Zoe1Il y a quelques mois, Zoé Duchesne donnait carte blanche à son chien Raffy dans une précédente exposition consacrée principalement aux photos des excréments dudit canidé, intitulée Je chie donc je suis. Dans sa nouvelle installation zéro crotte mais de l’intime, il y est question du parcours de la femme, de son évolution physique et de sa construction sociale, en 30 tableaux photographiques et 25 vidéos, avec pour fil conducteur le personnage de Poupée. Tantôt gaguesque, souvent clownesque, parfois trash et hyper-sexualisé, cet avatar n’est autre que l’artiste elle-même. Ancienne mannequin, la Canadienne reprend les rênes de sa carrière en se laissant totalement guider par ses pulsions créatives, qui rappellent Cindy Sherman et Bettina Rheims, en plus rock et plus introspectif. Rencontre dans une galerie du 10ème arrondissement.

Zoé, vous avez été mannequin, c'était votre rêve de petite fille ? 
Zoé Duchesne : Être mannequin a toujours été un rêve pour moi, très tôt. Du statut de rêve, il est devenu une obsession. J’y pensais en permanence, c’était un leitmotiv, même quand je me baladais dans les rues de la banlieue de Québec où je vivais. J’attendais le jour où je serai enfin repérée. J’avais pu lire dans les magazines que les tops modèles comme Claudia Schiffer, avant de devenir ce qu’elles étaient, s’étaient présentées dans des agences de mannequinat et avaient été refusées. Pour toutes, leurs carrières avaient commencé en se faisant repérer dans des lieux publics. De fait, le petit centre commercial, le McDo, les cinémas… Tous les lieux étaient devenus des endroits propices à la réalisation de mon rêve.  Résultat, 5 ans plus tard, je n'avais toujours pas été repérée. J’étais au CEGEP en design de mode et j’ai eu un déclic. Il fallait arrêter d’attendre et s’activer. J’ai envoyé mes photos dans une agence, j’ai été rappelée et je suis enfin devenue mannequin. J’avais fait le premier pas vers mon rêve, maintenant, il fallait que je sois reconnue comme top modelJ’étais repartie dans le cycle infernal de l’attente. Lorsqu'on fait ce métier, on passe sa vie à attendre le bon-vouloir de l’autre. On attend constamment qu’un client, un photographe, un designer, un maquilleur, un styliste ou même un agent ait un coup de coeur pour que notre carrière avance et que l’on se sente exister. C’est le principe des castings, on fait la queue derrière 200 filles en croisant les doigts. Rien ne dépend fondamentalement de soi, ce sont les autres qui décident et on se plaît à faire intervenir la chance, le hasard, le destin. Cet impossible contrôle de ma vie professionnelle, je l’ai transféré ailleurs, sur le rapport à mon corps ; j’ai vécu l’enfer de la boulimie et du miroir que l’on scrute sans fin, avec rage et haine. Mon moral était en dents de scie, synchrone avec mon tour de taille selon qu’il augmentait ou qu’il diminuait. C’est avec les années et un travail sur soi que j’ai réussi à identifier le problème profond, le vrai problème - il n’était que lié à mon métier que dans la mesure où mon métier l'avait révélé, et m'avait permis de le fuir par la même occasion.

Zoe2On parle souvent du milieu du mannequinat dans des termes péjoratifs ; à raison ?
Il faut être attentif à nos rêves, mais aussi à leur source. Pour moi, le mannequinat signifiait la force, le pouvoir sur le regard des autres, sur les hommes, sur leurs fantasmes. Je n’avais pas confiance en moi et il était pour moi comme une béquille, un tuteur idéal. Le Graal étant l’affiche ou la couverture d’un magazine. Elles étaient synonymes de réussite, de force - devenir à moment-là un objet de désir pour toutes ces femmes qui s’identifieraient à moi, c'était tenter par tous les moyens de m’accepter. Malheureusement, ça ne s’est pas passé comme ça ; plus ça allait et moins j’avais confiance en moi. Le milieu joue sur la pression permanente, sur les jalousies, les challenges, le dépassement de soi... Mes complexes physiques étaient retouchés et ils m’apparaissaient d’autant plus insupportables puisque d’autres que moi choisissaient de les effacer. Cela me confortait dans ma folie. Du coup, d’autres complexes apparaissaient, de plus en plus nombreux, je ne voulais plus me voir, je ne me voyais plus. À côté de ça, les castings me rendaient malade, ils étaient des sources d’anxiété insupportables car dans ces moments, pas de Photoshop pour masquer ce qui l’était sur le papier. En face de moi, un jury de  professionnels avertis. Je les observais minutieusement, leurs sourcils qui se fronçaient, leurs murmures échangés… Mon corps était devenu l’objet de ma fuite.

Est-ce le revers de la médaille qui a été l'élément déclencheur de votre propre créativité ? 
J’ai décidé de faire de mon corps l’objet de ma création.  C’est grâce à mon passé de mannequin que mon image peut aujourd’hui véhiculer ce message pacifiste envers son propre corps, ce message d’amour. C’est grâce à ces longs moments de solitude que j’ai pu me trouver. C’est grâce à la désillusion de mon plus grand rêve que Poupée est né. C’est grâce à ces longues années a attendre d’être choisie que j’ai fini par me choisir moi. Rejeter la faute sur mon métier de mannequin pour expliquer un mal-être, une fragilité, ce serait fuir face à une réalité. Ce métier, je l’ai choisi pour combler une névrose, pour répondre inconsciemment à mes problématiques, et il a après coup fait ma force. Il m’a donné la force d’être qui je suis aujourd’hui, il a alimenté ma puissance créatrice. En sortant de mon statut de victime, j’ai pris mes responsabilités et j’ai réussi à faire de mon vécu mon oeuvre d’art. Quand mon personnage de Poupée est né, ma créativité était enfin en harmonie avec qui j’étais. Comme s’il était l’aboutissement de mon parcours artistique et créatif. Mon obsession du clown triste, ma sensibilité, mon besoin de me voir sur papier, mon envie d’être actrice, mon expérience sur les plateaux de tournage ou de shooting photo, mes souffrances, mon humour. J’ai tout réuni dans Poupée. Le processus a pris 3 ans pour le montage de cette exposition, ce furent 3 années de liberté, une liberté qui m’a sortie de cette auto-destruction permanente. J’ai arrêté de me leurrer en espérant une égalité, une partialité, une régularité -j’ai même arrêté de les rechercher en acceptant de marcher de travers, d’être à la marge, de penser différemment, d’être différente tout simplement. Mon personnage de Poupée est un cadeau à la petite fille que j’étais.

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Ce sont des portraits, des mises en situation tantôt poétiques, drôles, parfois plus hard, sexy, sensuelles et tantôt lyriques, voire à connotation biblique. Quelle est la photo qui vous émeut le plus ? 
Toutes les photos m’émeuvent forcément, elles font toutes partie de mon parcours de vie. Chaque jour selon mon humeur, mes ressentis, il y en a une qui peut me toucher différemment, tous mes états d’âme influent sur mes goûts. Mais là, je peux vous dire que l’image qui me touche le plus à l’instant est ce screenshot (ci-dessous) que je viens de faire de la vidéo Papa Ange. Cette image qui montre Poupée avec deux chaussures, la chaussure à talon haut de poupée et une ballerine noire, pour respecter la demande de mon père (qui voulait que je sois chaussée des deux pieds). Cette image exprime si bien ma relation avec mon papa.Capture d’écran 2018-10-04 à 11.21.28
Votre exposition commence par une naissance et finit par une re-naissance. À
 quel moment êtes-vous née (pour la seconde fois) ?
Je suis née à Cannes en 2014. Quand j’ai emmené Poupée sur le tapis rouge. Ce fut un moment intense pour moi, j’allais enfin naître entièrement, j’allais pouvoir montrer qui j’étais. Le côté face. L’être derrière le paraître. J’avais fini d’attendre l’approbation des autres pour exister. Mais ma naissance n’est pas terminée, elle continue. Je me découvre un peu plus chaque jour. Naître à soi, c’est le travail d’une vie. Poupée, c’est ma renaissance. C’est le début d’une nouvelle vie. D’un nouveau cycle. Poupée, c’est moi. Un moi qui s’unit aux autres pour ne faire qu’un. Cet être hybride, fantasmé et créateur d'empathie.

++ Poupée de Zoé Duchesne, actuellement à la Galerie Marguerite Milin jusqu’au 28 octobre (46 rue du Château d´Eau, Paris 10ème). Ouvert du mardi au samedi.
++ Suivre Zoé sur les réseaux sociaux : @zoeduchesne_artwork