Qu'est-ce qui a déclenché ce projet ?
François Prost :
Je l'ai commencé il y a une dizaine d'années par hasard. Je faisais un balade à vélo le long du canal du Nivernais avec des amis, et au bout  d’un moment, on en a eu marre de rester sur les pistes cyclables assez monotones et on a embrayé vers les routes départementales. À un moment, je me suis retrouvé à attendre un pote sur un parking de discothèque, l’Attitude Club à Corbigny dans le Morvan, et j’ai été charmé par l’endroit. Ça ressemble à une ancienne ferme transformée en discothèque, c’était un dimanche matin, il y avait des bris de verre, des chewing-gum écrasés, des morceaux de flyers, bref plein de détails, alors que l’endroit était totalement désert, qui prouvaient l’existence d’une certaine agitation la veille. Comme je trouvais l’endroit assez étrange, je l’ai photographié, mais sans avoir d’idée particulière en tête. Je suis retombé sur cette photo quelques mois plus tard, je me suis dit que c'était un sujet intéressant. J'ai commencé à me documenter, à rechercher d’autres endroits dans le genre, et je me suis rendu compte qu'il y en avait effectivement pas mal.6-L-Acropol-91380Chilly-Mazarin(Essonne)-2013 (1)Elles sont encore en activité ?
Principalement oui ; après, certaines n'existent plus, c'est plutôt un secteur en perdition, mais l'idée de base était de photographier des clubs en activité car plusieurs choses m'intéressaient. Le fait que je me retrouvais dans la situation que je t'ai décrite avant, plus une autre raison, qui était de se demander : « Que sont les discothèques ? Pourquoi aller s’enfermer entre quatre murs acheter des boissons assez chères dans des endroits qui sont pas forcément dingues non plus ? ». Je cherchais à prendre du recul sur ce phénomène - c'est certainement en rapport avec mon âge, j'avais une trentaine d'années quand j’ai photographié la première discothèque. Je viens de Lyon ; quand j'étais adolescent, j'écoutais Skyrock et Fun Radio, et je me souviens des spots radio pour les discothèques. Il y avait un fantasme très fort autour, des endroits subversifs, obscurs, où se passaient des choses étranges. Après, mon travail parle aussi de ce que sont ces lieux-là ; par exemple l'Attitude Club dans le Morvan, on se rend vite compte que c’est un ancien corps de ferme réhabilité en discothèque, ça fait partie de la démystification des clichés de la fête. Ce sont des lieux qui architecturalement ont une histoire, sur lesquels on a parfois juste posé un néon, un laser ou une banderole, et on en a fait des clubs. Je reste intrigué par la manière dont ce fantasme est monté, créé, travaillé ; je trouvais intéressant de disséquer les codes et les symboles utilisés pour communiquer sur l’idée de fête, savoir pourquoi il y a beaucoup d'éléments de la Grèce antique ou des références à des grandes discothèques d'Ibiza ou de New-York.10-LeNiagara-44780Missillac(LoireAtlantique)-2014 (1) (1)Comment expliques-tu tout ce décorum un peu kitch, les néons géants, les palmiers, les colonnes doriques, les îles paradisiaques ?
Parce que justement, c'est de l'onirique et de l'ivresse, ce sont des endroits où l'on oublie le quotidien et qui doivent faire rêver ; et comme souvent ces lieux se trouvent dans des zones assez désertes en dehors des villes, on leur donne une charge symbolique. L'idée de départ n'était pas de montrer uniquement les discothèques situées en province ou en zone péri-urbaine - j’aurais aimé photographier des clubs de ville, mais esthétiquement parlant, ce n’est pas ça. Dans les villes, on a souvent affaire à des lieux en sous-sol, il y a peu de choses, du moins extérieures, à montrer.105b-la-nuit-1-12220Montbazens(aveyron)-2018 (1) (1)Le nom des lieux peut faire sourire parfois, un peu comme les enseignes de certains coiffeurs, tu ne trouves pas ?
C'est moins blagounette que ça en vérité, et ça se veut plus sérieux ! Il y a pas mal de noms qui reviennent souvent et qui font référence à des clubs mythiques comme le Studio 54, le Pacha, le Space, le Stardust... Et puis tu as aussi tous les noms qui parlent d’échappatoires, comme le Delirium - il y a beaucoup de noms de discothèques qui font directement référence à ça, le rêve et l'euphorie, par l'alcool, la drogue, la danse, l'excitation.
l-aquarius-63430Pont-du-Chateau(auvergne) (1) (1)C'est un graphisme, on dira, plutôt maximal...
Il est certain qu’on n'est pas dans du livre d’art - il faut que ça saute aux yeux, que ce soit visible de loin, il y a un petit cache-misère qui est touchant. C'est vrai que quand tu allumes les projecteurs le lendemain matin, tu te rends compte que c'est un bâtiment en tôle ondulée qui avant était un endroit où l'on stockait des sacs de riz ou je-ne-sais-quoi. En tant que graphiste, ça m'a pas mal interpellé. Ce qui m'intéresse, c'est ce côté démystificateur ; on a un bâtiment, on lui a mis un petit déguisement, et alors que le samedi ou le vendredi soir, ce sont des endroits qui vivent - des gens gueulent, des videurs refusent des gens, des bouteilles se cassent, des couples se forment, le bordel en somme –, la semaine, ces lieux redeviennent des endroits lambda. Et ces artifices-là, culturellement, je trouve intéressant de les étudier, de les montrer, de les disséquer.
112-Le-Moulin-Tropical-31500Toulouse(haute-Garonne)-2018 (1) (1)Ce sont des lieux souvent considérés comme kitsch. Est-ce que c'était une manière aussi de leur redonner une certaine valeur ?
Ma démarche est toujours un peu compliquée à faire comprendre, parce que beaucoup de gens trouvent que c'est un peu moqueur, alors que l'idée était justement de faire des images "
belles", de développer une esthétique, de les mettre en valeur à ma manière, pour effectivement leur redonner de l'importance. Ensuite, c’est un travail qui charrie une certaine nostalgie générationnelle.57-LeSphinx-88130Charmes(Vosges)-2014 (1) (1)C’est un monde qui est en train de disparaître ?
Indéniablement. Les campagnes se meurent, les villes grossissent, et le fait que ce genre de boîtes de nuit ferme est intrinsèquement lié à la désertification des campagnes. Mais ce sont aussi des témoignages d’une période, les années 70 et 80, plus folles architecturalement qu’aujourd’hui. Les gens avaient un peu la folie des grandeurs, il y a une disco dans le Pas-de-Calais, c’est une pyramide construite en tôle ondulée. Plus personne n’oserait refaire une chose pareille.16-LeWhyNot-22700Saint-Quay-Perros(Cote-d-Armore)-2014 (1)Tu te documentes aussi sur l’histoire des clubs que tu photographies ?
Au départ, je contactais systématiquement les propriétaires, et puis j’ai eu une aventure un peu malheureuse avec l'un d'entre eux - la photo est parue sur un forum, les commentaires étaient moqueurs, le mec l’a mal pris, m’a accusé de détruire dix ans de sa vie, et j’avoue que ça m’a fait mal au cœur, car l’idée de ces photos n’est vraiment pas ironique. Donc oui, j’essaie de trouver des informations, mais ce n’est pas toujours évident, les propriétaires changent beaucoup et même eux ne connaissent pas forcément l’histoire de leur club. Je photographie un monde qui se meurt. 

++ After Party de François Prost est disponible ici
(Éditions Ed Banger).