Écrire sur un livre de François Bégaudeau est casse-gueule. Parce que l'homme est précis. Incisif. Développe des idées à plusieurs degrés de lecture. On aurait préféré l'interviewer, mais il a peur de « se paraphraser » comme il nous l'a dit. Alors on va écrire. Pour se chauffer, parlons de la forme. Parce que François Bégaudeau a la particularité d'avoir un style changeant. Quasi empirique. Toujours au service de l'histoire. Un homme qui disparaît derrière son livre (ce qui est non seulement rare, mais assez surprenant quand on voit le charisme du bonhomme). Un peu comme David Fincher adapte sa caméra à son histoire (et désolé si le cinéphile qu'est Bégaudeau n'est pas un immense fan du réalisateur de Denver). Certainement qu'aucun livre de François Bégaudeau n'avait été aussi peu original, risqué, dans le style. Comme s'il voulait être certain de ne pas diluer son propos. Ne pas créer de distance entre le texte et la réalité, parce qu'il existe des mots qu'on ne trouve que dans les livres et dans la bouche de ceux qui n'habitent pas le monde. Et voilà déjà une première piste de lecture. Ce livre est à mi-chemin entre reportage et roman, tout comme le film éponyme de Stéphane Brizé marche en équilibre entre documentaire et fiction.

Alors allons-y carrément, comme dans le Masque et la plume, affirmons des opinions personnelles comme des vérités universelles. En guerre est le livre le plus contemporain de l'auteur. Celui qui parle le mieux de son époque. Et un peu des temps à venir. Quiconque a déjà essayé d'écrire sait que le plus difficile est de décrire la puissance de la pudeur. De faire preuve de nuance. De subtilité. Parce que la réalité n'est pas un essai. Elle ne s'explique pas. Elle s'écrit entre les lignes. En non-dit. Voilà ce que fait ce livre : il te dit la vie dans ce qu'elle est. Discrète et écrasante. N'ouvrez pas ce livre en pensant trouver un Zola. Non. Pas un coup de grisou qui dit la misère du prolétariat. Pas un énième poncif sur la vacuité arrogante de la bourgeoisie et le courage résigné du prolétariat. La vie n'est pas aussi clichée. Les classes sociales existent toujours. Leurs communautés non. Ou moins. Alors leurs identités ne se crient plus dans de grandes luttes, mais s'expriment dans les petits riens du quotidien. Comme dans le vocabulaire, ces expressions toute faites, que François Bégaudeau a parfaitement saisies. Parce qu'on peut intellectualiser la lutte des classes, il le faut même, mais au jour le jour ce n'est pas ce qui fait la différence. La différence, c'est une ligne RER contre un Uber. C'est bar à vin contre PMU. VF contre VOSTFR.

BEGAUDEAU François COUV En guerreOn a failli écrire qu'il s'agissait du livre le moins personnel de François Bégaudeau, parce qu'il parle du monde. Mais finalement, il pue l'intimité. Parce que l'écrivain le répète dans ses interviews : il est casté. Comme tout le monde. « Je n'ai pas d'ami noir, j'en croise, mais je n'ai pas d'ami noir. » Contrairement à Nadine Morano, il côtoie sa caste. Comme tout le monde. Et les politiques continuent à nous parler de la France comme d'un fanion unitaire. Mais la France est comme l'amour, chacun en sa définition. On ne vit pas la même France en Limousin et à Paris. Pas plus que le cadre qui achète son café à Starbucks et celui/celle qui le sert. Ce livre est à jeter aux visages de la plupart des politiques et intellectuels. De gauche comme de droite. François Bégaudeau nous remet le nez dans la réalité. Et nous laisse un infime espoir. Que les castes se rencontrent. Se rencontrent vraiment. Pas seulement à travers les programmes culturels des banlieues qui ressemblent souvent à des plans d'aide humanitaire aux relents coloniaux. La rencontre est possible. Elle l'est dans ce livre. Par le sexe. Ou plutôt, par le corps. La clé est peut-être là. La chair ne ment pas. Elle est la réalité. L'incarnation. Et la chair n'a pas mille façons de s'unir. Elle en a deux : en amour ou en guerre.

BEGAUDEAU François photo 2018 Francesca Mantovani-éditions Gallimard_6284 (1)

La citation qui résume le livre.
« - Je vois au moins trois raisons à ce que la culture soit le domaine réservé de la bourgeoisie.
- Quelles personnes ont contribué à votre construction personnelle ?
- Primo, cadre culturel : les parents lisent, vont au théâtre, voient des films d'auteur, bref mettent les trésors de l'art à disposition de leurs enfants dans le temps extrascolaire – voire scolaire, genre École alsacienne.
- Quelles sont les bonnes choses de la vie auxquelles vous ne pourriez pas renoncer ?
- Deuxio, tapis financier pour amortir les années de glande chercheuse après le bac.  Loyer assuré, appartement hérité, bref mise de départ pour voir venir en attendant que les premiers contacts fermentent en positions.
- Quel est le poème que vous aimez vous rappeler vous-même ?
- Tertio, psychologie. Le bourgeois complexé de l'être a besoin de négativité rédemptrice. Sauf bouffée délirante, la négativité politique ne lui est décemment pas accessible. Comme me le disait Edwige, fille de ministre de droite passée de rive gauche à rive droite en devenant éditrice de gauche : moi voter Mélenchon c'était too much. Il reste l'art appréhendé puérilement comme travail du négatif. L'art dans la version pathologique-bohème cultivée par les rejetons contrariés de la bourgeoisie : névrose rebelle, écorchure vive, malédiction.
- Si vous étiez Premier ministre, que feriez-vous pour votre Pays ?
- Quatro, un bourgeois d'éducation catholique se sent déclassé sur l'échelle du goût. Se sent ringard. Il faut qu'il récupère des points élégance. L'art envisagé comme stade supérieur de la mode lui offre cette possibilité.
- Vous vous foutez de ma gueule ?
- En somme, en se distinguant par l'art, le bourgeois trouve le moyen de ne plus l'être tout en le restant, j'espère que je n'ai pas répondu à côté. »

La Politesse, de François Bégaudeau

Incipit
« Plus juste serait de dire que Romain Praisse et Louisa Makhloufi n'habitent pas la même ville. »

Excipit et explicit
« A priori, il peut débarquer le reste tout seul, mais pour l'armoire-penderie ils devront unir leurs forces. » 

Vous avez aimé, vous aimerez...
En guerre de Stéphane Brizé (et tous les films de Brizé) dont le livre de Bégaudeau est comme une déclinaison. Comme Camus déclinait ses thèmes en essais, romans et pièces de théâtre. L'excellente interview de Bégaudeau dans Society #88. Tenter de sortir votre vie de l'algorithme qui nous pousse à ne côtoyer que ceux qui nous ressemblent. Parce qu'on ne veut pas débattre, on veut être confirmé. Voter François Ruffin. Lire Slavoj Zizek et Alain Badiou.

Crédit photos : Francesca Mantovani

++ En Guerreun livre de François Bégaudeau, aux éditions Gallimard, 304 p., 20 €