 à 12.36.58Les free parties, c'est ton habitat naturel ou une découverte ?
Au lycée, j’allais en teknival, je ne prenais pas de drogues, je dansais 20 heures et je repartais. L’artiste du Wonder SAEIO m’a fait entrer dans le monde des free parties, j'ai aussi développé des amitiés avec CDLM et c’est devenu une évidence pour moi. Je cherche des lieux dans lesquels je vais sentir une forme d’autonomie, de liberté. J’évite ce qui est trop labellisé, tamponné, où il faut être habillé de telle manière ou être de tel genre. J’aime les espaces que j’estime fluides, donc pas trop hétéro-normés. Et il y a un vrai attrait cinématographique. La fête y est à inventer donc il y a une vraie dramaturgie : la magie des lieux, la richesse du clan, l’organisation.

Comment, avec Ugo, vous avez pensé la musique du film, qui est surprenante ?
Je savais que je ne voulais pas de techno. Je voulais un pas de côté. Un jour je filmais Ugo qui jouait dans un teuf et je suis tombé amoureux de ce qu’il fait. Je lui ai demandé de faire la B.O et lui m’a répondu : « Veux-tu performer avec moi ? ». Lui qui vient de l’acid house, je l’ai emmené vers quelque chose de plus épuré, on a enlevé le beat pour se concentrer sur les nappes, ses envolées lyriques. Ça été nouveau pour lui, surtout qu’Ugo c’est vraiment un artiste du sans lendemain, il efface tous les patterns de ses machines après chaque concert. Donc ça allait à rebrousse-poil de sa manière de voir son art. Il s’en est arraché les cheveux parfois.
Jérôme-tunnelQuand tout le monde dort, c'est un vrai film sur la jeunesse, aussi.
Tu as raison. La vie est un chaos et je veux saisir les instants éphémères, voués à disparaître. Ugo en parle à un moment dans le film : « Qu’est ce qui va rester dans 5 ans ? ». Quand on est jeune adulte, on sait que ce qu’on vit est comme une flammèche. Demain, peut-être, ça s’éteindra. Mais ils ont goûté à la liberté et c’est précieux. Quand on filme ça, c’est presque abyssal, parce qu’on sait que si on n’appuie pas sur Rec, ce moment va s’effondrer, comme une falaise dévorée par la mer. 
C’est un groupe qui a une vie tellement intense. J’ai de la gratitude pour ce qu’ils m’ont offert.

Entre Baptême du feu, où tu suis les débuts d'un reporter de guerre, Etre cheval, où tu filmes un adepte du pony play et ce documentaire, il y a un fil rouge : des personnages dont les rêves sont confrontés à la dure réalité. C'est quelque chose qui te touche ?
Jérôme Clément-Wilz :
J’ai toujours voulu filmer des personnes qui ne veulent pas vivre assises. Qui ont des quêtes parfois trop grandes pour elles, toujours de l’ordre de l’utopie. J’aime ceux qui prennent le risque de se dépasser, dépasser les limites de leur âme, de leur corps. Comme dans Etre cheval, où Karen se dit que sa condition n’est pas figée. Je trouve ces actes de bravoure assez forts. Je veux voir comment la vie peut devenir un terrain de jeu. Bien sûr, j’observe aussi la confrontation à la réalité et ce que j’appelle « l’ivresse des altitudes », quand on est dépassé parce qu’on a accompli. Les personnages que je suis veulent grimper l’Everest, à un moment l’oxygène se raréfie, ils sont fragiles mais se révèlent.

Quel est ton rapport à Paris, cette amante exigeante ?
Mes origines à moi sont à Orléans et en Corrèze. J’ai étudié l’anthropologie, puis je suis allé à Science Po à Paris et à Berkeley. Je galérais à l’époque, pendant ma vie étudiante, mais c’est là que je suis devenu plus créatif, notamment en me mettant à la photo. Mon premier film, c'était un photomontage dans le style de La Jetée mais dans le métro. J’avais développé une certaine peur de la ville, j’avais un sentiment de danger. J’étais en insécurité et en même temps j’étudiais à Science Po, dans le 7ème. J’ai découvert les deux extrêmes de Paris, j’étais en grand écart. Toute grande ville est difficile à apprivoiser pour un provincial mais Paris encore plus. Il a fallu du temps pour que je m’y fonde. Paris ne s’offre pas facilement, elle se vit beaucoup dans les interstices, des bulles un peu magiques. Il faut du temps pour s’y glisser, s’y mouvoir. Si tu t’ennuies en soirée, bouge, Paris te laisse cette liberté. Par contre, elle est moins généreuse que peuvent l’être Berlin ou Londres. Une ville plus radine. Etre avec le Pas-Sage a participé à cette réconciliation avec la ville.

Puisque tu reviens sur tes débuts, pourquoi tu as choisi le documentaire ? 
Je suis entré dans le documentaire par effraction. Ou plutôt par l’invitation d’une productrice, Hélène Badinter, qui m’a permis de rencontrer Christophe Otzenberger, à qui est dédié le film. Au départ, le clip, c’était mon idéal. J’adorais regarder MTV. D’ailleurs, j’y suis revenu grâce au documentaire puisqu’Odezenne m’a appelé pour réaliser des clips. L’effet boomerang.

D'ailleurs, sous la vidéo de Matin j'ai vu ce commentaire : « J’ai moins envie de mourir maintenant ». Ça te fait quoi ?
Je veux donner envie de se poser la question « Qu’est-ce que c’est que vivre ? ». Pour Novembre, j’avais fait quelque chose autour du mouvement Nuit debout et de la lutte contre la loi Travail. Pour Matin, je suis allé voir Mathurin, un ami. C’est un marin-pêcheur punk qui tatoue dans la cale de son bateau. Quand j’arrive, il me dit : « Ça va être compliqué. Il y a une fille qui arrive, je ne la connais pas bien, on s’est bien plu à Paris. » Anna arrive et je me retrouve à capter un amour naissant. C’était une surprise, une fulgurance.

Ce qu'on sait moins, c'est que tu as joué dans 120 battements par minute de Robin Campillo. Comment tu t'es retrouvé dans l'aventure ?
Une des casteuses connaissait mes films et m’a vu danser en boîte de nuit. Elle m’a proposé de faire des essais caméras. Ça m’a plu, de sortir de l’humilité du documentariste même si j’ai pas forcément le besoin de susciter le désir. Ce qui m’a profondément touché, c’est que ça m’a permis de comprendre quelque chose que je sentais sourdre dans la communauté gay, ma communauté, et plus largement la communauté LGBT. Cette douleur et cette sorte de rage, que je ne comprenais pas parce que je n’avais pas connu ces années-là. En lisant le scénario et en le voyant prendre corps, j’ai pu comprendre d’où ma communauté venait. Je viens d’une génération plus apaisée, je ne me rendais pas bien compte que ma communauté avait vécu une hécatombe et qu’ils étaient des renégats. Les militants dédiaient leur vie à cela, les gens avaient peur de les toucher sans porter de gants. Ça m’a renversé. En plus, il se trouve que je connaissais pas mal de monde dans le casting et qu’il reflète bien le monde queer d’aujourd’hui. Des personnes de 20-25 ans qui se cherchent, qui doutent. Tout est à construire, il n’y a pas de chemin tout tracé. Les voir être reconnus et légitimés, ça m’a beaucoup touché.Capture d’écran 2018-09-21 à 10.37.01Parles-nous un peu de ce que tu fais au Wonder.
J'ai mon équipe ici, où l'on prépare nos prochains projets de films. Je fais de la musique la nuit, dans les studios au sous-sol. Et puis, on organise des évènements ici. La nuit dernière, on a fait une performance où on a détruit une bagnole de flic. Ici, on fait ce que j'appelle de "l'art brutal". On redonne de l'importance au geste, sans négliger le sens pour autant. Ce que je recherche, c'est la conjugaison de l'amour et de la violence, comme lorsque qu'on a fait une cérémonie au Nouveau Casino où on proposait d’enculer des flics à la matraque en hommage à Théo, et que les flics y prennent leur plaisir.

C'est un peu BDSM comme programme artistique, non ?
(rires) Tu sais, pour moi, le sado-masochisme est un acte de foi et d'amour qui rapproche de Dieu.

Je n'avais jamais vu les choses sous cet angle... Il y a de quoi donner une attaque cardiaque à certains prêtres.
Je suis quelqu'un qui a la foi, mais pas de manière conventionnelle. 

Capture d’écran 2018-09-21 à 17.16.16Maintenant que le film est terminé, qu'est-ce que tu vas faire quand tout le monde dort ? Te reposer ?
Ah, non. Travailler, encore et toujours, cinéaste le jour et musique la nuit.

++ L'avant-première de Quand tout le monde dort aura lieu le 25 septembre dans le cadre du Red Bull Music Festival.
++ Crédits photos : Jérôme Clément-Wilz, Corentin Fohlen, Jacob Khrist, Salim Santa Lucia & Félix Lemaître.