Le concert était super, bravo. Vous ne jouez jamais de chansons de Music For Pleasure, votre deuxième album (produit par Nick Mason de Pink Floyd) ?
Dave Vanian : De temps en temps, mais cela fait un moment que nous n'en avons pas joué, oui. Il est arrivé qu'on joue Don't Cry Wolf. Il y a des morceaux de cet album que j'adorerais jouer mais c'est vrai que, quelque part, c'est un peu notre “album perdu”. C'est bizarre.

Qu'est-ce qui vous a poussé à enregistrer un album dix ans après So, Who's Paranoid ?
D'habitude, nous avons besoin de moins de temps pour sortir un disque. Mais, bon, au final, nous l'avons fait en neuf jours ! Plusieurs choses se sont liguées contre nous. La fois précédente, l'expérience n'avait pas été formidable. Nous avons aussi tourné pendant deux ans pour fêter les 40 ans du groupe. Au final, nous y sommes arrivés et, c'est drôle, parce que nous avons maintenant suffisamment de matériel pour sortir un album de plus, c'est bien.

En plus de quarante ans d'existence du groupe, tu es le seul membre permanent des Damned, le seul qui a participé à tous les albums. Peut-on dire que les Damned sont ton groupe ?
Non. Bien que j'ai toujours fait partie de la machine Damned, je n'ai pas plus de pouvoir que quiconque, je suis juste celui qui est resté le plus longtemps. Ha ! Ha ! Ha !

Dans Standing On The Edge Of Tomorrow, la chanson qui ouvre Evil Spirits, tu parles d'une “génération dystopique”. Tu penses que nous vivons dans une dystopie ?
Cette chanson aborde la colonisation de l'espace. Nous allons partir à la conquête de l'espace, c'est une évidence, parce que notre planète sera bientôt trop petite. Ce que personne ne veut, c'est qu'on embarque dans l'espace toute la haine et les sales côtés de la race humaine et que tout recommence. Cette chanson est donc une sorte de plainte : “partons, mais faisons le bien cette fois et évitons de refaire les mêmes erreurs”. Oui, nous sommes dans une société dystopique. Le monde est vraiment dans une situation bizarre en ce moment.

Tu es amateur de littérature gothique, de fantastique classique, etc. Que t'évoque le monde digital dans lequel nous vivons désormais ?
Comme toute chose, il a ses bons et ses mauvais côtés. Je n'aime pas ses intrusions dans nos vies privées. Je trouve vraiment étrange que tout le monde ait envie d'exposer sa vie. Je suis quelqu'un de très privé, je ne le comprends vraiment pas. On est vraiment dans “le quart d'heure de célébrité” dont parlait Warhol ! (Rires) C'est vraiment étrange d'avoir envie de dire à la cantonade qu'on a mangé du pain et du fromage au petit-déjeuner... Mais d'un autre point de vue, ces outils permettent de faire bouger les choses, en particulier en musique. Autrefois, quand on jouait dans un groupe, on devait jouer au pub du coin et, si on avait de la chance, des gens venaient vous voir. Maintenant, il suffit de se filmer avec son téléphone pour pouvoir être vu en Australie. Ce genre de choses, comme la disponibilité de l'information, sont positives. De toute façon, on n'a pas le choix, il faut s'y faire.

Les Damned sont le premier groupe punk anglais à avoir publié un album, avant The Clash et les Sex Pistols. Qu'est-ce que cela t'a fait de voir que les gens célébraient le “40ème anniversaire du punk” ?
C'était bizarre. Quand tu es connecté au truc, tu ne penses pas à ce genre de choses, tu avances. Ce sont les autres qui viennent te voir pour te dire “Hey ! Ça fait 40 ans, vous devriez faire quelque chose !”. J'ai trouvé merveilleux que les gens veuillent fêter ça, mais moi, ce qui m'intéresse, c'est d'avancer et faire un nouvel album - ce qui nous a pris un certain temps, comme tu le sais. Je n'ai pas envie de rester assis à rabâcher les gloires passées, je veux avancer. La musique est une sorte d'exploration, un voyage au cours duquel tu ne cesses d'apprendre et de pousser ton enveloppe corporelle à essayer de faire mieux. C'est une expérience perpétuelle. Quand on a commencé, personne ne parlait de “punk”. Puis, le mot est apparu. Les journalistes considéraient qu'on faisait de la merde, c'est pour ça qu'ils employaient le mot “punk”. Au bout d'un certain temps, on leur a prouvé qu'ils avaient tort, que tout cela constituait une force beaucoup plus puissante que ce qu'ils avaient imaginé. Mais aujourd'hui, je ne sais pas quel est l'héritage de tout ce mouvement. Il a eu le mérite d'ouvrir l'esprit des gens et de leur permettre de faire des choses qui étaient impossibles auparavant. Au contraire, maintenant il y a cette impression de ne plus avoir le droit de dire ou faire ce qu'on veut, c'est étrange.

THE DAMNED 4 (1)Dave Vanian en 1977 – un look directement inspiré par celui d'Udo Kier dans le film produit par Andy Warhol et réalisé par Paul Morrissey et Antonio Margheriti, Du Sang Pour Dracula (1974).  Crédit photo :  Derek Ridgers. 

Tu es un gros fan de rock'n'roll et de punk 60's...
Oui, mais je suis surtout un fan de tous les genres de musique ! J'aime la musique classique, celles des années 30, la musique dansante, le tango... Je crois que chaque génération produit de la bonne musique, il suffit juste de la chercher. Évidemment, quand on a commencé ce groupe, nous étions fans d'Iggy, de MC5 et de tous les groupes garage des sixties comme les Shadows of Knight, The Seeds ou encore Strawberry Alarm Clock. Je pense que la période qui va de 1962 à 1967 a été une sorte d'âge d'or pour la musique, c'est une époque géniale.

En 1984, les Damned avaient fait fort en créant Naz Nomad & The Nightmares, un groupe de reprises de classiques garage maquillé en faux groupe 60's...
Oui ! (Rires) C'est arrivé par accident. À cette époque, nous avions pas mal de succès et nous devions jouer dans de grosses salles. Mais nous aimons jouer dans les clubs, ce qui n'était plus possible sous notre nom. On a donc décidé de donner des concerts sous un faux nom, les School Bullies. Tout le monde a vite pris conscience qu'il s'agissait des Damned, on était revenu au point de départ. Roman (Jugg, guitariste de l'époque gothique des Damned, ndla) et moi avons eu l'idée du concept de Naz Nomad & The Nightmares pour lequel nous nous sommes beaucoup inspirés de Sky Saxon (chanteur des Seeds, ndla). Cela s'est super bien passé, on ne jouait que des reprises de chansons des années 60 que nous adorons. Les gens de Chiswick Records sont venus nous voir et nous ont proposé de sortir un disque. Une semaine plus tard, nous sortions un album sous le nom de Naz Nomad & The Nightmares, une fausse B.O. de série B sixties. À l'époque, je faisais tout le temps semblant d'être Naz Nomad. J'étais un Américain bronzé qui fumait à la chaîne, j'avais tout construit en pensant à Sky Saxon des Seeds. Je l'ai rencontré plus tard, quel super personnage. Tout ça était marrant, c'est une des choses que j'ai faite par pur amour de la musique. Nous aurions dû faire un autre album - peut-être le ferons nous un jour.

Tu avais un autre groupe, les Phantom Chords, de rockabilly gothique celui-là.
Celui-ci est tombé à l'eau rapidement à cause des gens du groupe. On m'en parle toujours et il est possible qu'il refasse surface l'un de ces jours. Je vais d'ailleurs sortir le premier album qui n'était jamais paru officiellement avec des morceaux inédits. 

Les Damned adorent faire des reprises. Quel souvenir as-tu des sessions de Ballroom Blitz (reprise de Sweet, ndla) où Lemmy jouait de la basse ?
Cette session a été très spéciale parce que Lemmy et le reste du groupe, en particulier Animal (feu Philthy Animal Taylor, batteur légendaire de l'âge d'or de Motörhead, ndla) étaient incroyablement bourrés. Ils ont commencé à se battre avant la fin de la session. À un moment, Animal s'est effondré, complètement inconscient (Rires). Je me souviens de Lemmy et d'Eddie (feu Fast Eddie Clarke, guitariste de Motörhead) qui se gueulaient dessus en se disant des choses du genre “Je n'ai jamais pu t'encadrer !”(Rires) C'était vraiment une session bizarre. Ça a toujours été génial de bosser avec Lemmy, on le connaissait depuis nos débuts. Bien que nous jouions des genres de musique différents, nous avions beaucoup de points communs et on s'entendait très, très bien. Nous avons joué avec eux lors de la dernière vraie tournée de Motörhead. Il paraissait en forme certains soirs, d'autres jours, c'était difficile. Il était génial mais il était évident qu'il n'était pas bien. Son décès est vraiment une grande perte. Mais la chose formidable chez lui, c'est qu'il a vécu sa vie exactement comme il le voulait. Pas de regrets donc, et bonne chance à lui.

Tu es amateur de films d'horreur. Une préférence entre la Universal et la Hammer ?
En fait, j'aime les films qui ont un bon scénario et une bonne interprétation. Comme tout le monde, j'aime les séries B mais je ne regarderai pas un film d'horreur juste parce qu'il fait partie du genre. Pour moi, certains films modernes sont plus des films de torture que de vrais horror movies. Mes goûts vont plus vers les films d'horreur classiques.

THE DAMNED 1

Crédit photo : DR

OK, mais tu as une préférence entre les classiques de l'Universal et ceux de la Hammer ?
J'aime les films de la Hammer mais aussi ceux de l'Amicus. J'aime aussi les films de Mario Bava, les films italiens du début des années 60 avec Barbara Steele qui étaient magnifiques comme La Sorcière Sanglante (film de 1964 réalisé par Antonio Margheriti, ndla). Quand j'étais gamin, un forain venait dans notre ville pour montrer des films aux enfants. Il montrait des choses comme les Batman originaux, Dracula, Le Fantôme de l'Opéra, j'ai découvert les vieux films à ce moment. J'aime la poésie du cinéma expressionniste allemand, Nosferatu ou Le Cabinet du Docteur Caligari. Des films vraiment brillants ! Mais il y a aussi des choses biens qui sont produites aujourd'hui. Je pense par exemple à la série Penny Dreadful. La première fois que j'en ai entendu parler, j'ai eu peur que ça soit épouvantable. Ils disaient qu'ils allaient revisiter Dracula, Frankenstein, le loup-garou... D'habitude ce genre de démarche engendre des choses affreuses. En fait, c'est une série magnifique. Je pense qu'on peut faire des films gothiques pour les nouvelles générations sans pour autant être ringard. J'aime l'ambiance des châteaux, la brume, les films qui ne montrent pas tout.

En enregistrant la chanson 13th Floor Vendetta (pour le Black Album, 1980), tu as voulu rendre hommage au personnage de Vincent Price dans L'Abominable Dr. Phibes...
Oui, c'est un de mes films préférés de Vincent Price. Il aimait beaucoup ce film d'ailleurs. Je le regardais en boucle pour je ne sais quelle raison. Quand on a commencé à enregistrer cette chanson, il était 18h30. On a commencé par la partie piano pour finir à six heures du matin. Avant d'entrer en studio, elle n'existait pas, c'était vraiment fun. À un moment, Rat, notre batteur, est allé se coucher en disant “C'est de la merde, vous n'arriverez à rien”. On y est pourtant arrivé. La chanson est vraiment bien produite et sonne super... J'ai toujours été un grand fan de Vincent Price. Malheureusement, je n'ai jamais pu le rencontrer. Une fois, on tournait aux États-Unis. Vincent Price jouait un one-man-show dans une ville proche mais je n'ai pas pu y arriver à temps. Il est mort l'année d'après. Ironiquement, il s'est passé la même chose avec Peter Cushing. Un de mes amis le voyait souvent, ils achetaient à manger au même endroit. Cushing venait à la boutique en vélo. On s'est dit “OK, allons-y dimanche, on l'invitera à manger”. Malheureusement, il a eu un accident de vélo. Il est mort peu de temps après. Je n'ai jamais eu la chance de pouvoir rencontrer aucune des grandes stars classiques...

Que penses-tu du documentaire The Damned : Don't You Wish That We Were Dead (réalisé en 2015 par Wes Orshoski, l'homme du film Lemmy) ?
J'ai des sentiments partagés. J'ai l'impression qu'il a voulu tout construire autour de cette embrouille entre Rat et Captain qui n'existe pas vraiment. Il en a pris conscience et il a voulu faire un film très différent. Je pense qu'il a raté pas mal de très bonnes choses qui auraient dû figurer dans le documentaire. Le film n'est pas mauvais mais je pense qu'il aurait pu être bien meilleur.

Au bout de quarante ans, quel type de relation avez-vous, Sensible et toi ?
Quand tu travailles avec quelqu'un pendant aussi longtemps, tu deviens complémentaire de l'autre. Nous avons une bonne relation de travail mais nous ne nous voyons pas vraiment en dehors du groupe, nous avons nos propres trucs. Nous savons comment ne pas marcher sur les pieds de l'autre. On se complète bien et ça marche.

Quel a été le plus gros défi que tu aies eu à relever en tant qu'artiste ?
Ça n'était pas avec les Damned. Il y a quelques années (en 2009, ndla), j'ai écrit la bande-originale d'un film, The Perfect Sleep (réalisé par Jeremy Alter, ndla). On m'a appelé. J'ai cru que la production voulait que j'écrive une chanson mais, en fait, ils voulaient que je compose toute la B.O. Je suis donc parti en Californie environ un mois. Je me suis retrouvé dans une pièce comparable à celle-ci (une petite loge, ndla) avec un ingénieur du son. Cette expérience m'a plu immensément, c'est la meilleure chose que j'ai jamais faite, j'adorerais recommencer. C'était aussi effrayant. À un moment, il a fallu que je remplace une musique temporaire écrite par... Angelo Badalamenti ! Ils m'ont demandé “Tu ne veux pas écrire quelque chose à la place de ce morceau ?”. Je me suis dit “Oh ! Mon Dieu !” mais j'y suis arrivé et j'en suis très fier. Tout a été fait avec un budget très bas, c'était juste moi, le studio, des claviers et l'ingénieur du son. C'était un travail très dur, mais je l'ai adoré. Il s'agit sans aucun doute du travail le plus dur que j'aie jamais fait. 

Tu te considères comme un artiste heureux ?
Non, je n'ai pas fait assez de choses. J'ai été paresseux un nombre incroyable de fois pour être honnête. C'est pour cela que j'essaie de faire aujourd'hui ce que j'aurais dû faire il y a des années. Ça ne concerne pas que les Damned, j'ai un intérêt vraiment vaste pour la musique et les Damned n'en comblent qu'une petite partie. J'adorerais refaire des B.O., des trucs pour la télé, peut-être du théâtre. Si ça marche, cela serait aussi gratifiant qu'effrayant. Je trouve agréable de ne plus me sentir en sécurité, de ne pas savoir ce qui va m'arriver au lieu de me borner à jouer des chansons vieilles de quarante ans que les gens aiment et qui me garantissent un certain succès. J'aime l'idée de faire des choses que je ne connais pas. Les gens les aimeront ou les détesteront, on verra bien, c'est un défi et ça me plaît !

++ The Damned, en concert à l'Élysée Montmartre (Paris) le 17 novembre.