zemmSouvenez-vous quand on promettait des paires de seins pour garder le téléspectateur après la pub. En 2018, il suffit d'annoncer Eric Zemmour ou Michel Onfray pour attirer le chaland. Alt-right is the new trash, et on en viendrait presque à regretter les grandes heures du Tout est possible de Morandini.

Pour une chaîne de la TNT, la sortie d'un livre d'Eric Zemmour représente l'équivalent de la Coupe du Monde pour beIN Sport. Dans ce foutu pays où l'on ne peut plus rien dire, cette semaine, la TNT a régalé:

  • Dimanche, sur C8, Eric Zemmour conseillait à Hapsatou Sy de changer son prénom en «Corinne».
  • Lundi, sur LCI, Zemmour félicitait l'équipe du Nigéria pour sa victoire en Coupe du Monde.
  • Mardi, sur C8, Zemmour était convoqué par André Bercoff pour rappeler ce chiffre : «Pétain faisait 84% d’opinions favorables en 1944».
  • Mercredi, sur CNews, Jean-Louis Burgat, un chroniqueur de Pascal Praud revenait sur la polémique et assurait qu'«Hafissatou (sic) est une ancienne coiffeuse qui s'occupe de produits de beauté».
  • Jeudi, sur CNews, invité par Pascal Praud, Zemmour conseillait à la journaliste Zineb El Rhazoui de changer de prénom «pour devenir française».

En 2018, la TNT poubelle, ce ne sont plus les Marseillais à Cancun, Ibiza ou Montigny-les-Metz, mais plutôt les Mâles Blancs chez Pascal Praud, Thierry Ardisson ou les Grandes Gueules. Remballez les seins de Loana et préparez-vous au grand frisson de la réinformation avec Eric Zemmour, André Bercoff ou Gilles-William Goldnadel. 

La nouvelle subversion
Aujourd'hui, le CSA ne s'occupe plus de brouiller des paires de seins ou de biper des insultes dans un loft, mais bien davantage de condamner des propos, racistes, sexistes ou homophobes. Car là est la nouvelle subversion, la nouvelle limite avec laquelle flirte la télé avide d'audience. Le téléspectateur ne vient plus chercher «du cul, du cul, du cul», comme disait la marionnette de Patrick Le Lay — il y en a déjà bien assez sur Internet — mais les jeux du cirque du débat d'opinion, avec ces chroniqueurs très à droite qui provoquent la bien-pensance médiatique.

Tout le monde trouve son compte dans cette télé-poubelle. Les téléspectateurs réacs trouvent quelqu'un pour dire haut et fort ce qu'ils professent à longueur de commentaires sur la page Facebook du Figaro. Les téléspectateurs de gauche y trouvent un moyen de s'indigner à peu de frais et de se rassurer sur leur bonne conscience politique.

Bien sûr, comme dans Loft Story, tout le monde joue un rôle — Zemmour fait du Zemmour, Praud fait du Praud — mais on fait comme si c'était pour de vrai et que l'avenir de la France en dépendait. Les sites d'information reprennent quotidiennement ces clashs et "dérapages" en découpant des courtes séquences vidéo, décuplant formidablement le rayonnement de ces émissions.

Pascal Praud a ringardisé Les Marseillais
En quelques années, imperceptiblement, la TNT poubelle est passée de W9 et NRJ 12 à CNews et C8 (les deux chaînes de Canal +). De la Page Pute à la Page Président. Les Anges et les Marseillais se sont banalisés, les télespectateurs se sont lassés et on s'est rendu compte qu'il se disait encore plus de conneries à la minute sur le plateau de Pascal Praud. LCI n'ose pas encore se lancer dans cette surenchère à droite mais singe par certains aspects le concept de Cnews (Les Marseillais commentent l'actu) en faisant du critique gastronomique Périco Légasse son nouveau chroniqueur politique. L'évolution est subtile, entre la télé-réalité et les talk-shows politiques : on demande toujours aux participants de dire le maximum de conneries mais cette fois, on recrute à Bac +5.

En termes d'audience, les talk-shows poubelle surperforment et deviennent les nouvelles locomotives de la télé à bas coût. Sur CNews, Pascal Praud réunit régulièrement entre 5 et 7% de parts d'audience (pour une chaîne qui en fait 0,6% en moyenne). Cette année, l'ancienne vache-à-lait de W9, Les Marseillais, est tombée à 3,1% de PDA (pour une chaîne à 2,6 % d'audience). Même Cyril Hanouna commence à se dire qu'il est un peu à côté de la plaque avec Agathe Auproux ou Matthieu Delormeau. Pour sa nouvelle émission, il a recruté André Bercoff, qui a fait ses armes sur la TNT en laissant entendre que Mamadou Gassama  était au coeur d'un vaste complot.

La convention CSA de CNews apparaît aujourd'hui comme le témoignage émouvant d'une civilisation disparue. Laurence Haïm, reviens, ils sont devenus fous.

csa_2

Le trash, c'est l'Ancien Monde
«Aujourd’hui le trash ce n’est plus subversif du tout», analyse sur Slate un ex-collègue de Stéphane Simon, le co-producteur d'Ardisson. Le créateur du mythique Paris Dernière produit maintenant La France Libre, une web-TV alt-right avec des penseurs aussi fins qu'André Bercoff ou Gilles-William Goldnadel. Stéphane Simon n'est pas un idéologue, il a juste senti le vent tourner. L'alt-right est la nouvelle niche subversive que tout bon producteur de télé doit investir.

Frédéric Taddeï lui-même, l'ancien présentateur de Paris Dernière, cachetonne maintenant chez Russia Today. Finis les rails de coke dans les soiréee échangistes comme à la bonne vieille époque de Paris Dernière. Les moeurs se sont libérées, aujourd'hui, on peut tout faire mais on ne peut plus rien dire. Une partouze au Péripate ? Trop mainstream. Défendre Bachar al-Assad ? Là est la subversion.

mdrÉvolution de la carrière de Frédéric Taddéï en une quinzaine d'années.

Dans une interview aux Inrocks en 2014, Stéphane Simon laissait entrevoir le paysage actuel et la surenchère de la TNT :
«Jusqu’à présent, la situation de la télévision était confortable ; c’était une situation de monopole, avec peu de chaînes et une adhésion quasi-logique du public. Aujourd’hui, avec la multiplication des chaînes, on est en train de se rendre compte qu’il va vraiment falloir se sortir les doigts – comme on dit un peu trivialement – pour trouver des concepts très originaux, très différenciants, pour arriver à faire venir des nouveaux publics.»

D'une télévision qui cherchait à nous retenir pendant la pub (le bon vieux modèle du TF1 trash des années 90), on est passé à une télévision «différenciante» qui cherche une visibilité sur Internet à travers les clashs et "dérapages" de ses invités. Mais quand est-ce qu'on va ouvrir une salle CSA pour qu'Eric Zemmour ou André Bercoff aillent proférer ailleurs leurs horreurs ?