Que celui qui ne s’est jamais marré en jetant un coup d’œil à un fait-divers de PQR bien crado, ou à la une d’un magazine people, me jette la première pierre. Qu’on se le dise : quelle cervelle serait psychiquement assez calibrée pour rejeter toute trace de voyeurisme, de paranoïa et de goût pour l’ignorance crasse, alors même que ce sont précisément ces trois ingrédients qui guident l’Humanité depuis le viol de nos enveloppes corporelles par des esprits extra-terrestres à la Préhistoire ? À l’époque de l’Amérique pré-Trump, un journal a poussé jusqu’à un extrême parodique ce sensationnalisme qu’exploitent la presse à scandale et, généralisons à raison, la plupart de ces satanés journalistes : le Weekly World News. Pondu en 1979 pas loin de Palm Beach, en Floride, cet hebdomadaire papier à la ligne éditoriale complètement pétée a basé pendant presque 30 ans sa réputation sur des articles bidons, avant de mourir en 2007 – contraint depuis de se contenter d’un site web.

Au fil de ses pages, le tabloïd a révélé au grand jour toute une flopée de complots extraterrestres, de témoignages paranormaux et de fake news tellement absurdes que seule cette bonne vieille Christine Boutin serait prête à les avaler. Le tout enrobé dans un mélange tout aussi bizarre de photos en noir et blanc trafiquées à la va-vite, de points d’exclamations et de majuscules aléatoires, dépassant ainsi à l’aise le putacliquisme actuel de BuzzFeed ou MinuteBuzz. Et le canard, distribué dans les années 80 et 90 dans les rayons de supermarché, s’est vendu comme des petits pains, atteignant même à son apogée 1,2 millions de lecteurs par semaine. Culte aux États-Unis, la publication reste quasi-inconnue chez nous ; à l’exception peut-être des fans de Men in Black, dans lequel on aperçoit Will Smith et Tommy Lee Jones acheter dans un kiosque un exemplaire du WWN, avec un gros titre spécialement créé pour le film : «Une fermière terrifiée dit : "UN ALIEN A VOLÉ LA PEAU DE MON MARI". Une interview choquante à lire à l’intérieur !».

Et si le journal n’a pas forcément fait gagner une quantité substantielle de points de QI à notre civilisation, il a eu le mérite de prouver une fois de plus la frontière trouble, factice et hypocrite qui sépare le journalisme de la fiction. Un modèle de satire à l’heure où la grande confrérie médiatique redécouvre avec surprise et effroi l’existence des fausses nouvelles, en oubliant que le bidonnage nourrit la presse depuis sa naissance, et alors même que le story-telling des communicants (selon lequel un papier se limite à «raconter des histoires») est érigé en paradigme d’écriture dans les écoles et les rédactions. Alors après avoir fouillé dans les archives de l'auto-proclamée «seule source fiable d’information dans le monde», tentons de résumer le Weekly World News en quelques unes que même le plus objectif des fact-checkeurs aurait bien du mal à débunker.

Le paradis photographié par un télescope spatialLE PARADIS PHOTOGRAPHIÉ PAR UN TÉLÉSCOPE SPATIALZappez le 21 juillet 1969 et la petite promenade d’Armstrong sur la Lune mise en scène par Stanley Kubrick. Si vous ne deviez retenir qu’une seule date concernant la conquête spatiale, préférez le 8 février 1994 : le jour où le Weekly World News a révélé l’existence du Paradis, paumé quelque part dans notre galaxie. Prises de vue à l’appui, l’information est censée provenir très officiellement d’un bulletin de la Nasa, dont l’un des scientifiques confirme bien avoir «trouvé où Dieu vit». Outre tout un tas de reportages retraçant l’apparition d’«UN JÉSUS MESURANT 60 MÈTRES DE HAUT» dans les rues de Washington, ou la mort de plusieurs anges – tantôt frappés par la foudre, tantôt flingués par erreur par des chasseurs de canards –, le WWN a par ailleurs publié le témoignage d’un ancien pasteur, soucieux de freiner le problème de la surpopulation au jardin d’Eden : «LE PARADIS EST PLEIN : NE VOUS EMBÊTEZ PLUS À ALLER À L’ÉGLISE». Et si le journal s’est longtemps maintenu à la pointe de l’actualité divine, cela ne l’a pas empêché de sortir des scoops du côté ennemi, avec en vrac : «EXCLU : LES PREMIÈRES PHOTOS DE l’ENFER !», «LE CRÂNE DE SATAN TROUVÉ AU NOUVEAU-MEXIQUE», sans oublier «SATAN CAPTURÉ PAR DES GI's EN IRAK !». Autre prédiction du News, qui lui aurait bien valu un prix Pulitzer si la profession s’était pour une fois montrée un minimum reconnaissante : l’annonce d’une récession économique sans précédent, publiée en juin 2005. Le papier, sorti donc juste avant la crise des subprimes en 2007 (bon OK, à quelques années près), prédisait la ruine d’une tripotée de stars et d’hommes politiques, la fuite des magnats du pétrole au Luxembourg, une famine généralisée suivie d’épidémies, de pillages et d’un conversion massive de la population mondiale au satanisme et au religions païennes.

Elvis se casse une jambe dans un accident de moto ! La preuve sensationnelle que le King est toujours en vie !ELVIS SE CASSE UNE JAMBE DANS UN ACCIDENT DE MOTO ! LA PREUVE SENSATIONNELLE QUE LE KING EST TOUJOURS EN VIE !Encore un gros travail d’investigation mené par l’hebdo : la vie d’Elvis, après sa (fausse) mort. Avant d’être surpris par un photographe une jambe dans le plâtre en 1992, la rockstar a eu le droit a un paquet de unes, telles que «LA TOMBE D’ELVIS EST VIDE !», «ELVIS EST VIVANT ! EXCLUSIVITÉ MONDIALE : ENCORE PLUS DE PHOTOS IMPRESSIONNANTES À L’INTÉRIEUR» et «ELVIS : "JE RENTRE A LA MAISON ! … Pour le jour de l’an !"». Si l’une des apparitions post-mortem les plus géniales remonte à 1988, à la sortie d’un Burger King du Michigan, le WWN a surtout révélé le clonage du King, puis son décès en 1994 (pour de vrai, cette fois), causé par un arrêt cardiaque en plein coma diabétique. Avant de ressusciter, et de crever à nouveau quelques années plus tard.

Hillary adopte un bébé alienHILLARY ADOPTE UN BÉBÉ ALIENNouvelle exclu, nouvelle info camouflée par le silence des médias. Mais quand l’adoption d’un nouveau-né venu de l’espace par Hillary Clinton est dévoilée par le WWN en 1993, avec la construction d’une garderie extra-terrestre par le Secret Service, la une n’est en fait que l’aboutissement de longues années de labeur journalistique. La rédaction suit en effet depuis l’élection de Bill l’atterrissage sur notre globe d’un certain P’lod : un alien dont l’appétit sexuel pour les Terriennes ne semble égaler que sa propension à changer de camp à chaque élection présidentielle. Le petit homme gris, survivant du crash d’un OVNI dans l’Arkansas, s’est depuis largement impliqué dans la politique américaine, en soutenant au fil des suffrages soit le candidat démocrate, soit le candidat républicain ; avant d’être nommé très officiellement au poste d’ambassadeur sous la présidence d’Obama. Pour ce qui relève de l’intime, P’lod aurait – toujours selon le News – fricoté avec la secrétaire d'État Condoleezza Rice à l’époque de Georges W. Bush. Il se serait aussi battu avec Bill Clinton, sujet à des accès de jalousie depuis la découverte d’une liaison entre sa femme et le Martien (voir le numéro titré : «MES NUITS ÉROTIQUES AVEC HILLARY DANS NOTRE NID D’AMOUR EXTRA-TERRESTRE», dont la une met à l’honneur la première dame et P’lod en train de se peloter). De là à expliquer toute l’affaire Monica Lewinsky…

Un garçon chauve-souris découvert dans une grotte !

UN GARÇON CHAUVE-SOURIS DÉCOUVERT DANS UNE GROTTEA priori, Bat Boy n’a aucun lien familial avec Batman. Mais un peu comme le superhéros de Marvel, la créature est devenu une mini-icône de la pop culture aux Etats-Unis, assurant un rôle de mascotte officieuse pour le Weekly World News (au point d’adapter son histoire en comédie musicale). Capturé à près de trois kilomètres au fond d’une grotte du sud de la Virginie-Occidentale, le monstre possède des globes oculaires géants capables de nyctalopie et, «selon les scientifiques», jouit d’une ouïe dont le fonctionnement se rapproche d’un radar. Sorti en 1992, l’annonce de cette découverte historique représente la seconde plus grosse vente de l’histoire du journal. S’en suivra toute une saga centrée sur l’être mi-gamin mi-chauve-souris, évadé d’un centre de recherche, pris dans une course-poursuite avec la police sur l’autoroute, puis engagé contre les terroristes en Irak, jusqu’à devenir un véritable héros américain en capturant en personne le vil Saddam Hussein. À noter que Bat Boy est également – miracle de la nature – tombé enceinte du Bigfoot (l'équivalent US du Yéti, ndlr), selon le WWN.

Porc-Zilla ! Un cochon mutant long de 3,5 mètres tué en Géorgie… Et il en reste en liberté !

PORC-ZILLA ! Un cochon mutant long de 3,5 mètres tué en Géorgie… ET IL EN RESTE EN LIBERTÉ !C’est l’un des titres les plus teubés de l’histoire du canard, et pourtant le fait divers dont il s’inspire reste sûrement celui qui s’approche le plus de la vérité. Dans le tas de conneries balancées dans le WWN, certaines plumes s’amusaient de temps à autre à glisser une véritable info. Illustration parfaite avec le Porc-Zilla (Hog-Zilla en VO, ndlr) : un mutant digne de l’Homoursporc, lourd de 360 kilos et doté de défenses longues de 71 cm, auquel a longtemps collé une réputation de hoax un peu débile. Sauf que, pour le coup, la bestiole a bien vécu. Né d’un croisement entre un cochon d’élevage et un sanglier, l’animal s’est fait déglinguer en 2004 par un chasseur, avant d’être enterré ; son cadavre, non comestible, était apparemment à la fois trop cher et trop moche pour être empaillé. Des scientifiques ont donc eu la chance un peu plus tard d’exhumer les restes et d’affirmer, après autopsie, que le monstre avait bel et bien reniflé les terres de Géorgie (certes, il était 1/3 moins gros que ce que prétendait le News, mais ne commençons pas à pinailler).

À l’opposé, certains médias supposés sérieux ont relayé des articles complètement bidons du WWN. L’émission Fox & Friends, diffusée sur la toujours très crédible chaîne de télé Fox News, a par exemple repris sans trop s’emmerder à vérifier un papier indiquant l’achat par la police de Los Angeles de 10.000 jetpacks, pour un coût total d’un milliard de dollars. Marrant quand on sait que le Weekly World News a refusé – au contraire des autres journaux satiriques américains – d’afficher clairement un avertissement noir sur blanc pour prévenir son public du caractère parodique de son contenu ; avant de changer d’avis en 2004, et d’imprimer en petits caractères : «Le lecteur devrait laisser de côté tout scepticisme, pour se faire plaisir». Comme quoi, il ne paraît pas complètement con de recaler les mots du rédac'-chef Neil McGinness, méfiant vis-à-vis des tactiques sensationnalistes partagées par la plupart des médias d’actualité : «La frontière entre vrai / faux, logique / absurde et crédulité / incrédulité s’avère être plutôt mince. Nous existons pour rendre cette frontière encore plus fine.»