Mais avant le grand jour - qui pourrait être un petit matin ou une triste nuit, à ce que l'on en sait –, on va profiter du calme pour lire Gilles Martin-Chauffier. Un journaliste, fils de journaliste et petit-fils de journaliste. Pas qu'on veuille catégoriser l'auteur immédiatement. Mais ici, l'atavisme a son importance. On pourrait parler de portrait de notre temps. De notre monde. Mais soyons un peu plus ludique un instant. L'ère des suspects peut être vu comme un bon vieux polar des familles. 

Bienvenue dans la cité noire de Versières (si le nom sent l’embrun breton, c'est que le sang des Martin-Chauffier prend sa source dans la baie de Quiberon). Ne demandez pas comment, mais un jeune Reubeu meurt. Le fruit du hasard. Un hasard fait d'un jeune flic un peu naïf, d'une utopiste bourgeoise, d'un commissaire faussement laxiste, d'un maire perdu, d'un grand frère ambigu, et de toute une myriade de personnages inclassables. Comment le jeune homme est-il mort ? On n'en sait rien. Mais rassurez-vous, on apprend la vérité dans les toutes dernières pages. L'intérêt n'est pas ici.martin-chauffier1_photo_de_jf_paga_c_grasset_2014Le coup de maître de Gilles Martin-Chauffier, c'est de changer d'yeux à chaque chapitre. Du flic à la mère endeuillée. De la directrice de cabinet du ministre de l'Intérieur au grand frère de la cité. Le voilà, l'atavisme de notre Breton d'écrivain : le recoupement des sources. Et à la fin du livre, le lecteur se retrouve dans la situation du journaliste qui doit commencer son article. C'est-à-dire dans la merde. Parce qu'à écouter tout le monde, on ne distingue plus la vérité. Parce qu'elle n'existe pas. Dans ce monde pourri, il n'y a pas de docteur Gang qui caresse son chat en ricanant (désolé aux moins de trente ans pour cette référence). Dans la réalité, tout le monde est pétri de bonnes intentions.

Déjà, Gilles Martin-Chauffier rabat le caquet de tous les donneurs de leçons de comptoir du samedi soir (ceux du vendredi et du jeudi aussi). Toute affirmation trop simple est certainement fausse. Comme par exemple : c'est la faute des immigrés. Ou la faute des patrons. Ou c'est la faute de David Ginola si la France n'a pas participé à la Coupe du Monde 1994 alors qu'il n'aurait fallu qu'une victoire contre la Suède, Israël ou la Bulgarie lors des trois derniers matchs... mais on s'éloigne du sujet. Donc, déjà, Gilles rabat des caquets et les éparpille façon puzzle. Mais il fait plus encore, il apporte une nouvelle vision. Rappelle que la religion ou l'immigration ne sont que des nouveaux noms pour parler de luttes économiques. Que notre époque n'est pas pire ou mieux qu'une autre. Elle est faite d'humain. Et à ce titre, elle ne change jamais vraiment. On ne peut même pas crier au complot politique. À l'étouffement des affaires. Juste à l'entrelacement des volontés individuelles. Dans les pièces antiques, les héros se retrouvaient les jouets des dieux. De leurs chamailleries. De la friction de leurs différences. Rien à changer. Sauf que Dieu est mort. Que les héros ne sont plus que les jouets des hommes. Et qu'ils ne sont donc plus des héros.

La citation qui résume le livre
«Instruis-nous de la vérité de ce monde qui est de n'en point avoir
Albert Camus, Caligula

Incipit
«Resté près de la porte, sans un mot, d'un signe du doigt, le commissaire nous a indiqué les sièges face à son bureau.»

Excipit et explicit
«Je n'ai pas répondu. Il s'est tourné vers ma mère. Elle lui a souri.»

Vous avez aimé, vous aimerez...
Les livres d'Ignacio Ramonet, le Monde Diplo, Collision de Paul Haggis, éteindre la télé, Humain trop humain, demander leur avis aux gens, Agatha Christie, Les nouveaux sauvages  de Damian Szifron et en particulier les deux courts Pasternak et La Proposition.

++ L'ère des suspectsun livre de  Gilles Martin-Chauffier, Grasset, 288 p., 19,50€