dhaval sophie dafterOn est toujours mieux chez soi et notre grand reporter Sophie d'After sort pour que vous n'ayez pas à le faire. Chaque semaine, elle relate l'actualité brûlante des nuits berlinoises sans lesquelles on serait bien incapables de comprendre le monde. Moi, Sophie d'Af, sans âge, modérément droguée, gratuitement prostituée.

Il fallait bien fêter quelque chose, alors on fêtait le passage en allemand au niveau B1 de la Lido. Désormais, elle savait commander une currywurst dans la langue de Goethe, à défaut de pouvoir encore comprendre une phrase en V.O. des Souffrances du jeune Werther. Je revenais d'une semaine à Paris donc j'étais prête à tout donner sur le dancefloor. En arrivant au club, un garçon prof de yoga (un vrai métier d'avenir) que je croise tout le temps en soirées a cru vraiment me faire plaisir en me disant «Tout à l'heure, j'ai vu un chien dans la rue, il était trop beau, il m'a fait penser à toi». J'ai pas trop su comment prendre le compliment.

Je flirtais avec Tuco, un Japonais installé à Hambourg, qui me parlait de la Démence à Bruxelles et du Dépôt à Paris, et qui m'emmenait faire un stage pratique aux toilettes. Pas encore ceinture noire, j'en ressortais avec une blessure au dos. Comme tout l'été, on avait vu défiler les ambulances et que plusieurs touristes étaient morts en club (les loulous attention, less is more, quand on dit que telle soirée est une tuerie, ça doit rester une métaphore), François, qui pense qu'il a chopé un truc dès qu'il a un poil pubien sur la langue, remuait ciel et terre et revenait avec les urgentistes, qui s'attendaient à voir une artère tranchée et constataient avec dépit une banale égratignure.

Le sosie de William Burroughs - dernière période - entamait quelques pas de danse avec Ibrahim, un Afro-Américain champion de patinage artistique qui faisait toujours l'éloge de son idole Surya Bonaly, avec qui il avait travaillé sur Holiday on Ice. La Lido, grisée par ses nouvelles aptitudes linguistiques, rebaptisait le speed «Schnell n°5», une blague normalement appréciée uniquement par ceux qui ont fait allemand LV1. Et quand on lui proposait une trace kéta-speed, elle faisait la moue, «Suis pas convaincue, c'est un peu comme le sucré-salé». Clémence, qui, elle, avait visiblement abusé de cuisine orientale, proposait de monter un ballet lesbien qui s'appellerait Le Lac des cyprines.

On repartait fissa sur le dancefloor où commençaient à officier les deux frères d'Abajour, ce que la France, dans ses tours aristocratiques peut produire de plus raffiné - deux garçons élevés dans l'Île Saint-Louis, au physique bressonien, et devenus les nouvelles coqueluches de la Cocktail d'Amore. Leur set, impeccable comme toujours, démarrait sur des tonalités orientalistes et faisait revenir en masse la clique des Syriens et un peu tout le monde, d'ailleurs. Ils avaient réussi à vider la darkroom où on retrouvait Tomás, neuroscientifique à Leipzig le jour, avec son pull et son sac à dos, qui n'avait pas trouvé utile de passer d'abord par le vestiaire. «Suis dégoûté. Je dois accueillir mon nouveau doctorant demain, je vais pas pouvoir faire la fermeture».

On se faisait virer des toilettes et du club par l'homme de ménage polonais, qui était devenu mon idole la fois où je lui avais demandé pourquoi il écoutait de la musique au casque alors qu'il travaillait avec le meilleur son du monde et qu'il m'avait répondu «Techno ist Scheiße. Ich mag Hip Hop» («La techno c'est de la merde, moi ce que j'aime c'est le hip-hop»).

Forcément, on finissait en after à la maison avec tous les survivants et Stanislas et Isidore, les chouchous d'Abajour. On oeuvrait à la construction européenne : l'Italien faisait des pâtes, l'Allemand le ménage, et les Françaises critchiquaient, comme d'hab. Un écart générationnel s'est opéré quand on a parlé de Georgina Dufoix («Mais elle mixe où ?») et que le scandale du sang contaminé est devenu le scandale du son kétaminé.

Soufiane, que j'avais rencontré deux ou trois fois auparavant, me demandait, planqué devant la bibliothèque, si j'avais des livres sur le Diable. Alors que je lui tendais Lipstick Traces, il paraissait moyennement convaincu et m'apprenait finalement que s'il avait à chaque fois de si jolis costumes de derviche tourneur, c'était qu'il faisait partie depuis cinq ans d'un ordre soufi à Istanbul. «Je tourne beaucoup moins à Berlin». Ce soufi d'after était parti quelques heures à un rendez-vous mystérieux et était revenu au moment où j'avais foutu tout le monde dehors avec un couple de Portugais, dont la fille qui se faisait appeler Béatrice était le sosie de Béatrice Dalle (mais sans dec', meuf ?). Ils ressemblaient tous les trois aux Rois Mages, avec leur look festival d'Aurillac, et je décidais de les rendre à la nuit à la recherche d'une étoile que probablement, ils cherchent encore.