En observatrice de la contemporanéité, Aya Nakamura poétise notre époque avec une ironie mordante. Son premier opus Comportement, bah ouais, sorti l’an dernier, prend le contrepied de l’affaire Weinstein en inversant les rôles. A l’heure où les femmes dénoncent les agressions dont elles sont systématiquement les victimes sous la bannière d’un hashtag, Aya Nakamura donne de la voix au personnage du harceleur, un personnage dont les dénégations enfantines contrastent avec la violence de ses actes.

Oh no, no, no, no, no, no, no, no
Comportement bah ouais
J'ai dit comportement bah ouais
J'suis dans mon comportement bah ouais
J'ai dit comportement bah ouais
Les mecs ont bombé le torse ah ouais
J'ai dit comportement bah ouais
Les poches remplies d'oseille ah ouais
J'ai dit comportement bah ouais

D’emblée, Aya Nakamura annonce la couleur : c’est non, et plutôt huit fois qu’une. Cette entrée en matière posée, Aya Nakamura change immédiatement de registre. Avec force, la poétesse se glisse dans le rôle du mâle dominant et reprend à son compte par la répétition l’inanité du discours banalisant la domination masculine. Bah ouais, l’homme est dans son comportement. Pas besoin de faire d’effort, ni de varier les rimes : bomber le torse, faire montre de son argent (“les poches remplies d’oseille”), voilà les deux seules attitudes nécessaires pour obtenir l’usufruit du corps des femmes.

Collé, ambiancé, ce soir ça va gérer
Dans le carré VIP, qui voudra me gérer?
Qui sera la plus fraîche?
Tu verras les plus belles fesses
Ouais collé, ambiancé ce soir ça va gérer
On m'guette de haut en bas
J'n'ai pas le temps d'avoir le temps
J'ai tèj tous tes gars
S'il te plaît dis-leur doucement

En rapprochant les deux sens du mot gérer à la rime (propre et figuré), Aya Nakamura catapulte les pouvoirs économique et physique encore trop souvent réservés aux hommes. Nakamura prend le parti d’un féminisme en pleine possession de sa sexualité (“Qui sera la plus fraîche ?” “Tu verras les plus belles fesses”, autant de métonymies d’un corps qu’on devine libre libre libre). Car dans le carré VIP où les regards insistants balaient le corps féminin, la liberté de celui-ci fait tache. Si elle “tej tous les gars” (le verlan jouant ici sur les désirs mis dos-à-dos), Aya Nakamura se retrouve pourtant dans une position difficile. Elle a d’ailleurs besoin de l’intervention d’une tierce personne (le mystérieux “tu”) pour la sortir du guêpier où elle se fait “coller” et “ambiancer”. Cette figure de chevalier servant vient d’ailleurs soulager une situation que l’on imagine volontiers inquiétante : si Nakamura n’a “pas le temps d’avoir le temps”, c’est sans doute parce qu’elle est paniquée par l’attitude de ses agresseurs.

J'ai calé, calé l'affaire
Laissez, laissez-moi faire
J'ai calé, calé l'affaire
Laissez, laissez-moi faire

Ellipse induite et tribunal. Comme un pied-de-nez aux tractations à l’amiable qui ont permis aux pontes du cinéma et de la politique d’enterrer leurs affaires d’agression sexuelle, la poétesse imagine là le discours des puissants pris dans la tourmente : par avocats interposés, les voilà qui ont “calé l’affaire” ; et peu enclins à retenir la leçon de leurs délits passés (les deux phrases sont d’ailleurs répétées, clin d’oeil à la récidive), ils en appellent à leur liberté d’action (“laissez-moi faire”).

Il est minuit tu titubes
Tu tiens pas comme d'habitude
Tu connais, connais ma vie
Mes mimiques et mes manies
Mais pourquoi te fâcher?
Trop parler peut tuer
Mais pourquoi te fâcher?
La mala t'a tué.

Stop stop stop ton délire (stop)
Stop stop stop oui j'ai dis (stop)

Tous ceux qu'auront ramé
À la fin auront gagné

Retour rétrospectif à la soirée : au tour de la victime de raconter sa version des faits. Que s’est-il passé ? Dans la confusion des sentiments, voilà la poétesse piégée, sans doute droguée au GHB dans son verre de Sex on the Beach. Incapable de se remémorer l’épisode traumatique, elle le raconte en s’en distanciant : ce “tu” qui vient soudain comme un cheveu sur la soupe en est la preuve émouvante. Elle “titube”, “ne tient pas comme d’habitude”, en appelle à la raison de son agresseur (“Stop ton délire”), quand celui-ci s’étonne de la voir se fâcher et, pire, exerce un chantage à la délation (“trop parler peut tuer”). Une pression à laquelle Nakamura répond par un ingénieux trait d’esprit : si trop parler peut tuer, la richesse et le pouvoir aussi - une fois les exactions révélées au grand public : cette “mala”, synonyme d’argent et empruntant au champ lexical du mal, peut aussi se retourner contre celui qui la possède. D’ailleurs, anticipant sur le jugement à venir, n’affirme-t-elle pas que ceux qui ont ramé gagneront à la fin ?

Oh no, no, no, no, no, no, no, no
Yeah, yeah, yeah, yeah, yeah, yeah, yeah, yeah

Est-il besoin d’analyser en profondeur ces deux lignes éloquentes reprenant en chiasme les deux versants d’un discours contradictoire ? À noter, toutefois, que chaque mot (“yeah” comme “no”) est répété huit fois. Huit, symbole de l’infini, écho aux douleurs lancinantes subies par les victimes d’agression et au nombre de zéro sur les chèques rédigés par Harvey Weinstein et consorts.

J'aime trop mon comportement
J'ai mis les problèmes de côté
J'suis en compor compor comportement
J'suis en compor compor comportement

Comme une menace qui continuerait de planer, le prédateur, en revendiquant son acte, laisse entendre qu’il compte s’y adonner une nouvelle fois. Après tout, il aime tant son comportement… Mais le dernier mot revient à la poétesse qui, en insistant sur les syllabes “côn-por”, cite en creux un célèbre hashtag.