Pourquoi avoir choisi de sortir de sortir Superior State en auto-production ?
On est allé voir des labels qu'on aime bien mais c'était compliqué pour plusieurs raisons. On était pas autonomes, on devait subir le calendrier des autres groupes. Ca faisait déjà un moment qu'on avait sorti nos deux premiers EP's, on ve voulait plus attendre. On en a donc profité pour réaliser un vieux rêve : monter notre propre label, Artefacts. Mais on était pas tous seuls. On l’a fait en co-production avec Anaïs Ledoux, Stéphanie Fichard et Patrick Votan du label CryBaby. Ils ont fait un super travail pour trouver des subventions, des distributeurs, un éditeur...

C'est vrai que vous avez mis du temps - six ans - à sortir votre premier long-format. Ce n'est pas la norme aujourd'hui.
L'industrie du disque - comme toutes les industries culturelles - est très boulimique, mais ce n'est pas très sain pour la création. On avait envie de prendre notre temps pour faire les choses bien. On a aussi passé beaucoup de temps à tourner ces dernières années, on n'a pas eu beaucoup le temps de se reposer.

Il faut aussi préciser que vous supervisez tous les échelons de la fabrication du disque, ça prend du temps.
Oui, on touche un peu à tout : à l'aspect visuel, la composition,  la production, l’enregistrement et le mix. Même si on délègue certaines choses, on est présents à toutes les étapes pour donner notre avis. Mais ce qui a surtout été long, c'est qu'on a voulu essayer de nouvelles choses. Tenter d'aller sur de nouveaux terrains musicaux. Et quand tu sors de ta zone de confort, parfois, tu te plantes.

C'est vrai qu'on entend plus d’influences différentes que dans vos derniers EP's à l'écoute du disque. Parfois même au sein d’une même chanson.
Avant on était plus dans des carcans stylisés, dans quelque chose d’assez 80’s et synthwave dont on s’est un peu détachés. Même si on s'est retrouvé sur un terreau musical commun plutôt rock, on écoute plein de choses différentes : du shoegaze, de la techno, du rap, du black metal...

Des choses un peu rugueuses, avec une énergie rentre-dedans. On accole souvent des étiquettes comme "post-punk" ou "coldwave" à votre musique. Vous trouvez ça réducteur  ?
Si totalement, on ne s'est jamais reconnu dans ces étiquettes-là. Il y a des groupes qui sont résolument dans une niche post-punk ou coldwave. Nous on a toujours fait de la musique qui était inspirée par ces musiques-là, mais aussi par d'autres choses. Et sur cet album, on a voulu se détacher encore plus du son rock 80's.

Surtout que ces choses auxquelles vous êtes comparés ne veulent plus dire grand-chose aujourd'hui. Le post-punk, à l'origine, c'est un terme qui regroupe des musiciens très différents mais réunis par un certain état d'esprit radical. Aujourd'hui, on le limite à des codes et des gimmicks.
Totalement. Quand les gens disent “post-punk” aujourd'hui, ils ont en tête quelque chose de très référencé : Killing Joy, Joy Division, des choses comme ça. Alors que l’énergie originaire du post-punk, c’est de repartir sur quelque chose de nouveau. Et ça voulait dire expérimenter musicalement, s'ouvrir à des influences différentes. À des trucs méprisés par la première mouvance punk, comme le disco. 

D'une certaine manière, cet éclectisme résonne avec la manière d'écouter de la musique de notre génération.
Oui, ça touche notre génération qui a grandi avec Internet. Quand tu devais acheter tes disques avant, tu choisissais ton truc et tu t'y tenais. Tu t'habillais avec un look adapté et tu incarnais totalement ce que représentait cette musique. Aujourd'hui, c'est un peu terminé. Tant mieux.

Est-ce vraiment une bonne chose ? Est-ce que ça ne détruit pas l'aspect communautaire de la musique ?
C’est à double tranchant. D’un côté, tout devient un peu aseptisé aujourd’hui. Il y a un côté un peu fourre-tout. Mais musicalement, cette ouverture amène une richesse énorme.

Pour la release party du disque, vous n'avez pas invité des artistes issus de la scène rock, mais plutôt des artistes techno et noise tels que les types de Mind Records et des Éditions Gravats. C'était un statement
Complètement - on ne voulait pas faire quelque chose de rock sur un format concert. On trouve qu'il y a une émergence plus forte dans les scènes représentées par ces labels que dans les scènes rock et post-punk actuelles, qui sont assez pauvres. 

Dans quelles conditions matérielles est-ce que vous avez enregistré l'album ?
De manière assez DIY. On n'aime pas trop les studios, le fait de devoir venir à certaines heures. Le disque, il s'est principalement fait dans notre salon, sans beaucoup de matos. On n'avait pas d'horaires ni de contraintes. On pouvait se réveiller et faire du son. C'est là où tu es le plus créatif. Après, on a enregistré dans un petit studio à Bagnolet. En revanche, on l'a mixé dans un beau studio dans une église à Leeds, c'était une autre ambiance !

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Pourquoi êtes-vous allés jusqu’en Angleterre pour faire mixer le disque ? 
On ne trouvait personne qui comprenne bien notre son en France. On voulait quelqu'un qui arrive à trouver un bon équilibre entre quelque chose d'un peu crade mais en même temps d'un peu lourd, qui ait du corps. Et puis on a trouvé ce type, Math Peels à Leeds, dont on aimait le travail. C'était cool. Au début, il voulait vraiment mixer à l'anglaise, en mettant de la réverb' partout. On a franchement dû se battre pour qu'il en enlève ! On voulait vraiment que les mélodies soit audibles.

Comment ça se passe quand vous faites du son dans votre salon ? J'imagine que vous n'êtes pas tous là à jammer avec vos instruments.
Non, on n'a jamais fonctionné comme ça. Il y a beaucoup de groupes rock qui sont attachés à l'idée de jouer en groupe, à l'ancienne. Nous, on a commencé à travailler avec des ordinateurs, et on est restés dans ce mode de fonctionnement. Les bases des morceaux sont conçues derrière un laptopOn part d’une ligne de basse ou de de synthé, et on compose à partir de là. Ça rend notre façon de travailler très organique : on pose une première piste, puis on en fait une deuxième, et cætera. La production intervient très rapidement. 

Vos visuels sont toujours très soignés. C'est important pour vous de proposer une esthétique globale auquel les gens puissent s'identifier ?
Les groupes qu'on adore ont des identités visuelles très marquées, et c'est vrai qu'on prend soin de cet aspect-là. On adore le côté visuel, l'esthétique, faire des choses fortes. Mais ce qui doit primer, c'est la musique. Aujourd'hui, on demande aux artistes d'avoir un packaging complet et pas seulement d'être musiciens. Ça revient avec ce qu'on disait tout à l'heure sur la voracité de l'industrie du disque : on te réclame toujours plus de contenu, de visuels et de clips. Ce qui est logique, parce que la plupart des gens (nous y compris) écoutent de la musique sur YouTube. 

Pouvez-vous me parler un peu du clip de Double Zéro ?
On avait envie de faire un clip en found footage, comme on l'avait déjà fait plusieurs fois dans le passé. On voulait travailler autour de la viande. L'idée de base est visuelle plus que politique (même si on a quand même notre avis sur la question). Les gens ne le remarquent pas forcément, mais dans le clip, on voit un mélange d’images de viandes industrielles et d'autopsies médicales. Durant le montage, on a vu des choses qu'on aurait préféré ne pas voir : des têtes, des femmes enceintes... Il y avait des moments où on avait envie de vomir.

Où avez-vous trouvé les images d'autopsie ? Vous avez dû aller fouiller dans les archives d'une fac de médecine ?
Tout était sur YouTube.  C'est intéressant parce que le clip de notre morceau Distance (où l'on voyait des gens se battre à la sortie d'un club, ndlr) a été censuré. Alors que les  images d’autopsies ne sont pas interdites aux moins de 18 ans. Il y a une forme d'hypocrisie. C'est assez révélateur du fonctionnement notre société, sur ce qu'on considère comme indécent ou non.

Le côté politisé du post-punk, ça vous touche ? Comme votre musique a un côté énergique et dansant, on pourrait presque la percevoir comme hédoniste.
On a des engagements personnels mais on ne se sert pas de notre musique pour véhiculer des idées. On considère qu'il n'y a pas besoin d'accoler un discours à la musique quand il n'y en a pas vraiment un dans le fond. On ne sait pas si notre musique est hédoniste. On aime bien le côté défouloir, mais on veut surtout faire de la musique pour ressentir des émotions. Quand on compose, on est avant tout à la recherche d'une mélodie qui nous émeut.

Cette sentimentalité, elle se déploie mieux sur l'album ou en live ?
Les deux ! Mais à la différences des nos deux EP's, sur cet album, il y a des morceaux qui prennent vraiment sens en live. 

Vous vous êtes aussi adjoint les services du batteur Guillaume Rottier (Quetzal Snakes, Holy Gray) sur scène. Ca change la donne ?
Au niveau de l'énergie, ça change tout. C'était aussi un moyen de rogner sur les boîtes-à-rythmes et de s'éloigner encore plus du son 80's. On a dû réapprendre à jouer sur scène avec cette nouvelle configuration. On repart un peu à zéro, ce qui est à la fois excitant et déstabilisant. Avant, on avait des acquis. C'était simple et efficace, mais un peu ennuyeux vers la fin. On a regagné en insécurité, ce qui est une très bonne chose. Quand tu es dans le confort, tu ne fais rien de bien. 

++ Superior State, le premier album de RENDEZ VOUS, est sorti le 26 octobre sur Artefact et CryBaby. 
++ Retrouvez RENDEZ VOUS en live le 9 novembre à la Machine du Moulin Rouge pour leur release party.