Préambule
« Bonjour, Crise Existentielle. Je t'appelle aujourd'hui du fond de mon trou pour te dire que je ne trouve plus aucun sens à la vie. Je crois avoir atteint la fin d'un cycle. Les bitures aux shots de Jack Daniel’s, la course à la reconnaissance, les matinées à refaire le monde le nez plein de farine, la dictature du LOL, les branlettes sur Pornhub... Tout ça, ce n’est que du vent. J'ai besoin de quelque chose d'autre, quelque chose qui transcende ces platitudes bassement matérielles. Crise Existentielle, tu es là ? Tu m'écoutes ?
- Oui, oui, je suis là. Ça fait combien de temps qu'on s'est pas vus, toi et moi ? Deux semaines ? Comment tu vas faire pour me résoudre, cette fois-ci ? Te lancer dans l'humanitaire ? Écrire un énième recueil de poèmes soûlographiques ? Tu commences à me les briser avec tes lubies...
- J'ai un autre plan. Hier, j'ai rencontré une bande de musiciens dans la rue. J'ai du mal à comprendre leur style. La plupart étaient habillés en orange et ils avaient une coupe de cheveux spéciale, un peu comme si un punk bourré avait foiré sa crête. Ils jouaient quelque chose qui s'apparente à de la folk hindou mâtinée de house world music. Les paroles de leurs chansons étaient assez simples, minimalistes : "Hare Krishna ! Hare Hare !". Ils m'ont filé tout un tas de flyers, dont un qui me promettait le bonheur réel si je me connectais à Krishna et que je chantais avec eux. Ils m'ont dit aussi qu'ils organisaient une grosse teuf sous peu. Une sorte de tékos de l'amour. Ils ont insisté pour que je vienne et m'ont même donné le numéro d'un de leurs potes pour me chaperonner une fois sur place.
- T'es sûr de ton coup ? Tes Hare Krishna, c'est pas une putain de secte ?
- J'en sais rien. Je leur demanderai. Tu sais, le bonheur réel, en ces temps de seum généralisé, ça ne se refuse pas. Bon, allez Crise Existentielle, je te laisse, j'ai rendez-vous avec eux demain. J'espère ne plus revoir ta gueule pour un bout de temps. »

Béton liquide
Je suis attendu à 14h à la Chapelle, en plein milieu de la Little India parisienne. Pour me mettre parfaitement dans l'ambiance, mon corps a choisi de m'offrir pendant la nuit et une partie de la matinée une tourista en béton liquide. Impossible pour moi de passer plus de cinq minutes ailleurs que sur la cuvette de mes waters. J'hésite à aller rejoindre mes nouveaux amis ; tout cela me semble physiologiquement trop risqué. Et puis merde, un peu de courage : le bonheur réel, ça se mérite. Faut que je me bouge. Contrôle intime du sphincter. Je prends le métro. Grignote une galette de riz sur le trajet. Me voilà sur zone.

Pour l'instant, une centaine de Hare Krishna souriants se sont agglutinés près du square Louise de Marcillac. Toujours majoritairement habillés en orange, je constate que le combo sandalettes / chaussettes rencontre chez eux un franc succès. Autre chose : les acides doivent être costauds. Tout le monde me semble bien perché. Au milieu de l'attroupement, un petit groupe entonne en boucle leur tube universel éponyme au son d'une fanfare déglinguée. Sur le côté, leurs ingés-son checkent les sound-systems calés sur des camions. Un peu plus au fond, des prêtres installés sur un immense temple-mobile font des offrandes à des statues. Les minutes s’égrènent.

La foule grossit, des bataillons d'Indiens viennent gonfler les rangs. Leur orga de teuf me semble bien huilée, mais j'avoue que ma cervelle déshydratée est en pleine confusion. Faut que je trouve mon contact. J'envoie un texto au numéro de téléphone que l'on m'a donné la veille. La réponse est rapide : «
 Bonjour, j'ai une percu blanche. Je suis Indien, j'ai une longue tresse, je fais 1m83, je suis fin. Et je m'appelle Rohininandana ». Où es-tu Rohininandana ? Je te cherche parmi la multitude. Es-tu ce bel éphèbe chauve jetant des fleurs de jasmin avec dévotion ? Cette jeune danseuse traditionnelle dans son sari argenté ? Ou encore ce vieux baba-cool édenté qui embaume le patchouli ? Une main bienveillante me tape dans le dos. Rohininandana m'a trouvé avant que je ne le trouve.P7090782 (1)

Du style Hare Krishna
Rohininandana a certes un prénom complexe, mais il correspond tout à fait à sa description physique. Âgé de 30 ans, ingénieur-informaticien, originaire de la banlieue parisienne, il m'explique qu'il pratique sérieusement la connexion à Krishna depuis six ans. Je pense qu'il doit en savoir pas mal sur le sens de la vie, mais avant d'aborder ce sujet, une question me taraude : quelle est la raison de ce bordel naissant ? « Cette fête s'appelle Ratha Yatra. Tu vois cette déité un peu étrange sur le temple-mobile ? C'est Jagannâtha, une forme particulière de Krishna. C'est une forme où il est représenté les yeux écarquillés, ses membres sont rigidifiés, il est paralysé par l'extase tellement il est content. Nous, nous rendons hommage à cette extase. Cette fête est l'une des plus importantes en Inde et dans notre mouvement, parce qu'elle permet de montrer aux yeux de tous notre amour et notre dévotion à Krishna. »

Il me faut maintenant résoudre le mystère de cette esthétique capillaire : « Ça s'appelle une sika. C'est une touffe de cheveux qui se situe sur le chakra coronal (au dessus du crâne, ndlr) pour le protéger des menaces extérieures. Le fait que tu aies les cheveux rasés, c'est une preuve de renoncement. Mais ce n'est pas quelque chose d'obligé ». Je continue mon exploration stylistique des dévots de Krishna en me penchant maintenant sur leur code couleur.

Toujours avec un smiley éclatant, Rohini m'en décrypte la signification : « Tu remarqueras qu'il y a deux grandes catégories. La première est composée de ceux habillés en orange. On les appelle les Brahmatcharis. Ils ont entre 20 et 30 ans, et ils dédient leur vie à la spiritualité. Pendant cette période, ils font aussi vœu de chasteté. Tu vois là, le groupe qui fait de la musique, ce sont des Brahmatcharis qui viennent d'Australie, du Mexique, d'Ukraine... ils font tous les festivals et tournent dans toutes les grosses capitales européennes. La deuxième catégorie, ce sont ceux habillés en rose clair, les Samnyāsin, les renonçants. Eux sont plus âgés et ont carrément consacré leur vie entière à Krishna. Ils ne possèdent rien et sont libérés de tout désir charnel ». Rassasié par ces premiers éclaircissements, j'essaie de voir si derrière le temple-mobile se trouvent des WC-mobiles. Rien. Je mets alors toutes mes espérances dans la perspective qu'au-delà de la pacification mon âme, la communication avec Krishna me libérera aussi de ma torture intestinale. Le cortège est sur le départ. Le trajet, sous un soleil de plomb, durera quatre heures et se finira aux Halles. 

PHOTO IMPORTANTE A METTRE BIEN EN AVANT (1) (1) (1)Cassage de dancefloor
Cette fête de Ratha Yatra, qui pourrait se définir comme une
Krishna Pride, est bien plus qu'une cérémonie propre à l'ISKCON (International Society for Krishna Consciousness, nom officiel des Hare Krishna) puisqu'elle concerne l'ensemble de la très populaire branche vishnouiste de l'hindouisme. De cette fête, les Hare Krishna sont les principaux organisateurs, en s'occupant de la déco des chars et de l'ambiance musicale. D'où une certaine sympathie de la communauté indienne à leur encontre. Une communauté indienne qui, d'ailleurs, ne cesse de s'agréger au cortège, portant le chiffre de la manifestation à plusieurs milliers. Quant à moi, je squatte le hot spot du défilé. Au milieu de la procession, le boys band cosmopolite des Brahmatcharis a transformé la rue en véritable dancefloor. Inlassablement, les « Hare Krishna, Hare Krishna, Krishna Krishna, Hare Hare ! » sont psalmodiés 200, 400, 700, 2 000 fois, cadencés aux rythmes des Kohls, des Dholak, des Mridangam (percussions indiennes), des cymbales, des clochettes et de l'accordéon. Un magma sonore et répétitif, s'accélérant ou ralentissant selon le bon vouloir d'un métronome cosmique, se répand dans les artères de la capitale et fait s'exalter les corps. Sur le bitume chaud, les sandalettes fument.

Ça tournoie, ça lève les bras au ciel, ça s'embrasse, ça saute en l'air... Parmi les plus vénères, la gogo danseuse en chef est le sosie du Mahatma Gandhi sous ecsta’. J'apprendrai plus tard que ce bondissant pépère est Sa Sainteté Janananda Goswami, l'un des grands leaders spirituels du mouvement. On se croirait pendant l'heure de vérité d'une rave party, lorsqu'il ne reste plus que les derniers rescapés devant les enceintes. Putain, mais où est la drogue ? Rohini réagit : « Notre LSD, c'est Love / Service / Devotion. En chantant Hare Krishna, le Saint Nom, on entre dans une énergie qui nous dépasse. Si on vulgarise ça, c'est comme si l’on téléphonait à Krishna. Danser et chanter tous ensemble, on appelle ça le Harinam San Kirtan. Ça permet d'oublier son corps, son ego, de déplacer son attention ailleurs que sur soi, et de ne faire qu'un avec l'Absolu ». À propos de la drogue, il poursuit : « Parmi nous, il y a beaucoup de gens qui ont tout essayé. La drogue, le sexe... Au final, ils n'étaient pas satisfaits. Quand tu es spirituel et que tu essayes de te satisfaire avec du matériel, ça ne peut pas marcher, il y a incompatibilité de nature ». En matant certains tatouages dégueulasses sur les bras du boys band Brahmatcharis, j'imagine des adolescences cabossées. Et tout cela, je crois plutôt bien le comprendre.   P7090630 (1) (1)Allô, allô Krishna ? 
Dans le cœur du réacteur, je commence à me laisser aller. Mon esprit surfe sur d'immenses vagues composées de millions de gouttelettes murmurant chacune « 
Hare Krishna ». Entre abrutissement généralisé et état de transe, je court-circuite. Mon corps se fond dans ces litanies obsessionnelles et moi aussi, j'essaie de passer un coup de fil à leur divinité - mais rien ne se passe, la ligne doit être occupée. Je m'en fous. À cet instant précis, j'ai envie de tout quitter. Paris, mon taff, mes emmerdes, mon abonnement à la salle de sport que je ne visite jamais. Ouais, être comme eux. N'avoir aucune attache. Chanter le Saint Nom 1 728 fois par jour. Danser. Devenir végétarien. Arrêter les prods'. Me barrer en Inde. Construire de mes mains un petit ashram. Vivre avec une vache laitière. C'est donc ça, le bonheur réel ?

Sur le dancefloor mouvant, je me retrouve à côté du pépère bondissant, Janananda Goswami. Âgé de 69 ans, cet Anglais fut l'un des disciples de Swami Prabhupada, le fondateur du mouvement en 1966. J'en profite pour connaître le secret de son endurance chorégraphique. Réponse qui perfore notre logique cartésienne : « C'est parce que je me suis tordu la cheville, c'est pour ça que je peux danser pendant des heures. Normalement, je peux danser deux fois plus, mais il y a quatre jours, je me la suis tordue à Amsterdam. Il y a quelque chose de spécial dans ce festival, une énergie spirituelle. Ce ne sont pas juste des chansons et des danses ordinaires que nous faisons, ce sont des choses très inspirées ». Puis j'enchaîne sur LA question, à savoir : quel est le sens de notre existence ? « Les gens ont une certaine idée de ce qu'est la vie, mais cette idée est en général assez limitée. Pour la plupart, la vie est une expérience matérielle : profiter, souffrir... La vie réelle est au-delà du mental, du corps. Ce ne sont que des véhicules. »P7090773 (1)Bien se laver les dents avant de dormir
Mon véhicule n'a pas vu passer les quatre heures de danse. Et à défaut d'être en Inde, nous voilà aux Halles. Le capharnaüm sonore redouble d'intensité pendant que des milliers de repas gratuits végétariens sont distribués. Mon euphorie s'évapore et mon athéisme cynique repointe tranquillement le bout de son zen. Et si tout ceci n'était qu'une vaste opération de manipulation ? Une belle vitrine pour attirer les paumés et les transformer en esclaves-dévots ? La Page Pute d'une secte machiavélique prête à réduire en bouillie le porte-monnaie et l'esprit de ses adeptes ? Assis à côté de la Fontaine des Innocents, j'échange quelques mots à ce sujet avec Gopika, une danseuse franco-hollandaise plutôt charmante que j'avais remarquée dans le cortège. Elle m'explique qu'elle est un cas à part, sa famille appartenant depuis trois générations à l'
ISKCON. Sur les possibles dérives sectaires du mouvement, elle rétorque :

« Tu penses que j'ai eu une enfance difficile ? Que je me suis fait taper dessus, que l'on m'a forcée à vendre du crack à l'âge de 5 ans ?
- Heu... Je ne sais pas. Les Hare Krishna ont été classés en 1995 comme une secte dangereuse par des commissions d'enquête, bien que la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, ndlr) a depuis pas mal mis d'eau dans son vin à votre propos.
- Des sectes en Inde, il y en a un nombre incalculable. C'est juste une manière de pratiquer les choses. Mais nous ne sommes pas une secte selon la définition française, c’est-à-dire une communauté fermée qui bousille ses membres.
- Mais vous ne faites pas du prosélytisme en distribuant vos prospectus dans la rue ?
- Non, notre but n'est pas de recruter, plutôt de partager notre science de l'âme.
- Il n'y a pas eu aussi une histoire de l'un de vos leaders spirituels qui s'est barré avec la caisse à la fin des années 80 ?
- Certes. Quand tu crées un mouvement, qu'il est ouvert à tout le monde, forcément, il peut y avoir des escrocs et des gens mal-intentionnés qui viennent pour profiter de la crédulité des gens. Il y a même eu des attouchements. C'était n'importe quoi. Depuis, on a fait le ménage et nous nous sommes structurés pour éviter ces horreurs.
- Au final, ta vie de Hare Krishna te rend heureuse ?
- Oui. Et ne va pas croire que je suis un yogi enfermé dans une grotte ; j'ai une existence tout à fait ordinaire. Disons que lorsque le matin, quelqu'un prend le temps de se laver les dents, moi, je prends le temps de m'occuper de ma vie spirituelle. Et ça me fait un bien fou. »P7090840 (1)Épilogue
La nuit tombe. Et sur cette métaphore bucco-dentaire, je décide de rentrer chez moi, les oreilles encore bourdonnantes de chants à la gloire de Krishna. Avant de me coucher, une vieille connaissance a cependant décidé de me rendre visite :

« Alors, c'était comment ?
- Ah, te revoilà, Crise Existentielle. Plutôt pas mal, mais tu sais, au final, je suis un mec libre et indépendant, moi, les dogmes, l'esprit grégaire, c'est pas trop mon truc...  
- Ouais... C'est surtout quand tu as appris qu'un de leur grands interdits était le sexe avant le mariage que tu t'es fait la malle. Ça, ça a dû bien te refroidir.
- On ne peut rien de te cacher. Vicieuse comme tu es, je ne suis pas prêt de te résoudre. Mais tu sais quoi ? Maintenant que j'y pense, toutes ces prières, ces danses, ces réflexions métaphysiques, ça m'a au moins permis une chose : de me couper définitivement la chiasse. Et pour ça, vraiment, je leur en serai ÉTERNELLEMENT RECONNAISSANT. »

Crédit photos : MDS