D’origine japonaise, les otome ont un succès phénoménal. Les studios de jeux vidéos se font des ovaires en or : 85 millions de personnes dans le monde ont utilisé le jeu Amour Sucré, du studio Beemov. Et 1492 Studio, un autre leader du marché, racheté récemment par Ubisoft,  a prévu de réaliser un chiffre d'affaires de 20 millions d'euros en 2018.  Car les applications des otome sont des « freemium » : on peut les utiliser gratuitement, mais elles proposent des options payantes. Et comme tout fonctionne sur le suspens (exemple : « est-ce que je vais accepter de dîner avec Bryan ou pas ? »), et ben les meufs raquent.

J’ai plus de 35 ans, je ne suis pas gameuse, mais il se trouve que j’ai, sous pseudo, écrit, pendant un an, 12 romances-érotiques-à-la-con, publiées d’abord en numérique puis en papier. J’ai relaté cette expérience traumatisante-  enfin traumatisante si on croit cinq minutes dans sa vie au féminisme et à la littérature- dans un essai, un pamphlet, dont le titre est clair : Lettre à celle qui lit mes romances érotiques et qui devrait arrêter tout de suite. (Editions les Echappés, 2017) Je racontais les coulisses ahurissantes de cette production en masse d’histoires d’amour légèrement érotiques. Mes éditrices m’envoyaient des tableaux excel de do et de don’t. Mes héroïnes devaient forcément être ou des étudiantes ou des assistantes, si possible vierges, elles devaient rougir quand un homme leur parlait et s’accomplir vraiment grâce à l’amour.  Mes héros milliardaires étaient blancs, puissants et mystérieux et un peu connards sur les bords. Il y avait des pratiques sexuelles autorisées et d’autres non (masturbation féminine : niet, c’est l’homme qui fait jouir / missionnaire sur une peau de bête dans un hôtel de luxe : oui). Bref, je dénonçais dans mon essai comment une production culturelle massive et ultra-lucrative répétait à l’envi des stéréotypes réactionnaires et sexistes sur les femmes et les hommes, tout cela sous le vernis d’une modernité factice (les livres se téléchargent, et mes personnages s’envoyaient des sextos...), et comment on m’avait appris à prendre les lectrices pour des connes.

Un an et demi après la publication de ce pamphlet, je reçois toujours des droits d’auteur... pour mes romances débiles. Comme quoi des lectrices continuent à acheter mes livres, à me lire (enfin, à lire l’auteure new-yorkaise que j’étais censée être), à être excitées par mes scènes de sexe « romantiques » et « glamour ». Je suis à la fois totalement désespérée et un peu contente : ces droits d’auteurs ont payé mes vacances cet été.

Revenons à mon test d’otome. Vu mon expérience de « nègre de romance », je sais que je ne vais pas être objective, dans celui-ci, mais en même temps, je me sens capable d’ouverture d’esprit. Après tout, ces jeux sont basés sur le choix (la joueuse doit choisir entre telle et telle option, et cela influence la suite de l’histoire), or le choix des femmes, c’est bien ce que défend, entre autres, le féminisme, non ? Je télécharge l’application d’un otome à succès : Is it Love, Ryan, produit par le studio 1492.IMAGE 1 (1)Je suis d’abord accueillie par une musique de piano, une musique d’ascenseur. « Bienvenue à l’hôtel Mercure ? » Non, bienvenue dans un univers glamour. J’ai lu dans le résumé que j’allais travailler à Carter Corp, une firme d’influence à New-York, « fondée par le charismatique Ryan Carter ». Première étape : je dois choisir un pseudo. Vu que c’est un monde de milliardaires je choisis : « Jennifer Hart ». Pas de bol, le pseudo est déjà pris. Mais j’ai plus d’un tour dans mon sac : je m’inscris en tant que « Jennifer H4rt ».

On m’explique alors que je vais être « l’héroïne de mon histoire d’amour virtuel ». Chic ! Puis, que si je veux avancer dans le jeu, ça va me « coûter des points d’énergie ». Et merde. Je dois manger une banane ? Non, par contre je peux « en racheter ». Ah OK....

Me voici donc dans cette boîte, Carter Corp. Je suis « assistante en communication ». Attendez, je ne peux pas choisir mon taf ? Non. Mais ce n’est pas grave, apparemment, car j’ai un manager « serial lover ». Ouf, ça va mieux. Peu importe si je gagne le SMIC à Manhattan, si mon patron est sexy, n’est-ce pas ? Autre non-choix : je ne peux pas être attirée par une femme, je ne peux pas choisir mon orientation sexuelle. Je suis hétérosexuelle, point. Enfin plus exactement Alpha-sexuelle, c’est à dire uniquement attirée par les mâles dominants. Bonjour, je m’appelle Eric Zemmour et j’approuve cet otome.
IMAGE 2 (1)Toutes les quatre « pages » environ, j’ai un choix à faire, entre deux options. Là, je dois choisir si je veux aller à la soirée de la boîte ou rejoindre d’autres amis. Je clique sur « aller à la soirée d’entreprise ». Je suis avec mes deux collègues préférés, Matt et Liza. Il faut voir leurs tronches... Elle est une bimbo blonde à gros nichons, et lui est ultra gaulé, on dirait un prof de Club Med Gym. Ou Nicky Larson. Mais... ça se dessine encore, des trucs comme ça ? Ne nous égarons pas, continuons l’histoire...
IMAGE 3 (1)Après avoir mangé des petits fours, on décide d’aller danser en boîte, au Starlite, même si Matt est deg’, car il devra « jouer le garde du corps » (hein ?) Mais patatra, cruche que je suis (c’est un truc de romance et donc aussi d’otome, l’héroïne maladroite, qui peste contre elle-même), j’ai oublié mon sac au bureau.

Je rentre dans le building, y’a une histoire avec un vigile, c’est hyper long. Mais je prends enfin l’ascenseur. Et, je n’ai pas choisi ça, mais apparemment quand je me fais chier, je joue à un jeu sur mobile. Je joue à une histoire d’héroïne qui vit une romance torride avec son supérieur. C’est une pub pour un otome dans un otome. Vache qui rit 2.0.IMAGE 4 (1)

Quand elle joue, Jennifer, enfin moi, quoi, soupire : « Je ne vois pas pourquoi un homme puissant craquerait sur moi ». Et moi pour de vrai, Camille quoi, j’ai envie de balancer mon téléphone par la fenêtre. En 2018, le but ultime d’une héroïne, c’est qu’un homme puissant la trouve séduisante. Je pense que ma grand-mère hallucinerait si elle lisait ça... On se fout de la gueule des romans Harlequin de nos vieilles tantes, mais on ne fait pas mieux aujourd’hui.

Bon, je continue, je veux du sexe, moi. Et bien ça tombe bien : dans l’ascenseur rentre un homme « qui dégage une odeur subtile ». Je continue à jouer avec mon smartphone, addict que je suis. Je ne vois pas qui c’est, j’ai juste aperçu qu’il avait un « costume élégant » (NDLR : ce n’est donc pas l’homme de ménage, c’est important pour la suite). Et bim, l’ascenseur tombe en panne, mon téléphone n’a plus de batterie, je suis dans le noir avec l’inconnu. Que j’entends juste respirer. Et qui pose alors une « large main » sur ma taille. Question : dans la vraie vie, ça vous arrive, vous faites quoi ? Perso je hurle et cherche le bouton « secours ». Mais en tant que Jennifer, j’ai « de délicieux frissons qui courent sur ma peau ». WTF...  Tout ce qui est consentement, #metoo, tout ça, on oublie hein. Le mec « m’immobilise contre la paroi », et moi « j’ai le coeur sur le point d’exploser ». Il me caresse, je caresse son torse musclé, tout ça tout ça...IMAGE 5Ah ! La lumière se rallume, ouf !  Je vais enfin voir son visage. Pourvu qu’il ne soit pas laid comme un pou, j’aurais les boules (là c’est moi qui pense ça, Jennifer elle, a juste le coeur qui bat si fort). Ah non, pardon, je ne peux pas le voir, il n’y a pas les deux choix, là. Le jeu me dit qu’ « il me maintient fermement de sorte que je ne puisse pas voir son visage ». Le mec est violent, donc. Il doit vraiment être très, très laid, me dis-je en tant que Camille. Mon moi-Jennifer, elle, trouve ça sexy. Puis l’inconnu s’en va. Oui, la scène de « sexe » s’arrête là. Et oui, ça s’adresse à des femmes entre 20 et 35 ans... Je sors moi aussi de l’ascenseur, toute ravie, et toute gênée aussi. « Mon Dieu... Mais quelle genre de fille fait ça ? », dis-je.

Personne, meuf ! C’est même pas une histoire de fille facile, là, on s’en fout. C’est juste : à moins d’être à 3h du mat, en mini robe en latex, dans un club berlinois queer et BDSM où tout est basé sur le consentement, on ne se laisse pas peloter dans le noir par un inconnu, voyons. Beau costard ou pas ! Ce n’est pas une question de morale, c’est une question de bon sens, putain !

Je suis dans mon lit, avec mon téléphone, et je m’énerve toute seule contre mon avatar, et contre les scénaristes de cet otome. Je vous résume rapidos la suite, car ça dure des heures, ce jeu : ensuite je retrouve mes potes, et je suis toute boulerversifiée en repensant à « l’odeur virile » de l’inconnu (déodorant AXE ?). Le lendemain je déjeune avec Liza, qui se met à critiquer une collègue. « Quand il s’agit de dire du mal de cette garce, je suis toujours partante », dis-je. Ah oui, non seulement mon but ultime dans la life, c’est de me taper Bill Gates en beau gosse, mais en plus avec ma copine, ce qu’on adore, c’est traiter les autres meufs de garces, huhuhu !

Alors, qu’est-ce qu’elle a fait cette connasse de Chantale ? (je ne me souviens plus du prénom de la « garce », sorry) Et bien vous ne le saurez jamais et moi non plus, car j’ai une notification : je n’ai plus d’énergie. Soit je recommence demain, soit je paye. Il se trouve que c’est vrai, je n’ai vraiment plus d’énergie. J’ai passé plus de deux heures à jouer, et je n’en peux plus, de cette héroïne maladroite et hésitante, de son fantasme de « torse puissant et musclé », de son rêve de midinette d’épouser un milliardaire, et de ses potes qui ont 2 de QI. La suite, je la connais, j’en ai littéralement écrit 12, des histoires comme ça.643x0wC’est certes différent de la romance, de part le format (mobile), l’illustration (manga), et la notion de choix. Sauf que le choix se résume souvent à « je rougis, gênée » ou « je souris, gênée». Coucou l’empowerment. Les otome ne sont ni girl power, ni révolutionnaires : ils ne font que reproduire les clichés et les stéréotypes sur les femmes, les hommes, l’amour, et le sexe. Je comprends que ce soit addictif, et que ce soit consommé de façon « entertainement », mais bordel les meufs, arrêtez de vous vider le cerveau pour le remplir de merde... Et de dépenser de la thune là-dedans. Vous aimez les histoires d’amour ? Depuis dix ans il n’arrête pas de sortir de super comédies romantiques (coucou Judd Apatow), et des séries géniales (I Love Dick, bordel !) sur ce thème. Vous aimez le sexe ? Matez des vidéos d’Erika Lust, ou achetez les romans de la collection Point G à la Musardine. J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La mauvaise : faut arrêter avec ce truc de Prince Charmant, vous n’avez plus 12 ans. La bonne : il y a beaucoup mieux à découvrir, dans toutes ces fictions qui mettent en scène DES sexualités, DES féminités, DES masculinités.
674cc25150dbc97849d4cd061cb21f62Le jeu Is it love a été crée par une boîte cofondée par une femme, jeune, Claire Zamora.  Dans un article du Figaro, elle se justifie sur le côté « tradi » des jeux: « Nous utilisons quelques clichés, mais parce qu'ils plaisent à certaines femmes. Nous essayons de correspondre aux envies de tout le monde ». Traduisez : nous essayons de nous faire un max de blé en reproduisant tous les clichés et stéréotypes dont les femmes sont abreuvées à longueur de journée, depuis qu’elles ont 11 ans, via la presse féminine, la presse people, les comédies romantiques de base, les romances et la publicité. Sa boîte s’appelle 1492. Ils n’ont pas découvert l’Amérique, mais ils ont redécouvert un bon filon, le business du « cul-cul ». Pour les femmes, par des femmes, parce qu’on le vaut bien. 1492 appartient à Ubisoft. Les hommes, eux, peuvent jouer aux aventuriers avec le dernier Assassin’s Creed, graphiquement bluffant et scénaristiquement fascinant. Ou bien se marrer avec les légendaires Lapins Crétins. Nous, les crétines, on a des histoires d’amour réacs, dessinées en deux minutes sous Paint, par un stagiaire, et scénarisées à la truelle. Mais c’est ce qu’on aime, n’est-ce pas ? Pardon pour la vulgarité, et pardon pour la rime hasardeuse, mais avec ces otome, on nous la met. Bien profond. Aita ! (ça veut dire « aïe », en japonais.)