Au moment de la sortie de la première compilation Shaolin Soul en 1998, est-ce que tu t’imaginais en faire un quatrième volume vingt ans plus tard ?
Uncle O : Alors ça, pas une seconde ! À l‘époque, c’était un pari, il y avait peu de compilations soul, et les seules que l’on pouvait trouver étaient essentiellement composées de tubes intemporels. Moi, c’était davantage un projet de fan : depuis quelque temps, je faisais des cassettes avec tous ces morceaux-là et, à force de les entendre, plusieurs proches m’ont conseillé d’en faire des compilations. J’ai démarché un label, qui s’est tout de suite montré intéressé et qui a eu l’idée de conceptualiser l’ensemble en présentant le projet comme une compilation de morceaux ayant inspiré le hip-hop, et plus particulièrement le Wu-Tang. Tout de suite, ça a permis à Shaolin Soul de toucher des gens qui n’écoutaient pas de la soul, ou des amateurs de rap qui ne s’imaginaient pas une seconde tendre l’oreille à des morceaux de la sorte. 

Depuis cette première compilation, on sent une volonté de la part des labels de ré-éditer sous forme de compilation tout un tas de périodes méconnues. On peut donc logiquement se dire qu’il est désormais plus facile de réaliser un nouveau volume de Shaolin Soul ?
Je ne peux pas parler au nom de tout le monde, mais ça reste compliqué de rassembler des musiques publiées par des labels très différents. Contrairement à Atlantic, Stax ou Motown, qui peuvent plonger dans leur catalogue pour produire rapidement une compilation, je tape dans des titres moins connus. Il n’y a parfois plus aucune trace de l’artiste, et il faut donc faire de longues recherches pour obtenir les droits de tel ou tel morceau.

Dans ce cas, combien de temps mets-tu pour réaliser des compilations comme Shaolin Soul ?
C’est difficile à dire, tout se fait au fur et à mesure. Je fais ça sur la longueur en mettant régulièrement des morceaux de côté. Le volume 3, par exemple, était quasiment prêt au moment de la sortie du volume précédent en 2001. Finalement, il n’est sorti qu’en 2014… J’ai donc dû faire quelques modifications au niveau du tracklisting. Tout ça pour dire qu’une compilation peut prendre plusieurs années. Ce n’est jamais un travail à temps-plein, mais il faut du temps pour retrouver des artistes tombés dans l’oubli, morts ou sans ayant-droits. Avec le temps, j’ai d’ailleurs revu mon processus de travail : désormais, je pars avec un projet de 50 titres en tête avec l’idée d’en avoir au moins une petite vingtaine à la fin. Toujours en espérant, bien sûr, avoir ceux qui figurent sur ma top-list.ShaolinSoul3Internet a dû tout de même faciliter toutes ces recherches, non ?
C’est bien évidemment plus pratique, mais ça ne change parfois rien quand on a affaire à des problèmes juridiques ou personnels entre les auteurs du morceau. Ça arrive souvent que l’on ne sache pas à qui appartient telle ou telle musique, et c’est un vrai casse-tête quand ça se produit.

Il y a un titre que tu rêverais d’inclure dans les compilations Shaolin Soul mais sans y parvenir ?
Oui, mais je ne peux pas en parler. J’ai toujours l’espoir de le négocier pour le prochain volume. Oui, parce que l’aventure de ces compilations est loin d’être finie ! (Rires)

Quelle est la différence pour toi entre Shaolin Soul et des projets comme Cosmic Machine, qui reprenait des morceaux électro d’artistes français des années 1970 ?
C’est assez différent, en effet. Cosmic Machine raconte avant tout une histoire vraie, précise. Elle a un ancrage culturel en s’intéressant spécifiquement à un genre et à un territoire bien particulier. Pour Shaolin Soul, en revanche, la thématique est plus vaste, d’autant que l’on ne se focalise plus uniquement sur les titres samplés par le Wu-Tang aujourd’hui. Disons que ce sont des compilations à l’univers plus ouvert, donc avec beaucoup plus de choix dans la sélection.

D’un point de vue personnel, qu’est-ce qui t’a toujours attiré dans les samples du Wu-Tang ?
À l’époque, j’écoutais tous les morceaux que pouvait produire RZA, que ce soit pour le Wu-Tang ou pour les différents albums solos des membres du groupe. Il avait le don de sampler des musiques très peu utilisées ou connues du grand public. En mettant tous ces morceaux d’origine bout à bout, je me suis rendu compte que ça leur donnait un sens et que ça permettait à la soul de sonner différemment d’une compilation où on retrouverait les éternels Aretha Franklin, Marvin Gaye ou James Brown. La manière que RZA avait de laisser un petit bout de voix en plus de la boucle samplée m’a toujours impressionné. On avait parfois l’impression que le disque était rayé ou un peu crade, et j’aime ça ! Ce qu’il a accompli pendant toutes ces années, j’appelle ça de la hip-soul, quelque chose que Jay Dee a pas mal fait également.

J’ai bien conscience que c’est une question assez vague, mais, selon toi, à quoi reconnaît-on un bon sample ?
C’est hyper-subjectif, en effet : tout dépend de la façon dont le producteur amène le sample et conditionne le tout. Un même sample peut donner un morceau horrible ou alors un truc carrément mortel. De même, je connais de très bons morceaux avec de très mauvais samples, et inversement.
SaolinSoul4

Quel artiste est le meilleur sampleur d’après toi ?
Je pourrais te citer les classiques du genre : Pete Rock, DJ Premier, DJ Muggs, Jay Dee, Madlib, Lord Finesse et, bien entendu, RZA. Le truc, c’est qu’il a toujours su sampler de bons titres, avec une vraie patte et une vraie unité dans son approche. Le plus marrant, c’est qu’il avait été invité sur Radio Nova à la fin des années 1990. Un journaliste lui avait fait écouter ma compilation. Il la trouvait super, mais il ne se souvenait absolument plus avoir samplé tous ces morceaux. Il planait sans doute pas mal à l’époque, mais je pense que son manque de souvenirs est surtout dû à son mode de travail : il devait se ramener avec une tonne de disques en studio, les écoutait et bossait sur le premier titre qui lui plaisait sans forcément s’y intéresser plus que ça. Et puis, il faut le dire, la fin des années 1990, c’était aussi une période où il venait de se faire virer de plusieurs studios new-yorkais après avoir bousillé plusieurs sound-systems à force d’écouter ses morceaux beaucoup trop forts…

Et actuellement, il y a des producteurs qui t’intéressent plus que d’autres ?
Knxwledge a clairement son mot à dire, selon moi. Lui aussi sample beaucoup de soul, mais il y en a beaucoup d’autres. Le hip-hop ne se limite plus à la soul aujourd’hui.

On a en effet l’impression qu’il y a moins de soul dans les samples hip-hop ces dernières années…
Le truc, c’est qu’il y a de gros problèmes liés aux droits d’auteurs désormais. On ne peut plus sampler comme à l’époque. Aussi, il faut avouer que 95% de la production actuelle est de la trap composée essentiellement à partir d’une 808, ce qui rend difficile l’appropriation de la soul. Cela dit, je suis persuadé que la soul est toujours omniprésente : ça ne m’étonnerait pas d’apprendre que beaucoup de producteurs actuels filtrent uniquement la basse d’un morceau soul pour l’intégrer ensuite à leur 808, ce qui leur permet de ne pas payer de droits et ne pas avoir à déclarer le sample utilisé. Les producteurs rejouent beaucoup plus facilement aussi : au début des années 2000, c’était déjà le cas avec RZA, qui en avait marre qu’on lui réclame des droits d’auteurs et qui avait donc commencé à apprendre la guitare. Au milieu des 90’s, Puff Daddy appelait même carrément les ayant-droits avant d’utiliser un sample pour dealer un tarif favorable. Si le montant était trop élevé, il ne faisait pas son morceau.

Il y a aussi le fait que le sample est tout simplement une technique moins utilisée aujourd’hui, même si toujours présente…
Oui, le sample, d’une manière générale, est moins populaire à l’heure actuelle, on utilise davantage des type-beats ou des boucles d’ores et déjà enregistrées. Cela dit, comme je te le disais, je reste persuadé qu’ils sont surtout davantage masqués, ou alors rejoués par de vrais musiciens. Ce que fait beaucoup Kendrick Lamar, par exemple.

À ton avis, est-ce que l’on peut-on sampler sans être foncièrement nostalgique ?
Des mecs comme Black Milk y parviennent parfaitement. Lui, il sample de la soul, mais tout en rejouant les parties de batteries et en y injectant des ambiances nettement plus violentes. Knxwledge a lui aussi une manière d’envoyer ses beats de façon archi-moderne. Ses morceaux ne durent qu’une minute, mais ils triturent de façon très intelligente les répertoires soul et jazz. black-milk-sparkle-record-studio

Black Milk

Tu pourrais me dire quel est ton morceau de hip-hop avec un sample de soul préféré ?
Je dirais Please Listen To My Demo d’EPMD avec le sample de Riding High de Faze-O, que l’on peut retrouver sur Shaolin 4, justement. J’ai toujours ressenti un truc spécial avec ce morceau, le sujet est assez mortel et j’ai toujours été fan du titre original. Ce n’est pas forcément mon préféré, mais c’est celui qui me vient en tête à cet instant.

Et là, si tu devais extraire trois titres de Shaolin Soul 4, ce serait lesquels ?
Forcément, il y a Riding High de Faze-O, dont je viens de te parler, mais il y a aussi Sweet Stuff de Sylvia et Intimate Friends d’Eddie Kendricks. Chez la première, j’adore tout : sa voix, sa musique et son histoire. En fait, il s’agit de Sylvia Robinson, une artiste qui avait un groupe de soul avec son mari, Joey, dans les années 1950, puis un label soul sur lequel étaient signés des groupes comme The Moments. Bon, je sais qu’elle n’est pas exempte de tout reproche : au croisement des années 1970 et 1980, elle a fondé Sugar Hill Records et a arnaqué tous les rappeurs qu’elle a pu signer sur cette structure. Mais bon, j’adore l’un des tubes (Shame Shame Shame), qu’elle a enregistré sous un autre nom, ses disques solos dans les 70’s sont imparables et c’est une énorme influence de Jay Dee, qui l’a samplé à foison. Quant à Intimate Friends d’Eddie Kendricks, je dois dire que je pourrais écouter ce morceau tous les jours et toute l’année. Ce n’est pas très loin de ce qu’aurait pu faire Marvin Gaye, dont je suis très fan, mais c’est impeccable. On me dit souvent que je mets des morceaux trop évidents, donc j’ai longtemps hésité à l’inclure sur Shaolin Soul 4, mais je l’aimais trop. Il fallait qu’il soit là, d’autant qu’il a été beaucoup samplé par le hip-hop West Coast.

++ Shaolin Soul 4, la nouvelle compilation d'Uncle O,  est disponible ici