C'est quoi une bonne histoire ?
Thomas Bidegain : Il n'y a qu'une règle : les choses ne sont pas ce qu'elles semblent être. Une bonne histoire, c'est une histoire qui avance masquée.

On apprend à raconter les histoires avec les contes pour enfants. C'est une bonne base ? 
Oui, bien sûr. Les Frères Sisters c'est un conte. La Nuit des chasseurs, qui est le film pour lequel je fais du cinéma, en est un aussi. Les frères Sisters ont 45 ans, mais ce sont des enfants. Ils maintiennent un dialogue ininterrompu depuis leur enfance. Il y a même des allusions un peu fantastiques. Dans ce film, c'est la rivière d'or. Des orques et des femmes sans jambes dans De Rouille et d'os. Dans Un Prophèteil y a ce fantôme rencontré en cellule qui le suit jusqu'au bout. Je n'écris pas des histoires, je fais des films. Il faut faire des images avant tout. Et laisser de la place aux spectateurs. Godard disait que le cinéma, c'est des images claires et des idées floues. Il ne faut pas être univoque. Les choses doivent être équivoques pour laisser l'interprétation du spectateur.

Comme dans la vie, où tout est en non-dit. Comme on montre le non-dit au ciné ?
En restant équivoque. Je ne sais plus où j'ai lu ça, mais quelqu'un disait que la vie, c'est comme le cinéma : si on arrive dix minutes après le début du film, tu ne sais pas qui sont les personnages, ce qu'ils font. Il faut tout redécouvrir. L'important, c'est le point de vue. Qui regarde ? C'est l'étroitesse du point de vue qui compte. Il faut que ce soit absolument subjectif. En fait, il n'y a pas une infinité d'histoires à raconter. Mais il y a une infinité de points de vue. La richesse, la nuance, elle est dans la personnalité humaine. C'est le souci du cinéma : l'inflation. Si ton personnage principal n'est pas assez construit, alors tu fais toujours plus. C'est comme ça qu'on se retrouve avec des tremblements de terre, des immeubles qui s'effondrent...

Vous avez toujours des personnages qui évoluent. Les gros blockbuster, les films de superhéros, par définition, ont des personnages figés. 
Parce que ce n'est que de l'histoire, et pas des personnages. Même s'ils en reviennent un peu. C'est la grande tendance : le dernier Wolverine, Skyfall, les Batman de Nolan... On colle une dépression aux héros. Maintenant, on attend Haneke sur le prochain Star Wars.les-freres-sisters (1)© Shanna Besson

Il n'y a pas que vos persos qui évoluent. Le spectateur aussi. 
Oui, et jouer avec le genre est pratique pour ça. Comme là, avec le western. Dheepanc'est exactement ça. Le principe c'est : vous ne verrez plus le type qui vend des roses au resto pareil. C'est ce que les journaux télévisés ne font pas. Ils font des histoires ; nous, on fait des personnages.

Dans vos films, il n'y a pas d'ironie ou de cynisme. C'est aussi pour coller à cette réalité des personnages ?
J'ai beaucoup de mal avec ces trucs. À la Tarantino. C'est formidable ce qu'il fait, mais c'est un exercice de style. L'émotion vient du fait qu'on n'a pas de recul. Et ça, Jacques (Audiard) sait magnifiquement le faire. Le but, c'est de démarrer avec une distance et de se rapprocher petit à petit en tournant autour.

C'est quoi votre processus d'écriture ? 
Avec Jacques, on parle beaucoup du film avant de parler de l'histoire. Quels sentiments on veut ? D'où part le personnage, ou termine-t-il ? On essaie de savoir comment l'histoire va raconter un film.

Il y a des choses que vous ne supportez plus de voir au ciné ?
Oui. Je ne supporte plus qu'on me raconte la fin du film dans les dix premières minutes. Quand on dresse le problème de façon si évidente qu'on sait comment ça va se finir. Je n'aime pas non plus les personnages trop sympathiques. Il ne peut pas leur arriver grand-chose. Alors qu'un mec qui tape sa femme, si je suis assez proche de lui, la moindre avancée va me redonner foi dans toute l'humanité. Je dis souvent qu'on n'est pas tous des démocrates chrétiens.

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© Shanna Besson

Souvent, les comédies françaises ont le même souci : une bonne première moitié, et de grandes difficultés à conclure dans la deuxième moitié. Du coup, ils utilisent les ficelles des comédies romantiques américaines.
Parce que l'objectif est trop désigné dès le début. Si t'appelles ton film Radin, tu sais direct où tu vas. C'est difficile de dépasser le pitch. Que le mec au début, il est radin, et à la fin, il ne l'est plus. Bon, je n'ai pas vu Radin, je suis sûr que Danny Boon a trouvé plein de trucs. Il faut utiliser les mêmes principes dans les comédies que dans les autres films. C'est ce que j'ai fait avec La Famille Bélier.

La Famille Bélierqui n'est pas l'histoire du handicap. 
C'est ça. C'est l'histoire d'une fille qui quitte sa famille. Je ne sais pas si je devrais le dire, mais j'ai refait la première scène quand Éric (Lartigau) m'a demandé de retravailler le scénario. La fille se réveillait, elle râlait parce qu'il y avait trop de bruit dans la maison, le tout avec une voix off. Comme l'histoire c'est celle d'une fille qui part, si l'on garde cette scène, dès le début, elle est déjà partie. Avec la distanciation de la voix off, en plus. La scène était bien, elle y est dans le film je crois. Mais pas en ouverture. La première scène du film, elle est à la ferme, elle travaille. Elle est dans sa famille. Et puis, une bonne métaphore, ça marche toujours. Là, que les parents n'entendent jamais les enfants.les-freres-sisters© Shanna Besson

Vous avez dit que les acteurs français arrivent avec ce qu'ils sont. Et Jacques Audiard a souligné plusieurs fois à quel point les acteurs américains, sur ce film, arrivaient avec des propositions. C'est une différence culturelle ?
Les acteurs américains sont propriétaires de leurs rôles. Alors qu'en France, on va construire les rôles avec des discussions, tout au long du film. Joaquin (Phoenix) s'oublie dans ses personnages. Tu ne le reconnais presque pas d'un film à l'autre. Alors que Luchini, quel que soit son rôle, c'est Luchini.

Vous faites des chroniques sur France Inter sur le storytelling. Celui de nos politiques, vous le jugez comment ?
Macron est un bon scénariste. Le problème quand on raconte beaucoup d'histoires, c'est le retour à la réalité. Ils se vendent bien, mais à l'usage, ils ne sont pas super.

En utilisant toujours l'émotion aussi.
Toujours. Trump ne s'embarrasse même plus des faits. Il raconte son histoire comme il veut. Il y a une part de responsabilité, je trouve, des journalistes. Ils reportent ça sans nous faire la lecture du storytelling. Ils ne décodent pas. Pourtant, ils savent. Mais ils ne veulent pas interpréter pour les gens, au nom de l'objectivité. C'est une erreur. On s'en fout de l'équilibre des points de vue - c'est la vérité qui compte. Comme dans un bon scénario, il faut de la subjectivité.

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© Shanna Besson

Une guilde des scénaristes, comme aux États-Unis, ce serait bien ?
Il y en a une en France, mais elle marche surtout pour la télé. Au cinéma, ça a changé quand même depuis dix ans. Maintenant, on a intégré que c'est un vrai métier. J'ai travaillé en Espagne, où le cinéma n'est pas encore une industrie. Donc, chaque réalisateur écrit avec un ami qui n'est pas scénariste. Il faut une industrie pour que ce soit un métier. Aux États-Unis, il y a même un marché des scénarios. Tu peux écrire ton scénar et le vendre ensuite à une réal' ou un studio. En France, on écrit avec un réalisateur. Dans les séries télé, les scénaristes passent avant les réalisateurs. Les show-runners. Parce que les séries produisent peu d'images. Ce sont surtout des dialogues. J'ai maté The Deuce. J'ai regardé une heure, deux heures, trois heures. Je me suis dit que, sur la même époque, le même lieu, le même sujet, en deux heures, tout était dit avec Taxi Driver. Ou Macadam Cowboy. Les films créent des mythologies. Avec plus de place au spectateur. Dans une série, en trois heures, t'as tout vu, tu sais tout de chaque personnage, mais tu n'as pas de mythologie.

Une dernière question : qu'est-ce que vous prendriez du cinéma pour le mettre dans la vie ? Un bon scénariste, une bande-son, des dialoguistes...
Je prends un bon chef-op’. Ça donnerait de la beauté au monde. Et peut-être un bon mixeur aussi, parce que parfois, les klaxons sont trop forts.

© Photo de couverture : Victoria Stevens