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C’est l’ouvrage monstre de la rentrée littéraire. Monstre et génial. Pourtant, il y en a eu des biographies de Warhol. Dont l’excellent Holy Terror. Des tonnes de biographies. Mais vous ne trouverez rien qui arrive à la cheville de cet Andy chez Casterman. Pourquoi ? On va vous expliquer.

D’abord, la masse d’informations. Ce sont dix livres en un. Dix livres pour dix périodes. Dix livres, avec chacun son style. Chacun son dessinateur. Parce que le grand Warhol était mouvant. Changeant. Et que son oeuvre s’en faisait l’écho. Ce roman graphique est pensé comme l’exceptionnelle scénographie du Musée Van Gogh à Amsterdam (où chaque salle héberge une période chromique du peintre et une page de biographie). Un aller-retour permanent entre art et artiste. Comment mieux s’introduire dans un esprit ?9782203127371_ANDY (BROCHE)_P081_300-page-001 (1)

Mais si ce livre est si génial, c’est surtout parce qu’en soi, il est une oeuvre d’Andy Warhol. Présenté et vendu comme un produit de consommation de supermarché. Comme les Campbell’s Soup Cans. Sur la couverture s’affiche en énorme et étoilé (pubards des années 90, gros bisous) “Un rapport qualité prix imbattable : 562 pages en couleur” allant même jusqu’à préciser “poids net 1,55 kg”. Il faut dire que le livre est effectivement gigantesque. De ceux qui font prendre des courbes aux biceps et aux pectoraux après la lecture. Une tranche dorée. Un magnifique objet. On serait au rayon culture de Leclerc, on vous dirait que c’est un très beau cadeau de Noël. Mais il vaut mieux le garder pour soi.

On traverse toute la vie d’Andy. Cette enfance chétive, pauvre, mais pleine d’espoir. Sa montée. Sa (non) sexualité. Tout y passe. Parfois par de longues scènes de dialogues précises. Parfois, par une suite de pages silencieuses, presque oniriques. Plus que des faits - parce qu’on ne peut pas tout retenir dans cette somme - on s’enlise dans les méandres de cet esprit tortueux. Et en refermant le livre, on sent, on pense, on renifle le warholisme. Et c’est ça une bonne, une excellente biographie. Ce n’est pas comprendre un esprit, c’est s’en enduire. Pour les connaisseurs, le même effet qu’après avoir lu le chapitre sur le ménage dans le livre signé Warhol himself, Ma philosophie de A à B et vice-versa.  

Andy, un conte de faits, éd. Casterman, 562 p., 35 €

9782344028971-XLe cinéma, la littérature, le spectacle vivant, la télé… le monde de la création, du loisir et de la culture se mourait de se prendre au sérieux. Mais voilà que les choses changent. Heureusement. Dieu qu’on étouffait. En particulier dans un domaine : celui du porno. On ne plaisante pas. Le porno moderne a fait autant de mal au sexe qu’Instagram à l’ego, idéal du moi et autres instances psychologiques détruites. À quel moment le sexe est-il devenu une question de performances et une activité normée, au lieu d’être un champ de liberté, de plaisir et de jeux ? Mais on s’agace tout seul, parce qu’on veut en venir aux bonnes nouvelles. Et donc, à Bastien Vivès. Notre chouchou, comme tout le monde, qui redonne au sexe graphique sa liberté et sa joie. Celles des Reiser et consorts. Bastien sort Petit Paul dans la collection Porn’ Pop chez Glénat. Et comme le dit notre amie et directrice de la collection Céline Tran (ex-Katsuni), “il ne s’agit pas d’une BD à vocation masturbatoire. Je fais allusion à sa liberté de ton, son audace, sa créativité. C’est là pour ma part que j’ai pris mon pied.”Bastien-Vives (c) Myrabella - Wikimedia Commons (1)Ô oui, quel pied. Tous les fantasmes sont là. Simples. Légers. Évidents. Bastien Vivès va même plus loin en mettant en images les codes du porno d’internet : Hentai, interracial… Tout y passe. Paraît-il qu’on a parlé de polémique avec ce livre. Que certains ont été choqués par la BD. Pensez-vous, un enfant qui fait du sexe ? Tabou. Sorcellerie. Cour internationale de La Haye et lapidation en place publique. Mais le sexe et la morale ne doivent pas plus se côtoyer que la Lune et le Soleil. Tout au plus, l’un éclairant l’autre pour le rendre plus beau. Et puis, un enfant de cinq ans avec un chibre plus gros que lui, qui éjacule des hectolitres… On va dire qu’on est dans l’ordre du fantasme. D’autant plus que si Bastien a bien compris quelque chose, c’est le pouvoir de l’innocence dans la libido. Et c’est un livre innocent, même si, oui c’est vrai, on peut y trouver une pénétration pseudo-incestueuse pour faire éjaculer une grand-mère japonaise changée en bouc extra-terrestre. 

Il ne faut pas acheter ce livre pour le sexe. Mais le lire est un acte de pure liberté. Éclatez-vous, ce n’est que du sexe. Notre dernier espace de liberté, de créativité. Le dernier loisir gratuit. L’ultime forme de communication entre deux (ou plus) personnes. La seule bulle magique qui échappe au capitalisme, au consumérisme et à la start-up nation. Aux armes.

Petit Paul, de Bastien Vivès, éd. Glénat, 176 p., 12,90 €

les-arenes-1539653916Elle vient de fêter ses 60 ans, notre République. Elle a encore quelques beaux restes, mais déjà on la traite comme une vieille radoteuse. Déjà, on est prêt à l’envoyer à l’Ehpad. Déjà, on réfléchit à investir dans le Palais Bourbon en viager. Et peut-être qu’on a raison. Peut-être qu’elle a déjà bien vécu la vieille dame. En tout cas, il est de bon ton de l’affirmer lors d’un brunch ou d’un apéro dinatoire, ou de n’importe lequel de ces rendez-vous où le sexe et le foot ne semblent pas le bienvenus à la table des discussions. Quitte à l’affirmer, autant avoir deux ou trois arguments bien ficelés. On ne sait jamais, pour peu qu’on tomberait sur un docteur en droit constitutionnel.

Et là, donc, on ouvre la BD de Thomas Legrand. On dit “de lui”, même s’il ne l’a pas dessinée, mais il l’a voulu, il l’a écrite, scénarisée et il joue même dedans. Et pour ceux qui ne sont pas habitués de ses chroniques sur Inter, le ton est léger. Léger, genre, dès la première page De Gaulle fume de l’opium. Transformer le général en chasseur de dragon n’empêche pas d’amener du fond. Beaucoup de fond même. On le dit souvent, la Vème a été taillé sur mesure pour le grand Charles (signe d’ailleurs de son essoufflement, puisque Macron est certainement le président le plus gaulliste et que les Français ne semblent pas y trouver leur compte), mais ce qu’on oublie souvent, et que la BD rappelle, c’est qu’elle a surtout été créée pour répondre à la situation algérienne. Non pas réellement pour relancer la France d’après guerre (13 ans après), mais surtout pour maintenir l’Empire. Éviter l’éclatement de la France par ses colonies. Gérer une insurrection qui sentait bon la poudrière. Et aujourd’hui, si le pays n’a toujours pas digéré et assumé son passé colonial, sa constitution répond toujours à sa problématique.LHistoireDeLaVeRepublique_Int_extrait-5-5-page-001Concrètement ? Comme le répète plusieurs fois Thomas Legrand, la France est le pays démocratique où le président a le plus de pouvoir. Tout simplement. Monarchique ? Oui, un peu. Beaucoup même. Sauf que si le monarque tirait sa légitimité de Dieu, le président la tire du suffrage universel. Cette vox populi qui justifie tout. “Je ne fais qu’appliquer mon programme que les Français ont accepté”, comme si le programme était le seul, ou même le principal, argument de vote pour les électeur. Ou “mais Cyril Hanouna est regardé, on doit le laisser à l’antenne, on ne doit pas choisir pour les gens ce qui est bon pour eux”. Mais depuis quand les gens savent-ils ce qui est bon pour eux ? Vous voulez envoyer tous les psys à Pôle Emploi ? Le livre de Thomas Legrand est assez neutre. Mais on vous assure qu’à la fin, vous aurez de grosses envies de changement de constitution. Vous comprendrez surtout plus de choses (comme la différence concrète entre un ministre d’État, un ministre et un secrétaire d’État). Et en particulier pourquoi vous vous sentez à l’étroit en France. Soixante ans, un bel âge pour la retraite.

L’Histoire de la Vème République, de Thomas Legrand et François Warzala, éd. Les Arènes, 170 p., 22,90 €

9791090724471 (1) (1)Tous livres confondus, le projet le plus fascinant de la rentrée. De l’année. Et sûrement beaucoup plus encore. Comme toutes les oeuvres fascinantes, elle est exigeante. Non, ce n’est pas une BD pour ton neveu Kevin. Mais pour les fans de Lynch et d’univers-freaks, bienvenue chez vous.  Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est une putain d’aventure psychédélique. Une porte spatio-temporelle. Présentée comme un carnet de croquis, comme le journal intime d’un psychopathe multinévrosé. Les lignes du cahier en fond ne peuvent détourner l’attention de ces dessins puissants. Des crayonnages qui sembleraient compulsifs s’ils n’étaient pas aussi virtuoses. Emil Ferris & Monsieur Toussaint Louverture_Monstres_Planches_Double_HD_3 (1)_1Le plus fascinant est l’histoire autour du livre. Une légende en soi. Emil Ferris a frôlé la mort le jour de son quarantième anniversaire. Une maladie qui la transforme en monstre, selon elle. Qui la paralyse. Adieu le dessin. Mais dans une fièvre, elle voit “l’ange de la mort apparaître sous la forme d’un casier classeur qui m’a dit “tu continues ou tu abandonnes” et alors j’ai commencé ma guérison.” Pendant des années, elle va travailler sur ce livre. Son premier. Son unique. L’histoire d’une petite fille dans le Chicago des années 60, qui croit aux monstres, et enquête sur la mort de sa voisine rescapée de la Shoah. Oui, un pitch bien lourd déjà. De multiples entrée. De multiples lectures. Dès les premières pages, la frontière entre monstres et normalité est détruite. À partir de là se déroule cette histoire, qui en dit long sur ce qu’a traversé son auteur.© Emil Ferris & Monsieur Toussaint Louverture_Monstres_Planches_Double_HD_2 (1)Un jeu de couleurs, de perspectives. Pas de cases. Des dessins clairs ou oniriques. Uniques et immense, ou multiples et détaillés. Des textes que Philip K. Dick n’aurait pas reniés. Un livre qui ne laisse pas tranquille. Qui oblige à la vigilance. Qui gratte derrière les neurones, là où se cachent les certitudes. Un livre venu des entrailles, vomi d’un jet d’honnêteté pure. Impossible de garantir à chaque lecteur qu’il aimera ce livre. Mais il ne pourra pas l’oublier.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, d’Emil Ferris, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 416 p., 34,90 €