Vous êtes actuellement au Nouveau-Mexique. Votre dernier film, Last Days Of Coney Island (2015), y a été produit. Vous habitez désomais dans cet État ?
Ralph Bakshi : Oui, j'habite au Nouveau-Mexique en haut d'une montagne. L'endroit est magnifique et isolé. Et il n'y a pas de panneaux publicitaires ! J'adore le Nouveau-Mexique, c'est un endroit très... honnête.

Vous avez grandi à Brooklyn. Quels souvenirs avez-vous de ce quartier ?
Ha, ha ! Tu as une semaine ? (Rires) J'ai des souvenirs merveilleux. Ma famille est venue de Palestine quand j'avais un an (en 1939, nda). Nous étions donc des immigrés. Brooklyn me donnait un sentiment de liberté. Pour les gens qui, comme moi, aiment les vieux bâtiments, les rues étaient splendides. Il y avait énormément d'activité : des gens qui poussaient des chariots, d'autres qui vendaient des trucs. Il y avait beaucoup, beaucoup de monde et énormément de gens très gentils. C'était des moments merveilleux. Durs mais merveilleux.

ralphbakshi-1Ralph Bakshi à 18 ans, en 1956.

Que pensez-vous de ce qu'est devenu New-York ces dernières années ?
Aaaah... Je pense que c'est terrible. New-York était autrefois un grand melting pot, un endroit où même si tu n'avais pas d'argent, tu pouvais apprécier la ville. C'était un endroit merveilleux pour apprendre, tout le monde pouvait s'y construire un futur. Aujourd'hui, il n'y en a que pour les riches. Tous les pauvres ont été dégagés, il n'y en a plus que pour le fric. Le Lower East Side est un endroit où l'on peut voir des centaines d'années d'Histoire américaine. C'était un endroit où aboutissaient les immigrés, un lieu vital où même les pauvres pouvaient vivre et trouver du boulot. Aujourd'hui, il n'y a plus que des appartements luxueux avec des restos de sushis à cinquante dollars le moindre plat. Ce qu'il s'est passé est dégueulasse, il n'y en a vraiment plus que pour les riches. Mais, ce phénomène concerne aussi d'autres pays : les pauvres sont de plus en plus pauvres alors que les riches deviennent de plus en plus riches... Aujourd'hui, je trouve que New-York pue !

En 1968, vous avez trente ans et vous créez votre propre studio d'animation. Un geste plutôt audacieux, non ?
Audacieux ? Non, non, non, non ! (Rires) En fait, j'ai créé ma propre société parce que je ne supportais plus ce qu'on me faisait faire dans mon travail. J'ai aussi fondé ma boîte parce que je n'avais pas peur d'être pauvre. Après tout, je l'ai été pendant toute mon enfance et je n'en ai jamais eu honte ! J'ai fondé ma propre société pour être libre. Et en fait, ça n'a pas été trop dur. Grâce à Fritz The Cat, j'ai eu très vite une réputation. Je pense que créer cette société est la meilleure chose que j'aie jamais faite... Quand tu travailles pour d'autres personnes, elles te possèdent d'une certaine manière. Quand tu bosses pour toi, personne ne peut te dire non. Personne ne peut t'empêcher de faire des films comme Flipper City, Coonskin ou American Traffic. Être indépendant m'a permis de faire les films que j'avais envie de faire. Cela m'a aussi permis de toucher de l'argent sur le merchandising comme le fait Disney, et pas seulement sur l'animation. Créer mon propre studio m'a permis d'être heureux... J'ai grandi dans une famille pauvre. Il y avait pourtant toujours à manger sur la table et je me sentais bien. J'ai saisi ma chance, il n'y avait que ça à faire. C'était ça l'Amérique, autrefois !

Créer votre studio vous donne l'occasion de travailler avec des géants du comics comme Wally Wood, Harvey Kurtzman et Jim Steranko...
J'ai grandi en lisant des comics. À cette époque, le business de l'animation était réservé aux animateurs. Les dessinateurs de comics ne connaissaient pas l'animation mais, moi, je la connaisssais, alors... Ces dessinateurs étaient brillants, ils étaient les meilleurs. J'ai vécu une expérience formidable, l'une des meilleures de ma vie. Wally Wood était un ange... Quelle puissance ! Parfois, pour attirer l'attention, il se mettait à dessiner une page entière de haut en bas. Il dessinait tout d'un coup, sans préparation, sans crayonnés. Il encrait directement et après, il me regardait l'air de rien. C'était de la pure frime mais j'adorais ça ! (Rires)

Wally Wood... Harvey Kurtzman... Vous étiez fan des EC Comics et de Mad ?
Ho-ho-ho... Bonne question. J'étais un énorme fan de Mad et des EC Comics ! Dans les années 50, j'étais aux Beaux-Arts. Un jour, j'étais en cours de dessin. Soudain, des hurlements ont retenti dans le couloir. Nous nous sommes tous précipités pour voir ce qu'il se passait : un mec avait acheté le premier numéro de Mad et tout le monde autour de lui devenait fou ! Nous nous sommes tous rués pour acheter ce numéro, c'était la chose la plus excitante à laquelle un dessinateur pouvait être confronté. Avant, bien sûr, j'étais branché par les EC Comics, en particulier leurs histoires d'horreur, comme les Tales From The Crypt.
hqdefaultBakshi aujourd'hui.

Les années 60 sont les années où Marvel explose. Que pensiez-vous de leurs comics ?
À l'époque où Lee et Kirby lançaient Marvel, j'étais déjà très impliqué dans l'animation. Je suivais donc ce qu'ils faisaient d'assez loin. Je me concentrais sur des choses qui me paraissaient plus sérieuses... Jack Kirby est venu me voir des années plus tard à Hollywood. Il cherchait du travail. Il était assez abattu par Marvel, très énervé même. En fait, j'avais beaucoup d'amis qui travaillaient dans les comics et qui me disaient qu'ils détestaient leur travail. Ils bossaient comme des malades mais ne gagnaient quasiment pas d'argent. La plupart des dessinateurs de comics n'étaient pas heureux. Il y avait quand même un artiste qui était toujours content de son sort : Joe Kubert. C'était un très bon ami, on avait grandi dans le même quartier. Bien qu'il ait dix ans de plus que moi, on se comprenait, on avait les mêmes origines. Il était toujours heureux de son sort, il ne voulait jamais avoir plus. Je l'aimais, c'était l'un des rares types qui était heureux de travailler dans cette industrie, les autres se sentaient misérables, comme Steranko. Je ne comprenais pas trop Lee. Je ne veux pas dire de mal de Stan mais pas mal de gens se plaignaient de faire tout le boulot d'écriture alors que c'était lui qui récoltait les lauriers. Je ne sais pas si c'est vrai, par contre, je sais que ces mecs ne m'ont jamais menti sur d'autres sujets...

Comment avez-vous eu l'idée révolutionnaire de produire des films d'animation pour le public adulte ?
En fait, c'est très simple : je grandissais ! (Rires) J'en avais assez de faire des films pour les enfants. Dans les années 60 à New-York , Bob Dylan chantait, Miles Davis jouait du jazz... C'était impossible de continuer à gagner ma vie en faisant des films pour enfants. Je prêche toujours que ton art doit être toi-même. Aucune de mes idées “révolutionnaires” n'a été basée sur ce que voulaient les gens. À la place, je me suis demandé ce que je voulais faire et si mes idées avaient un sens du point de vue économique. Tu ne peux pas passer deux ans à bosser sur un film comme Bambi alors que tu bois du scotch dans des bars et que tu vas à des marches pour la paix, tu vois ce que je veux dire ? Tout le monde doit manger et avoir du boulot, c'est clair, mais si tu n'es pas honnête avec toi-même, tu seras vraiment malheureux. Tu peux essayer de survivre sans te dire que tu as besoin de supers bagnoles et de fringues top classes - il suffit de rapporter de quoi manger et d'avoir de quoi se vêtir pour être OK. J'ai toujours eu cette attitude, probablement parce que j'ai grandi dans une famille d'immigrants à Brooklyn. Quand tu es confronté à Miles Davis ou Bob Dylan, tu comprends que le plus important est d'être honnête avec toi-même.

Vos relations avec Crumb, le père de Fritz The Cat ont été plutôt tendues...
Ha ! Ha ! Ha ! (Mort de rire, ndlr) Ha ! Ha !  Je vais te dire la vérité, j'y ai beaucoup pensé toutes ces années. Je pense que Robert Crumb est un artiste brillant, il n'y a aucun doute là-dessus. Je voulais adapter son Fritz The Cat, l'idée était donc de lui acheter les droits. J'avais découvert le comic et j'avais trouvé ça complètement dément, hystérique. À  l'époque, il ne s'en était vendu que 10 000 exemplaires environ. Alors j'ai parlé avec Steve Krantz, le producteur avec qui je travaillais à l'époque. On est tombé d'accord pour essayer d'acheter les droits à Crumb. Je suis allé à San Francisco. J'ai rencontré tous les dessinateurs de l'underground : Spain Rodriguez, Gilbert Shelton, tout le monde. Ils étaient tous cools. Crumb, en revanche, est un type très étrange. Il m'a dit que sa femme, Dana, avait le pouvoir de gérer la cession de droits, puis il est parti. J'ai passé quelques jours à San Francisco ; rien ne bougeait, je m'occupais en visitant le marché aux puces, ce genre de choses. Et puis, comme on n'avançait pas, je suis rentré à New-York. J'ai expliqué à Krantz que je n'étais arrivé à rien avec Crumb. Je lui ai dit d'essayer, que lui, il y arriverait peut-être. Quatre semaines plus tard, il est venu me voir à mon studio pour m'annoncer que la femme de Crumb nous avait vendu les droits ! Robert Crumb avait touché 50 000 dollars pour les droits, une somme énorme pour l'époque. J'étais content que Crumb ait été bien payé. J'ai proposé à sa femme qu'il vienne à New-York pour travailler sur le film avec nous. Il n'a pas voulu. J'ai donc décidé de faire le film seul, je n'avais pas besoin de lui. J'ai écrit le scénario et réalisé le film comme n'importe quel metteur en scène l'aurait fait. Le film s'est avéré être un énorme succès... et Crumb s'est mis en colère. Je ne sais pas exactement pourquoi. Je pense qu'il espérait être le seul à en recueillir les lauriers. Je pense qu'il n'a pas compris qu'il était normal que le gus qui avait passé deux ans sur le film en profite lui aussi... Étonnamment, il ne semble pas l'avoir compris, et il s'est chopé la haine contre moi jusqu'à aujourd'hui. C'est d'autant plus étrange qu'il a gagné environ 4 millions de dollars grâce au film, et que son personnage est devenu célèbre à travers le monde grâce à moi ! Crumb est vraiment une personne très étrange, oui... Par exemple, il a accepté d'apparaître dans un documentaire (Crumb, de Terry Zwigoff, nda), et à cette occasion, il a dit certaines des choses les plus horribles que je n'ai jamais entendu prononcer à propos d'une famille. On peut dire qu'il a planté une caméra dans le cœur de sa famille ! Je ne suis pas en colère contre lui ; je n'arrive juste pas à le comprendre. Ensuite, je suis passé à autre chose. J'ai fait Flipper City et Coonskin. Il n'a absolument rien dit sur ces films. Et puis il y a eu The Nine Lives Of The Fritz The Cat, une suite. J'ai refusé de la réaliser, alors quelqu'un d'autre s'en est chargé (Robert Taylor, nda). Et franchement, c'est le pire film que vous verrez de votre vie ! (Il n'obtient effectivement pas des notes très prestigieuses sur internet, ndlr) Hé bien, Crumb n'a rien dit. Il n'a fait aucun commentaire sur ce film, qui est vraiment le pire que j'aie jamais vu. Crumb a pourtant préféré rester muet plutôt que de faire des commentaires sur la façon dont son personnage avait été traité dans ce film. En ce qui me concerne, j'ai fait du mieux que j'ai pu avec très peu d'argent. Alors... je ne suis pas en colère contre Crumb, mais je pense que ce qu'il a fait n'est pas correct.crumb1Crumb dans le documentaire de Terry Zwigoff.

Votre démarche au début des années 70 s'apparente à celle des réalisateurs du Nouvel Hollywood. Vous vous sentiez proche d'eux ?
En fait, on était un groupe de mecs qui essayaient de bien faire les choses. On avait à peu près le même âge et on a commencé à travailler dans les années 60, où le sujet principal était la liberté d'expression, voire la Liberté en général. C'était l'époque la plus honnête et la plus formidable pour des réalisateurs qui avaient des choses à dire ! (Silence) Quelque part, ce que Robert Crumb a fait à ses amis de l'underground est tragique. Je t'explique : je voulais travailler avec Vaughn Bodé, Spain Rodriguez... Ils avaient tous des personnages géniaux que je voulais transposer au grand écran. J'avais l'argent pour ça. Mais comme Crumb m'a attaqué d'une manière extrêmement dure, j'ai laissé tomber. Je ne suis pas revenu vers l'underground. Je me suis dit : "à quoi ça sert ?" Pardonne-moi l'expression, mais je n'avais aucune envie de recommencer à bosser comme un malade pendant deux ans pour un gus qui se serait fait une joie de me casser le cul. C'est triste parce qu'il y avait tellement de choses à faire, mais je me sentais trop mal. D'une certaine manière, on peut dire que Crumb a vraiment démoli l'animation underground !

Pendant votre enfance, votre famille déménage un moment à Washington DC et vous vous retrouvez inscrit dans une école pour Noirs en pleine ségrégation. Est-ce que cette expérience vous a inspiré Coonskin ?
Quand j'avais huit – dix ans, j'ai habité dans un quartier noir. L'école était réservée aux Noirs, c'était la ségrégation. Pour aller dans une école pour Blancs, il aurait fallu que je marche quarante blocks alors que l'école black était à seulement deux blocks de chez moi. J'ai essayé de suivre les cours de l'école black, mais je me suis très vite fait jeter par l'administration parce que j'étais blanc et juif ! (Rires) Le fait d'avoir grandi à un moment dans ce quartier noir a effectivement inspiré Coonskin. Je n'ai jamais eu aucun problème dans ce quartier, ma mère non plus. Je connaissais plein de monde et j'avais plein de potes qui étaient très drôles. Mon père tenait une épicerie. Personne ne voulait aller dans ce quartier, aucune société ne voulait ouvrir une boutique parce que c'était un quartier black. Mon père s'est dit qu'il y avait quelque chose à faire, c'est pour cela qu'il a ouvert cette épicerie. Avec ma bande de potes, on était une quinzaine, on passait notre temps dans la boutique de mon père à faire des conneries. J'ai vraiment passé un bon moment !

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Extrait de Coonskin, un film auquel Barry White participa en tant que comédien.

Plus de soixante après, la situation des Afro-Américains est toujours problématique aux États-Unis. Pensez-vous que la situation finira par s'améliorer ?
J'espère qu'elle finira par s'améliorer, je prie pour, mais elle empire, en particulier avec Trump. Il y a toutes ces histoires de Blacks qui se font abattre sans raison. En fait, la situation se dégrade partout sur la planète. Le racisme s'aggrave. L'Allemagne siegheile de nouveau, les démocraties s'écroulent. Le fascisme est de retour... J'avais dit dans Les Sorciers de la Guerre que le fascisme reviendrait - hé bien, le voilà ! La situation des Noirs en Amérique aurait dû s'améliorer. Ils se sont battus pour nous pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce n'est pas une façon de traiter ces mecs ! C'est horrible et très décevant. J'aime mon pays mais je ne vois pas leur situation changer.

Pour en revenir au cinéma, qu'est-ce qui vous a donné l'idée d'utiliser le rotoscope dans plusieurs de vos films ?
Max Fleischer, mon animateur préféré a inventé le rotoscope. Disney s'en est servi, par exemple sur Blanche-Neige et les sept Nains ou La Belle au Bois dormant. À l'époque, c'était un gros, gros secret. Le rotoscope est formidable pour animer des séquences qu'il serait impossible d'animer de manière classique. Par exemple, dans Le Seigneur des Anneaux, je devais animer des scènes de bataille avec deux cents personnages. J'avais des problèmes de budget. Pareil dans Les Sorciers de la Guerre, où il y avait des scènes de guerre. Le rotoscope permet d'avoir le réalisme nécessaire. Il rend plus facile la quête de réalisme, mais ce n'est pas une technique facile car il est très difficile de dessiner sur un photogramme et de le faire bien.18880026.jpg-r_760_x-f_jpg-q_x-xxyxx

Extrait du Seigneur des Anneaux.

Les années 50 vous ont pas mal inspiré. Je pense à Hey Good Lookin' et Cool And The Crazy...
En fait, j'aime parler de choses que je connais. Tout ce que je fais a un lien avec des expériences que j'ai eues, même Les Sorciers de la Guerre. Je l'ai fait parce que je savais que le fascisme allait revenir ! Ce qui m'intéresse, c'est de parler du monde que je connais.

Vous étiez adolescent dans les années 50. Vous étiez branché rock'n'roll ?
J'aime beaucoup de styles de musique. Dans les fifties, j'étais bien sûr branché rock'n'roll, mais j'ai découvert ensuite le jazz : Miles Davis, John Coltrane, Chet Baker... et je suis devenu FOU ! C'est la meilleure musique du monde ! Dans les sixties, j'allais dans les clubs underground du Village (Greenwich Village, ndlr). À cette époque, tu pouvais voir Charlie Parker jouer pour un verre dans le bar de l'autre côté de ta rue... Tous les Grands jouaient au Village tous les soirs, c'était une époque géniale ! J'aime aussi l'afro-cubain, la musique cubaine, l'espagnole... J'adore la guitare des Espagnols ! J'adore la musique et je l'ai utilisée de manière plutôt intensive dans mes films. J'aime aussi l'American Songbook, Cole Porter, Irving Berlin et le swing, les big bands... C'est avec cette musique que j'ai grandi. 

Qu'est-ce qui vous pousse à quitter le dessin animé “adulte” pour faire de la fantasy avec Les Sorciers de la Guerre (Wizards) ?
Avec Coonskin et Hey Good Lookin', j'ai traversé une période très difficile (Coonskin a été accusé de racisme ; Hey Good Lookin' est sorti avec sept ans de retard dans une version remontée, nda). J'étais littéralement chassé des écrans... Les producteurs ne me comprenaient pas. Je me suis dit que j'allais leur vendre quelque chose qu'ils pourraient identifier facilement, un film de fantasy. Ce serait mon premier film PG (accessible aux enfants accompagnés, soit avec "Parental Guidance", nda). Ils ne s'imaginaient pas qu'on pouvait parler de fascisme et de racisme dans un film d'animation. Pourtant, l'animation est un média très puissant. Disney aurait pu traiter ce genre de sujets s'il l'avait voulu... Et Les Sorciers de la Guerre est devenu l'un de mes films que le public préfère. Quant au Seigneur des Anneaux, personne n'en voulait ! (Les droits avaient en fait été rachetés à John Boorman, qui avait écrit une adaptation, nda). C'est un livre brillant, je me suis dit que ça serait amusant de faire ce film et que ça me donnerait une occasion de quitter New-York (les scènes de bataille allaient être tournées en Espagne, nda). En fait, je n'ai jamais autant travaillé de ma vie ! (il rit à gorge déployée, nda)
Les sorciers de la guerreExtrait des Sorciers de la Guerre.

Votre Seigneur des Anneaux adapte le premier roman et la moitié du Volume Deux de la saga. Le film a bien marché, mais pourtant, vous n'avez jamais réalisé la suite et fin. Pourquoi ?
Je voulais faire trois films, un pour chacun des livres de la trilogie. Cela posait un problème aux producteurs, et ils ont sorti le film sans signaler qu'il s'agissait de la première partie de l'histoire. Beaucoup de spectateurs s'attendaient à ce que le film raconte toute l'histoire, ce qui n'était pas le cas. Ils sortaient donc en colère des salles. J'avais pourtant un contrat qui stipulait que je ferai trois films. Toute cette histoire m'a mis très en colère, et je me suis dit que je ne voulais plus travailler avec ces types. Je suis une forte tête et je déteste qu'on me mente ! J'avais fait le film pour seulement huit millions de dollars et il a rapporté beaucoup d'argent, mais j'avais vraiment travaillé comme un malade. Les Sorciers de la Guerre avait été fait pour seulement un million, ce qui ne l'avait pas empêché de rapporter beaucoup d'argent lui aussi... De toute façon, quand les gens ne tiennent pas parole, je préfère m'en aller et ne plus avoir de contacts.

Toujours dans la fantasy, vous avez dirigé ensuite Tygra, la Glace et le Feu, une adaptation de l'univers de Frank Frazetta. Comment était-ce de travailler avec lui ?
C'était un rêve ! Frank était un vieil ami de Brooklyn et l'un des plus grands artistes du monde - le meilleur en fait. C'était un homme merveilleux et très drôle, nous nous apprécions beaucoup. Malheureusement, il est tombé très malade pendant la production et on a eu des moments très difficiles, c'était triste. On a passé beaucoup de temps à essayer de le remettre d'aplomb, et finalement, vraiment tout à la fin, il s'est remis. Malgré cela, c'était formidable et je savais que ça le serait parce qu'on se connaissait bien. Il était incroyable. Je lui demandais : “comment fais-tu ça ?”. Et il me répondait : “je n'en sais rien, je ne le comprends pas !” Je n'en revenais pas ! (Rires) Quand il était ado, il regardait des livres d'anatomie. Il regardait toutes les pages en faisant ah – ah... ah – ah... (il imite Frazetta, nda) C'est comme ça, qu'il faisait, et après il reproduisait les dessins sans le moindre effort ! Il avait un esprit étonnant ! Je l'ai regardé peindre. Avec quelques couleurs et une toile toute simple, il arrivait à produire des choses magiques... Quand il était enfant, on lui avait appris à commencer ses peintures en faisant des ébauches en brun. C'était une technique de la Renaissance et Frank était quelque part un peintre de la Renaissance. En travaillant avec lui, j'ai eu l'impression de faire un film avec Michel-Ange !

On dit que Robert Rodriguez doit réaliser un remake de Tygra, la Glace et le Feu. C'est toujours d'actualité ?
Oui. Cela fait cinq ans qu'il essaie mais il a eu des problèmes de scénario. Je pense qu'il a du mal à simplifier son script. Je crois que son histoire est trop compliquée. Mais, bon qu'est-ce qu'un vieil homme comme moi sait de tout ça ? (Rires)
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L'affiche de Tygra, la glace et le feu, peinte par Frank Frazetta.

Au début des années 80, vous refusez pas mal de projets plutôt séduisants, comme des adaptations de Las Vegas Parano d'après Hunter Thompson, ou Do Android Dreams Of Electric Sheep (Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? en VF) de Philip K. Dick, n'est-ce pas ?
Pour Las Vegas Parano, l'idée était de travailler à partir des dessins de ce mec... Mince, je ne me rappelle plus de son nom ! (Il s'agit de Ralph Steadman, l'artiste qui avait illustré le livre de H. Thompson, nda). Je voulais animer Do Android... mais finalement, ça ne s'est pas fait (Ridley Scott a repris le flambeau et en a fait Blade Runner, nda). C'était une histoire parfaite pour les Japonais, qui sont de grands animateurs.

Justement. Que vous évoque le succès mondial de l'animation japonaise ?
Je pense que c'est amplement mérité ! Ils sont brillants. Ils traitent tous les thèmes contrairement à ce qu'il se passe ici, chez Disney par exemple... Non, en fait, Disney est très fort. Ce qui est bien chez les Japonais, c'est qu'ils utilisent l'animation pour aborder tous les sujets, et c'est exactement ce à quoi elle devrait servir. Les Japonais sont formidables, ils dessinent incroyablement bien. Leur succès ne me surprend pas et je trouve qu'ils le méritent.

Quels souvenirs gardez-vous de la production du clip Harlem Shuffle des Rolling Stones ?
Harlem Shuffle, waaaa... Un jour, j'étais en train de peindre et Mick Jagger me téléphone. Je l'avais déjà rencontré à l'époque du Seigneur des Anneaux, il était venu visiter le studio. Il me dit qu'il veut que je réalise le clip. Le groupe faisait son comeback après s'être séparé. Ils sortaient un nouvel album avec Harlem Shuffle comme single (Dirty Work, nda). J'étais stupéfait : j'allais travailler avec les Rolling Stones à New-York ! On tournait pendant un blizzard, il y avait de la neige partout. La première chose que j'ai faite, c'est de louer des costumes. Si tu parles d'Harlem, tu ne débarques pas en blouson de cuir noir, tu mets un costard ! Tu dois être cool... J'ai donc loué des costumes style années 40. Mick avait un costume pourpre qui valait plusieurs milliers de dollars. Keith Richards a tellement aimé le costard que je lui avais loué qu'il est parti avec, il a fallu que je le rembourse ! Le tournage était dément : il y avait une horde de fans sur le plateau, des tas de gens venus de partout qui avaient apporté des caisses de scotch, c'était vraiment fou. Et dehors, il y avait des avalanches de neige. J'ai adoré bosser avec les Rolling Stones. Jagger est vraiment un mec bien. Keith Richards, lui, connaissait tous les vieux bluesmen. Quand le tournage a fini, je suis allé me coucher. Je devais dormir dans un hôtel de Manhattan. En arrivant, j'ai découvert qu'ils avaient donné ma chambre à quelqu'un d'autre. Ils croyaient que j'étais parti pour de bon ! Il était quatre heures du matin, j'avais bossé toute la journée, dehors le blizzard faisait rage... J'ai fini la nuit à la cafétéria de l'hôtel. Et voilà comment s'est terminé pour moi le Harlem Shuffle !

Dans les années 90, vous produisez la série Spicy City pour HBO. Était-ce plus facile de travailler pour la télévision dans les années 90 que dans les années 60 ?
À cette époque, j'ai pété un câble : trop de boulot, de disputes, de gueulantes. Je n'étais plus moi-même. J'ai embauché un groupe de scénaristes pour bosser sur la série et j'ai pris le large. Je ne fonctionnais plus, j'avais besoin de temps pour redevenir moi-même. J'étais en pleine dépression nerveuse. Finalement, j'ai réussi à retourner au studio.spicy-city-complete-series-21a5

Que pensez-vous de la situation de l'animation aux États-Unis aujourd'hui ?
L'animation a explosé, c'est devenu un business colossal. Autrefois, je faisais des films pour un ou deux millions de dollars. Aujourd'hui, les studios investissent 100, 180 millions de dollars dans un film. Les images de synthèse permettent de faire des choses démentielles. Les animateurs gagnent beaucoup d'argent et ont l'air d'être heureux. Il y a des franchises incroyables et des artistes fantastiques. Il y a beaucoup de suites mais on dirait que le public ne s'en lasse pas. Dans les années 60, le public voulait voir les films que nous faisions. Tant qu'il y a un public, il n'y a pas de raisons que ça s'arrête, donc il n'y a pas de raisons que les sequels s'arrêtent. J'aimerais parfois que les moyens techniques déments d'aujourd'hui soient mis au service de thématiques plus variées, mais tant que le public est content et que l'argent entre, il n'y a pas de raisons que ça change...

Pour finir, quels conseils donneriez-vous à un aspirant animateur ?
Waaah... Si vous voulez travailler pour quelqu'un d'autre, pas de problème : profitez-en pour apprendre le métier. Si vous voulez développer vos idées, il faut que vous soyez conscient que ça n'a de sens que si vous connaissez le métier. Vous devez connaître l'animation et son business avant de vous lancer. J'ai travaillé dix ans sur des dessins animés pour enfants chez Terrytoons avant de faire Fritz The Cat. Quand je l'ai fait, je savais ce qu'était le dessin animé à petit budget... Pour résumer, ne vous arrêtez pas avant d'être certain que vous avez les connaissances qui vous permettront de concrétiser vos idées. Prendre vos propres décisions ne sera jamais négatif, mais ne vous arrêtez jamais de dessiner. Dessiner devrait vous rendre heureux parce qu'au fond, tout ce qui compte, c'est de dessiner !