Le week-end avait commencé un soir indéfini de la semaine. Je rejoignais chez lui Onur qui revenait de Madrid et Manchester où il m'énumérait alors tous ses plans cul Grindr-EasyJet. «J'ai adoré Manchester. Je croyais y trouver que des passifs, mais figure-toi que c'est une ville d'actifs». Lars nous rejoignait épuisé. Il avait passé sa journée à traquer les drogues disséminées dans son appart' avant que son père, qui avait la qualité d'avoir fait le goulag comme opposant politique en Union Soviétique, ne vienne lui rendre visite pour quelques jours. On rejoignait Ady, qui mixait au Ficken3000, la boîte à cul de Neukölln où, entre 2h et 7h du matin, se retrouvent autour d 'un glory hole la mafia gay internationale, des réfugiés syriens qui essaient de s'intégrer et les daddys turcs qui finissent leur service de taxi ou de kebab. La marque Vêtements a fait un T-shirt avec le logo du bordel (vendu pour la modique somme de 600 €, c'est du coton ceci dit, sans accord ou copyright de la direction évidemment), ça donne une idée du degré de place to be. Ou not to be, that is the question. Le patron s'enorgueillissait dans une interview à Siegessäule pour fêter les 3 000 ans du Ficken, avec un oeucuménisme germanique d'après Guerre mondiale, de réunir Juifs et Arabes, mais plutôt tendance vieux gay miso que néo-queer, les filles n'étant tolérées que depuis peu, et pas toujours dans les backrooms. Le barman nous fait savoir qu'on n'est plus trop les bienvenus, voire même que ce serait mieux qu'on ne revienne plus. Une fois, on était tombé sur son profil Grindr ; la headline était NO DRUGS. NO FUNNY HIPSTERS. En gros, ce mec nous déteste. On est quand même parfois rappelé à l'ordre que le vent de liberté qu'il y a à Berlin n'est somme toute que du vent, et que tout ça pourrait très bien prendre fin aussi vite que la République de Weimar.

Un peu en bad, on file à SOUNDS à la nouvelle soirée de Mashyno, où l'on rencontre un couple d'Australiens qui vient de se faire ban for life de l'entrée de la Griessmühle parce qu'on les avait chopés avec une bouteille de G. C'est dommage, ils avaient déménagé presque en face du club. Comme quoi, on trouve toujours pire.

L'ambiance était sauvage, probablement parce qu'il y avait plein de Brésiliens. Rotciv, un Pauliste installé à Berlin, était aux platines. Marcus, Anderson ou Caio dansaient pour oublier la très probable élection de Jair Bolsonaro. Mauro rebaptisait son pays BraSSil, et ça finissait qu'on décidait de ne pas dormir pour être à l'heure à la grosse manif antifa qui réunirait 242 000 personnes selon les organisateurs (la police allemande ne s'embarrasse pas de compter). Évidemment, on n'était pas à l'heure, et un groupe décidait d'y aller en taxi. Aller à la manif en taxi, décidément, la gentrification de Kreuzberg était achevée. Comme tout le monde avait perdu son cerveau pendant la nuit, on perdait surtout notre temps à ne pas se retrouver («Je suis près d'un réverbère», «Je suis à côté d'une meuf en rose», «Je suis devant une scène où il y a l'air d'avoir le Johnny Halliday allemand, mais vivant, j'aimerais bouger please»). Finalement, on se réunissait devant un car de police. «Et si on allait plus loin des flics, un peu plus près des étoiles ?». Nikki nous quittait déjà pour raison de force majeure : «Je dois rentrer, faut que j'aille voir mon chat». Un animal peut aider à structurer sa vie, c'est pour ça que je n'en ai pas. Je me souviens d'un dealer local notoire, le plus gros cramé de l'Union Européenne, qui n'a pas dû dormir depuis 2007, un jour à l'acide l'autre au crystal meth, qui m'avait sorti en club : «Je peux pas rester, j'ai des responsabilités mec, j'ai un chien».

La scène clubbing était présente derrière les chars techno qui donnaient au Tiergarten un air de Love Parade. Je croisais un kid du Berghain qui me donnait son agenda sorties du week-end. «Le mec est très techno nineties», me disait-il en connaisseur du DJ inconnu de cette soirée comme on aurait dit «Ce soir, on joue Brahms à Pleyel».

On ne devait pas sortir le samedi parce que comme dit Rob, «à Berlin, personne ne sort un samedi, c'est le jour où tu fais un party break». Mais comme Philippe était venu pour le week-end, on faisait juste une toute petite sieste pour faire un tout petit tour à Pornceptual, de 5h du mat' à midi. On y rencontrait la ravissante et callipyge Renée de Rue 89 venue faire un reportage embedded, et qu'on recroisait d'ailleurs le lendemain au Berghain, où on était allé voir Jennifer Cardini. Comme il y avait aussi un autre journaliste de Brain qui préfère rester incognito, elle ironisait : «Dis-donc, y'a tous les merdias, c'est rempli de journalopes». Quand on croisait Andrea, un politologue italien topless sur le dancefloor du Panorama, Philippe ajoutait : «Sinon, en France, on a Eric Zemmour». Comme d'hab', un embouteillage se créait aux toilettes parce qu'un groupe de gens s'embrassait avec émoi comme des familles réunies des deux Corée. Ça faisait deux heures qu'ils s'étaient pas vus.

M'étant assise 3 fois en 4 jours, je prescrivais à mes jambes d'aller finalement me coucher. Pas si pressée tout compte fait, je traînais sur Messenger comme si j'étais au bureau et j'échangeais un good night kiss avec Dhaval, mon Indien dans la ville favori. «J'ai finalement dormi 3 heures. C'est mon dernier jour de jeûne. C'est Navratri, ma fête indienne préférée, on danse pendant 9 jours avec des vêtements super colorés. C'est vraiment la période de l'année où j'ai le mal du pays.» De toute évidence, ça doit être pour des raisons autres que celles énoncées, parce que si t'aimes danser pendant 9 jours sans manger dans des fringues flashy, Berlin, c'est Navratri toute l'année.