Il y a quelques mois, Brain revenait sur le cas des Runaways, quintette de jeunes femelles en colère mené par Joan Jett, notre tomboy préférée, apparu à Los Angeles au milieu des années 70. Les deux films qui nous intéressent aujourd'hui commencent à la même période, celle de la fin du glam et des débuts du punk-rock, mais aussi de l'apogée du gros rock velu à guitares bien grasses. Ils racontent tous deux la même histoire, celle des Z-Boys, une équipe de skateurs devenue mythique pour les amateurs de planche à roulettes. Comme Les Runaways, les deux longs-métrages se déroulent dans la Cité des Anges, en l'occurrence à Ocean Park, quartier à cheval sur le sud de Santa Monica et le nord de Venice, situé comme son nom l'indique au bord de l'Océan Pacifique.

DOGTOWN 12Mur à la gloire de Jay Adams à Venice

Les deux films évoquant les mêmes événements, il n'est pas étonnant que leurs B.O. aient des tracklistings du même acabit, de l'or en barre pour les amateurs de volume : Iggy avec ou sans The Stooges, David Bowie, Ted Nugent, Jimi Hendrix, Deep Purple, Black Sabbath, Alice Cooper, Blue Öyster Cult, Aerosmith - mais aussi Devo, Neil Young période Harvest, Jan & Dean et une belle reprise de Wish You Were Here (Pink Floyd) par Sparklehorse et Thom Yorke dans Les Seigneurs..., ce dernier se payant en plus le luxe d'avoir des inédits de Mark Mothersbaugh (le leader de Devo, un habitué des B.O.).DOGTOWN 1

Affiche du documentaire

C'est dans cette saine et roborative ambiance musicale que le skateur devenu cinéaste Stacy Peralta retrace l'histoire des Z-Boys, équipe de skateurs teenagers des années 70 dont il était l'un des plus célèbres représentants. Raconté par Sean Penn et écrit et dirigé par Peralta lui-même, le docu Dogtown And Z-Boys relate le parcours météorique de ces skateurs, en interviewant les principaux membres de l'équipe : Peralta, Tony Alva, Jay Adams, Peggy Oki, mais aussi Jim Muir (le grand frère de Mike, le chanteur de Suicidal Tendencies), Tony Hawk, Henry Rollins (entre autres) avec moult archives spectaculaires. Bien loin des images du L.A. ensoleillé et béat véhiculées par une kyrielle de films et séries, la ville des Z-Boys est polluée, glauque et dangereuse. Peralta et ses potes surfent dans une mer dégueulasse, entre les piliers d'une jetée abandonnée où rouillent les vestiges du Pacific Ocean Park, un parc d'attractions fermé quelques années plus tôt (en 67) à cause de problèmes financiers et surnommé "Dogtown" par les locaux.

DOGTOWN 2Les Z-Boys originaux.

Dans cette ambiance plus proche de Point Break que des Beach Boys, surfer est plus que jamais synonyme de danger, la moindre vague un peu plus balèze que la moyenne envoyant les surfers s'éclater sur les piliers... Les risques n'empêchent pas les gamins de faire partie du Zephyr Competition Team, une équipe fondée par Jeff Ho, Skip Englom et Craig Stecy (par ailleurs co-scénariste du docu) qui avaient ouvert le Zephyr Surfboard Shop à Santa Monica en 1971. Quand ils ne surfent pas, les teens s'amusent à skater. La découverte des roues en polyuréthane, qui venaient d'être inventées par Frank Nasworthy, les tétanisent : à la fois plus souples et adhérentes, ces roues permettent aux Z-Boys de piloter leurs skates comme de vrais petits surfs. Idéal pour cette bande de casse-cous - et en particulier pour Jay Adams, un gamin qui vient tout juste d'entrer dans l'adolescence et qui surfe et skate depuis l'enfance. Adams développe un style agressif, hyper-urbain, dans lequel il rase le bitume comme il le ferait avec une vague. Les Z-Boys entrent dans l'histoire en présentant leur style révolutionnaire au cours des Del-Mar Nationals, une compétition de mars 1975. Les juges et professionnels sont effarés mais le public adore. Le skate vient d'entrer dans l'âge adulte. 

DOGTOWN 3

Jay Adams dans les années 70

Désormais plus skateurs que surfers, les kids passent un nouveau cap au cours de l'été 1975. Le sud de la Californie étant frappé par une sécheresse, la ville de Los Angeles interdit aux propriétaires de piscines de les remplir. Les Z-Boys décident de se servir des pools vides comme d'un nouveau terrain pour leurs skates. Les proprios ne sont évidemment pas au courant et appellent les flics quand ils découvrent nos amis à roulettes dans leur jardin. C'est en skatant les parois abruptes de piscines que ces derniers mettent au point (en premier lieu Tony Alva) un nouveau style de skate vertical et aérien qui, là encore, va révolutionner la pratique de ce sport.DOGTOWN 6

 Stacy Peralta

Mais avec le succès arrivent l'argent et les dissensions. Alva et Peralta quittent Zephyr pour fonder leur boîte. Jay Adams, le pur et dur de la bande, reste aux lisières de l'underground. Il se met à débloquer et accumule les mauvaises fréquentations, ce qui n'est finalement pas étonnant puisque Venice abrite plusieurs gangs. Un soir de 1982, Adams et ses potes lynchent un couple gay. Un des hommes y reste. Adams ne passe que quelques mois en prison, sa présence n'étant pas avérée quand les coups mortels ont été donnés. Il retournera derrière les barreaux pour des histoires de dope avant de trouver la rédemption dans le christianisme. Ses problèmes et ses fautes ne l'empêchent pas d'entrer de son vivant dans la légende du skate et la mythologie de Los Angeles. Sa mort prématurée (crise cardiaque, 2014) achève de consolider son statut de superstar. Il aura eu le temps de voir le sport qu'il aimait tant se métamorphoser en véritable industrie.

DOGTOWN 11Heath Ledger dans Les Seigneurs de Dogtown

Passionnant, exaltant, Dogtown and Z-Boys a donc eu une sorte de remake en la personne des Seigneurs de Dogtown, qui retrace les mêmes événements avec des comédiens. Stacy Peralta étant l'auteur du scénario, le film est d'une authenticité et d'une crédibilité absolues. Et, comme Les Runaways, il se distingue par le soin avec lequel il recrée le L.A. du milieu des seventies (le film illustre aussi de manière remarquable les débuts de la scène punk hardcore). L'interprétation est enthousiasmante, en particulier Emile Hirsch dans le rôle d'Adams et, surtout, surtout Heath Ledger, exceptionnel dans la peau de Skip Englom. Même si on lui préférera Dogtown And Z-Boys (car plus profond), Lords Of Dogtown immortalise avec panache l'un des chapitres les plus essentiels de la culture angeleno. California Über Alles, comme disait l'autre.

++ Ne manquez pas les autres numéros de notre belle série sur le rock'n'roll au cinéma : Le Lycée des Cancres (Ramones), La grande Escroquerie du Rock 'n' Roll (Sex Pistols), Quadrophenia (The Who), Gimme Shelter (The Rolling Stones), Les Runaways (The Runaways/Joan Jett), Phantom Of The Paradise (Paul Williams), Graine de Violence (Bill Haley And His Comets).