Tu as mis trois ans avant de publier ce deuxième album. Tu ne trouves pas que c’est un luxe à l’heure actuelle ?
Flavien Berger : Le truc, c’est que les mecs du hip-hop ont cassé le rythme de production en bossant à plusieurs sur un même morceau et en balançant régulièrement des singles sans qu’ils soient nécessairement sur un de leurs albums. Mais je n’ai pas l’impression que cette hyper productivité impacte encore les autres genres musicaux. Moi, par exemple, j’ai refusé de me mettre la pression avec ça. J’ai également refusé d’entrer dans cette fameuse spirale où l’on n’arrête jamais de bosser son disque, où les travaux entamés n’aboutissent à rien. Et puis, il faut le dire : j’ai réellement bossé sur ce disque pendant un an et demi, ce qui est assez court dans le sens où ça n’offre pas suffisamment de temps pour avoir un certain recul sur ce que l’on crée, sur comment le disque va sonner d’ici quelques années. Je sais bien évidemment qu’un excellent morceau peut être fait en à peine 4 heures, mais ce n’est pas forcément ma démarche. Je préfère avoir du recul.

Tu as besoin de beaucoup de matière pour enregistrer ?
Ça dépend : parfois, une musique n’est que la déclinaison d’une même idée ; d’autres fois, c’est un collage de plusieurs idées issues d’autres morceaux. Il n’y a pas une règle préétablie.

Entre Léviathan et la finalisation de Contre-temps, tu t’es parfois perdu en route ?
Complètement, oui ! Mais je trouve que c’est un luxe de se perdre. D’ailleurs, j’ai réalisé beaucoup de morceaux cette année qui ne figurent pas sur l’album. J’avais besoin de tester, d’essayer certaines choses et de me donner au maximum. On dit souvent que le deuxième disque est celui de la maturité, ou de la confirmation auprès du public. Pour moi, l’ambition était totalement différente : je voulais surtout savoir jusqu’où je pouvais aller, je voulais en apprendre sur moi-même.

Tu as toujours été aussi bosseur, impliqué ?
Non, la musique m’a clairement sauvé. J’ai fait une école de création industrielle pendant sept ans, j’étais sérieux mais je ne savais pas ce que je faisais. Avec le temps, la musique est donc devenue une sorte de salvation, c’est une boussole qui me permet de faire mes propres choix dans la vie et d’être en paix avec moi-même. Je n’en ferais peut-être pas toute ma vie, mais j’ai encore plein de choses à dire dans ce domaine.

Le fait de gagner ta vie grâce à la musique, ça a changé ta manière de composer ? Dans le sens où tu pourrais désormais chercher à produire des morceaux en phase avec les attentes de ton public.
Il faut savoir que je ne fais pas de la musique pour gagner ma vie, c’est juste que la musique me permet d’en vivre. Et je ne m’imagine pas une seconde la tordre pour augmenter mon train de vie. En revanche, c’est clair qu’être dans une telle situation fait disparaître une forme de spontanéité. On ne fait pas la même musique quand on sèche l’école parce qu’on s’y emmerde que lorsqu’on débarque en studio à 9h du matin avec son petit café. Mais bon, ma musique s’alimente de ce qui se passe en moi et autour de moi. Donc je pense que la dynamique créative restera toujours la même.

Dans le communiqué de presse, tu parles de Contre-temps comme un disque de science-fiction. Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
Parce que c’est un disque sur le voyage dans le temps et que le voyage dans le temps est encore un sujet science-fictionnel. Mais aussi parce que j’aime investir des espaces inconnus, comme les abysses sur Léviathan. Ça me permet de me projeter dans cet univers.

Au point de tomber dans des textes autobiographiques ?
Je n’ai pas du tout envie d’être là-dedans, je ne suis pas Gainsbourg et je veux me protéger. Honnêtement, je trouve ça hyper dangereux de balancer des textes comme ça. Tu t’exposes vachement et ça finit inévitablement par te revenir dans la gueule.

Le fait d’avoir pas mal composé pour des courts-métrages entre Léviathan et ce nouvel album, ça a eu une influence ?
C’est vrai qu’un titre comme Contre-temps ressemble un peu à une comédie musicale, mais ce n’est pas fait exprès. Disons que mon travail sur mes propres albums et celui pour le cinéma se nourrissent mutuellement, sans que ça change quoique ce soit dans mon processus.

Ces derniers mois, on t’a également vu en studio avec Yves Simon et Daho. Tu n’as pas de souci à collaborer avec des vieux ?
(Rires) Non, mais je ne me revendique pas pour autant comme un héritier de leur musique. J’aime beaucoup Daho et je suis très fier d’avoir pu rencontrer un artiste aussi bienveillant, c’est une chance incroyable de travailler avec un mec pareil, mais je dois reconnaître avoir plus écouté D’Angelo que sa musique dans ma vie.

Tu es auteur, compositeur et interprète. Tu n’aurais pas envie par moment de t’ouvrir à d’autres artistes ?
Si, mais je n’aimerais pas produire pour quelqu’un qui ne sait pas le faire. J’aime beaucoup Brian Eno, par exemple, et il n’est pas là pour produire, mais bien pour donner une vision. Ce serait plutôt ça ma démarche. Quant à l’écriture, j’aimerais évidemment pouvoir renouveler ce que j’ai pu faire pour Moodoïd. C’est génial de ne pas tout incarner, de pouvoir offrir son prisme à d’autres artistes. J’adorerais, par exemple, le faire pour Françoise Hardy ou alors pour des artistes pas encore connus et totalement chelous, comme pour des enfants de Micronésie qui feraient de la musique avec une boîte à rythmes.

Le fait que ta musique puisse mal vieillir, c’est quelque chose qui t’obsède ?
Non, parce que rien ne vieillit jamais vraiment mal. C’est une question de mode. Tu peux être ringard un jour et être à la mode dix ans plus tard. Bien vieillir, ça renvoie donc à des cycles, des phases et des énergies, mais certainement pas à des modes. Les modes ce ne sont rien d’autres que les taches dans le dos du temps.

Justement, on sent un vrai rapport au temps dans ton album, jusque dans son titre d’ailleurs. Tu as peur de vieillir ou c’est tout autre chose ?
Non, c’est juste que c’est un terrain de jeu. La vie est chargée d’histoires, et donc de souvenirs. L’idée de l’album était donc de comprendre comment on est empreint de choses vécues et comment ça finit par nous revenir en pleine face. J’y vois un bon parallèle avec la musique : contrairement aux films et aux livres, dans lesquels on choisit de se plonger, la musique peut venir à nous involontairement, coller à certains moments de notre vie et nous trotter en tête. Un peu comme ces souvenirs qui surgissent sans le vouloir parce qu’on est rattrapé par une odeur ou une saveur.

J’ai lu que tu n’apprenais à t’aimer qu’au fur et à mesure des années, a posteriori en quelque sorte. C’est si difficile d’être toi ?
Il y a des moments où ce n’est pas facile, mais c’est un peu comme pour tout le monde j’imagine. En fait, c’est surtout la vie qui est difficile, cette peur de ne pas accomplir quoique ce soit nous empêche d’aborder notre quotidien en toute décontraction, en totale insouciance. C’est pourquoi je pense que l’insouciance n’existe que jusqu’au moment où tu te prends une grande claque dans la gueule.

Après 88888888 sur Léviathan, il y a 999999999 sur Contre-temps. Tu as un côté matheux ou ça a un tout autre sens ?
Si tu écoutes bien 999999999, le morceau se termine de la même façon que débute 88888888. C’est une façon pour moi de signifier que ce morceau est un voyage dans le temps et qu’il intervient dans un processus plus complexe. Un peu comme 7777777, un titre techno que j’ai placé sur Contrebande 01. Le disque de Noël en 2015 et qui vient compléter cet album techno et numérologique que je publierais sans doute un jour.

Au-delà des chiffres, j’ai surtout l’impression qu’il y a plus de mots sur Contre-temps. C’est un choix ?
En fait, j’ai simplement travaillé davantage les mots choisis. En relisant mes textes précédents, je me suis dit que je pouvais aller plus loin, que je me devais d’être plus direct et d’amener plus de profondeur dans mes textes.

Maddy la nuit est en cela un vrai tube pop…
C’est un exercice formidable que d’essayer d’être pop, et je sais que ma musique tendait déjà un peu vers ça. Cela dit, j’ai quelques réserves quant au terme pop aujourd’hui. La pop, c’est principalement le rap désormais. Moi, je fais simplement de la chanson française un peu casse-couilles, ce n’est qu’un vague souvenir de pop. Ce qui ne m’a pas empêché de me jouer des formats et d’essayer de faire quelque chose d’hyper structuré sans que l’on en ait l’impression. Je ne sais pas si j’ai réussi, mais j’avais la volonté de composer une pop mutante.

Est-ce que tu as quelque part en toi le fantasme de la pop-star ?
Non, et je n’aimerais pas. Je n’ai pas envie de devenir quelqu’un d’autre que moi pour les gens, et je n’ai pas non plus l’ambition de conquérir l’ensemble d’un territoire musical. Honnêtement, je vois ça comme une malédiction : t’es déraciné, arraché à du concret et tu tombes presque dans un côté religieux peu évident à gérer. T’imagines ? C’est comme si tu devais avoir des valeurs plus grandes que la vie elle-même, que tu devais systématiquement réaliser quelque chose de grandiose. Moi, je préfère l’artisanat, rester à l’échelle du cœur.

La présence de Julia Lanoë et Bonnie Banane, c’est uniquement pour remplir les quotas, avoue ?
Oh, c’est méchant de dire ça !

C’est une blague hein !
Oui, je me doute. Mais tu sais qu’on m’a sérieusement demandé pourquoi j’avais fait appel à des femmes ? À ces journalistes, j’avais envie de dire que la réponse se trouvait dans leur question. Pour Julia, j’ai fait plusieurs premières parties de Mansfield Tya, je l’adore et on se marre beaucoup ensemble. C’était logique de l’inviter sur ce disque, c’est d’ailleurs elle qui a trouvé le titre du morceau, À reculons. Et Anaïs, c’est une artiste que j’aime beaucoup également, que ce soit à travers son projet perso ou à travers ce qu’elle a pu accomplir aux côtés de Walter Mecca. Ensemble, on a réussi à faire un morceau qui ne soit ni du Bonnie Banane, ni du Flavien Berger. Contre-temps, c’est plus un morceau très typé années 1970, d’ailleurs.

On dirait que Julia Lanoë t’a aidé à être plus brutal, dans le sens où À reculons est sans doute le titre le plus virulent du disque. Tu aimerais être capable de violence plus souvent ?
Je ne réfléchis pas en termes de violence, et je ne vois d’ailleurs pas dans quel but je devrais m’exprimer ainsi. Mon ambition est ailleurs : je veux des morceaux doux, proches de l’oreille, qui donnent de l’espoir.

Dans une interview aux Inrocks, j’ai lu que tu avais fait des chansons érotiques que tu n’as jamais osé sortir…
Oh tu sais, la plupart de mes morceaux ne sont jamais sortis… J’ai au moins deux albums non publiés et tout un tas de musiques que le public ou les labels n’entendront jamais. Certaines chansons sont uniquement pour moi ou pour mes proches. Et tu sais pourquoi ? Parce que rien ne m’oblige à composer systématiquement pour les autres.

Tout à l’heure, tu disais ne pas vouloir faire de la musique toute ta vie. Tu penses t’arrêter au moment où tu n’auras plus rien à prouver ?
Non, ça n’est pas en lien avec le fait que je n’arriverai plus à me surpasser, mais plus avec le manque d’envie ou l’absence d’idées neuves. Aujourd’hui, je respire grâce à la musique, je me construis grâce et à travers elle, ça m’équilibre, mais je n’ai pas un plan de carrière bien établi depuis gamin. Ce qui m’arrive, ce n’était pas prévu, et le jour où ça ne m’épanouit plus, j’irai voir ce qu’il se passe ailleurs.

++ Le dernier album de Flavien Berger, Contre-Temps, est disponible ici
++ Flavien Berger jouera au Festival Maintenant le vendredi 12 octobre à 20h à l'Antipode MJC. Le 
site du festival et l'événement Facebook général.
++ Bonus : Pour découvrir les visions futuristes de Flavien Berger déployées en live, pas besoin de soucoupe volante. Cliquez simplement ici

Crédits photo : Juliette Gelli et Maya de Mondragon.