jour6« Comme une eau, le monde vous traverse, et, pour un temps, vous prête ses couleurs. Puis il se retire, et vous replace devant ce vide qu'on porte en soi, devant cette espèce d'insuffisance centrale de l'âme qu'il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. » L'usage du monde, Nicolas Bouvier 

Jour 1 : L’empire de la délicatesse

Le Japon est l’empire de la délicatesse.

Celle-là nous frappe d’emblée — peut-être plus encore que le surréalisme dégénéré, deuxième qualité majeure du pays. À peine sortis de l’aéroport, c’est une évidence : l’archipel est un magasin de porcelaine dont nous sommes les éléphants. Des éléphants analphabètes et barbares. Et devant les gens et les choses nous sommes là, muets, idiots, hagards comme des enfants.

La gardienne de la résidence universitaire où Pierre réside pousse un petit cri aigüe de stupeur lorsqu’il pénètre en chaussures dans son studio - car ici, on ne marche pas en chaussures à l’intérieur, on se déchausse avant de revêtir des petits chaussons laissées là à dessein. Bastien et Pablo se font sèchement refouler des quelques restaurants de Shibuya où ils ont l’arrogance de vouloir boire sans manger. Blandine est une anomalie avec ses cheveux trop blonds — dans certains lycées, sans doute aurait-elle d’ailleurs été forcée de se les teindre en noir, sous peine d’être renvoyé pour trouble à l’ordre public. Arthur, quant à lui, ne peut pas s’empêcher d’imiter les japonais en se contorsionnant. Nous essayons par tous les moyens de l’en dissuader mais la bête est coriace — et le rire constant.

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C’est sans doute la nourriture qui, dans cette première journée, nous émeut le plus. Nourriture fumeuse, pleine de choses vertes, dorées et rouge piment, qui donne des joues rouges de grands enfants. Après une ballade dans Shibuya dans cet état de fébrilité magique qu’on appelle le jetlag, nous nous endormons.

Jour 2 - Un silence rond comme une orange

Ce soir, nous jouons au WWW, en plein coeur de Shibuya pour le festival Saison Rouge, dont le principe consiste à ce que des artistes japonais et des français, pour une semaine, échangent de pays. Chassol, Clara Luciani et Léonard Lasry sont de la partie.

La balance est hallucinatoire tant elle rayonne d’évidence et de fluidité. Les technicien japonais sont souriants, rapides et de bonne volonté. Plus aberrant encore : tout en effectuant des réglages, ils dansent.

Un peu avant le concert on nous demande, pour une radio nationale, de souhaiter « un Joyeux Noel à tous les auditeurs de Simple Style ». Nous sommes le 19 octobre.

Nous ne savons pas quel sera notre public, ce soir, ni ce qu’il comprendra de nous. Sans doute un public curieux du français — celui de Chassol du moins, dont les disques sortent sur un label Tokyoïte, Chassol qui, d’ailleurs, plus tard dans la nuit, nous mettra tous à terre en jouant Big Sun avec l’excellent batteur Jamire Williams devant une horde de japonais en ébriété auditive et nous, dans la foule, tout aussi hypnotisés.

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Comme souvent, la fébrilité qu’on éprouve avant de monter sur scène rend le concert étrange, et étrangement précieux. Après deux ou trois morceaux, cela se voit aux têtes qui dodelinent, les japonais ont l’air d’aimer notre musique. Bonnie Banane, qu’on aperçoit dans le public au troisième morceau - énième hallucination de voyageur - dodeline elle aussi, et ce dodelinement nous galvanise. Notre énergie monte crescendo.

Au milieu du set, nous avons pour habitude de lire les peurs des spectateurs — notées sur des morceaux de papier. Cette fois, les peurs sont en japonais. Une japonaise bilingue, dans le public, accepte de monter sur scène pour les lire à notes côtés. C’est un moment mystérieux et émouvant — puis la transe reprend.

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Que peut-on partager avec un public dont on ne sait rien ? De l’énergie sans doute, de l’invisible et des ondes. Un certain état du corps - une tension - en l’occurrence, de la musique.

Quand, à la fin du set, après la phrase « Nous ne saurons jamais comment vivre, mais nous y mettrons toutes nos forces », nous avons tous fermé les yeux, il y a eu un long silence. Un silence parfait et parfaitement déstabilisant. Le plus long silence sur scène que notre histoire ait jamais connu, un silence rond et transparent. Comme une bulle.
Et quand le premier applaudissement l’a percée, tout Shibuya s’est remise à hurler.

Jour 3 - Jack Sparrow chante du Queen jour3
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Au Japon les rues n’ont pas de nom. Et les enseignes, des absurdes. On nous a raconté l’histoire de ce restaurant qui s’appelait : « Viol ». Ils trouvaient la sonorité du mot belle et se sont fondus en excuses - presque en pleurs - quand on leur en a expliqué la signification. Ils ont ajouté un e. Les rues n’ont pas de nom, donc, et nous nous perdons donc environ 53 fois par jour. Dont ce soir — cherchant à rejoindre des amis français dans un bar. Errant dans les quartiers à la recherche d’indices plus fiables que notre GPS, nous avons l’air de participants à un Fort Boyard impossible. Soudain Arthur hurle : c’est qu’il a miraculeusement trouvé la clé. Au cinquième étage d’un immeuble qui ne paye pas de mine - on le voit depuis le trottoir, c’est un cube qui rougeoie comme un aquarium - se trouve « L’Amaranth Lounge » que nous recherchions. Et depuis l’ascenseur, on entend les beat résonner. Quand la porte s’ouvre, une boule à facettes géante nous accueille sur un canapé. Nous entrons.

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C’est une sorte de Cabaret Japonais Trans où grouillent des créatures hallucinantes et hilares : Jack Sparrow et Peter Pan aux yeux bridés, des Kokeshi faites femmes, des danseuses classique et la tenancière du lieu, avec son turban aux milles éclats de miroir. Nous sommes dans un rêve, et ce rêve à une fonction : célébrer l’anniversaire de Lee, le meilleur ami de la patronne. S’enchaînent alors sous nos yeux — sur la petite scène de 3m2 — divers spectacles au kitsch jouissif,  faits de soleils et de fenêtres en carton, allant de la contorsion sur corde à une resucée de La petite sirène en karaoké en passant par, c’est le clou, une interprétation magistrale et silencieuse du We are the champions de Queen par Jack Sparrow.

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Dans ces show bricolés, par-delà le rire, règne une innocence désarmante. Une innocence qui n’existe plus en Europe - qui a disparu, comme une espèce - et un sens du ridicule salvateur. On dirait que les sourires, sur les visages maquillés des performeurs, ont été découpés et collés depuis des bouilles d’enfants. La candeur règne sur la nuit.

A partir d’1h, et alors que Peter Pan passe derrière les platines, plus rien n’a de sens et nous montons sur scène à notre tour, plongeant dans l’océan de l’absurde jusqu’au matin. Qui vient vite : le pays n’étant pas celui du le soleil levant pour rien. A Tokyo, la vie reprend à 6h00.

Jour 4 - Les yeux bridés de la mélancolie

Il y a une mélancolie propre aux Pays Asiatique, celle des films de Hong Sang Soo et des disques de Sakamoto, une mélancolie pleine de fantômes, de choses tues et de discussions de quatre heures sous un érable japonais. Une mélancolie que l’on soigne à coups de saké, ou d’étourdissement dans la réalité virtuelle, un goût de la suspension dans lequel notre journée est happée. Et ni la visite de la cité impériale, ni celle des temples d’Asakusa ou des parcs de Yoyogi n’y changent rien. Alors nous finissons par nous abandonner au sentiment du « wabi-sabi », avec un gros bol de soupe miso et la musique de Shuta Hasunuma. Une révélation.



Jour 5 - Les secrets ne se traduisent pas

Aujourd’hui découverte de l’étrange quartier des Love Hôtel de Shibuya, à chacun sa manière.

Ce que nous y avons fait ?

A la fin de Lost in translation, Bill Murray dit quelque chose à l’oreille de Scarlett Johansson alors qu’ils se serrent dans les bras, en plein milieu de la foule de Shinjuku. De ce secret — et c’est ce qui en fait la beauté — le spectateur du film ne saura jamais rien.

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Jour 6 - Prendre un avion par la main

unnamedPar Catastrophe.