Vincent Maraval, le patron de Wild Bunch, avait émis l'idée dans une interview à So Film que, dans la mesure où le Paris-Dakar ne se fait plus aujourd'hui entre Paris et Dakar mais en Amérique du Sud, on pourrait aussi bien délocaliser le Festival de Cannes. Dans un monde nomade et globalisé, et encore plus celui du cinéma, c'est pas si con. Et pourquoi pas à La Roche-sur-Yon, tiens. Vendée contre PACA, ça se tient. D'ailleurs, Paolo Moretti, le délégué général du Festival international du film de La Roche-sur-Yon, a été nommé à la tête de la Quinzaine des Réalisateurs, à Cannes. Il risque donc de refaire de cette sélection, après une cuvée 2018 catastrophique, le radar du cinéma du futur qu'il fut autrefois.

« Not' Paolo », comme le désignent avec une fierté parentale les festivaliers locaux, a réussi en quelques années à donner à La Roche une aura particulière, avec une sélection pointue qui brasse les perles des grands festivals qui l'ont précédé et pas mal de découvertes et avant-premières assez classe. Elevé à l'école Marco Müller, qui dirigea la Mostra de Venise de 2004 à 2011, Moretti (rien à voir avec Nanni) a donné une italian touch au festival, et personne n'est là pour s'en plaindre, même pas des quelques minutes de retard réglementaires transalpines à toutes les projections.unnamed (11)

Criminalité en hausse cette année au festival.

Justement, quand on arrive sur place, il est attablé avec Valeria Bruni Tedeschi, invitée du festival, parce que pendant une semaine, son job est avant tout être nounou de stars. À la table voisine, quelqu'un apprend à Anna Karina comment fonctionne un jeu à gratter, et de fait, elle semble ne pas en avoir grand-chose à gratter.

On commence donc avec un Italien, le plus en vogue du moment, Luca Guadagnino, et son adaptation de Suspiria, le classique de Dario Argento. Comme avec A Bigger Splash, son remake de La Piscine, Guadagnino fait du Guadagnino, soit un casting 5 étoiles avec Tilda Swinton. Malgré l'accueil glacial des gardiens du temple, le film est très réussi, délocalisé à Berlin à l'époque de la Rote Armee Fraktion, avec une Dakota Johnson parfaite.

Comme la tendance très BFM TV est à se faire peur, le festival a eu l'intelligence de programmer Cutterhead. Premier long du Danois Rasmus Kloster Bro et huis-clos claustro dans les chantiers du métro de Copenhague en construction, Cutterhead joue la carte de la fable sur l'Europe actuelle où une « journaliste bobo » (comme dirait un homme politique de droite) se retrouve coincée avec un Croate et un Erythréen, réfugiés économique et politique, contraints à survivre avec le peu d'air qui leur reste. C'est suffocant comme le climat politique en Europe, et très habile. Aux dernières nouvelles le film n'aurait toujours pas de distributeur en France, et c'est bien dommage.Cutterhead-af-Rasmus-Kloster-Bro_beskaaret

Extrait de Cutterhead

Le soir, le festivalier avait son parcours tout tracé avec des concerts au Fuzz'Yon (oui, à la Roche, on apprécie de jouer avec les mots et la ville. Faute d'y avoir mangé, on s'est régalé du restaurant de sushis le Jap'Yonnais. Note pour plus tard : ouvrir pour nos vieux jours un bar gay à la Roche qui s'appellerait le F'Yon), puis une virée en mode colonie de vacances du CNC au Papy's, probablement le meilleur club du monde après le Berghain.

À l'entrée, Paolo Moretti endosse à merveille son rôle de G.O., en tapant la discute avec Karin Viard, l'invitée d'honneur du festival, qui est accoudée à côté d'un pot de rillettes. Car au Papy's, on est bien reçu - y'a même des minizzas et des boules coco si on veut terminer sur une note sucrée. Le lieu est assez culte et Marie-Ange Luciani, la productrice de 120 battements par minute, membre du jury, trépignait d'impatience de découvrir l’endroit. Sur place, un mec chelou nous dit bonjour alors qu'on le connaît pas. On suppose qu'il s'agit d'un jeune critique de cinéma (la trentaine vaguement mignon avec une barbe, ce genre), mais la réalisatrice Claire Burger reconnaît alors le Suisse allemand Simon Jaquemet, qu'elle avait rencontré dans une résidence d'écriture plusieurs années auparavant, venu présenter The Innocent (Der Unschuldige en VO mais c'est moins vendeur). « Il était pas comme ça avant », nous confie-t-elle. On veut bien croire qu'il ait été lui-même marqué par son propre film, où il est question du Diable et de religieux fanatiques. The Innocent résume assez bien une cinéphilie marquée par Michael Haneke, entre Possession de Zulawski et La Pianiste, le tout filmé avec la caméra nerveuse et le sens du cadre des frères Dardenne. Un vrai film de festival, en somme, nourri à l'art et essai début de siècle, bien clivant, et qui aurait pu repartir avec un prix. Mais le jury n'a visiblement pas pris goût à cette messe noire.
theinnocent_01Extrait de The Innocent. 

Comme on n'est pas venu là pour souffrir, on évite soigneusement le nouveau film de Mia Hansen-Løve, et on lui préfère une autre quintessence de l'esprit français, Quentin Dupieux, qui animait une master class. Revenant sur son parcours, il a transformé cette discussion publique avec Moretti à sa sauce, faisant cuire des patates pour qu'on « se sente comme à la maison » ou la ponctuant d'autres happenings pour éviter qu'on « se fasse chier ». Le public était conquis. Chacun ses fans, et Claire Denis peut toujours compter sur les siens. La réalisatrice française la plus cotée à l'étranger, surtout chez les Américains, a donc fait son film en anglais. High Life est une oeuvre miroir à Trouble Every Day, autre film de genre. Ici on est dans l'espace, Robert Pattinson et Juliette Binoche ont remplacé Vincent Gallo et Béatrice Dalle. C'est toujours aussi atmosphérique, il manque juste la musique des Tindersticks. Elle réussit le coup de nous embarquer dans son vaisseau spatial alors que ça a l'air d'être tourné dans l'arrière-boutique d'un pressing et les couloirs d'un hôtel d'autoroute. Beaucoup sont restés sur le carreau, les fidèles du culte, eux, ne s'en sont toujours pas remis.
unnamed (12)Quentin Dupieux a quelque chose à nous dire.

Le jury a récompensé trois films qui représentaient assez bien la diversité de la sélection. Le Prix spécial du jury est allé ex-aequo à Profile, du Russe Timur Bekmambetov, et à La Favorite, de Yorgos Lanthimos. Profile est avant tout une prouesse narrative, l'écran ne représentant que l'écran d'ordinateur de la protagoniste principale, journaliste freelance essayant d'infiltrer la cellule de recrutement de Daesh, avec ses différentes fenêtres, navigateur internet, Facebook, Skype, etc. C'est un thriller qui a choisi de faire peur avec ce dont les gens ont choisi d'avoir peur, l'islamisme radical. Il y réussit assez bien sans être le grand film post-cinéma qu'il rêve d'être. Au fond, on ne dépasse pas vraiment le tour de force, comme ces films faits d'un plan-séquence, et le fonds idéologique reste aussi louche que la carrière de ce réalisateur à qui on doit le remake de Ben Hur et Abraham Lincoln : Chasseur de vampires.

The Favourite, de Lanthimos, était un des films les plus attendus après ses deux prix à Venise. La salle était comble, surtout de retraités. Un insider nous glissait : « Ici, dans la région, dès qu'il y a un film sur la royauté, il cartonne ». Forcément ça a coincé dans le rang derrière moi au moment du baiser lesbien entre Rachel Weisz et Olivia Colman. « Ah bah, y’a plus qu'ça maintenant au cinéma », lançait une spectatrice exaspérée venue voir un film en costumes sur Anne d'Angleterre, alors que pourtant ça devenait intéressant en s'annonçant comme une réflexion sur les jeux de pouvoir et de l'amour. Séparé pour la première fois de son co-scénariste Efthymis Filippou, Lanthimos a du mal à ne pas faire sonner un peu creux l'ensemble, le film ne disant rien de bien nouveau sur le sujet, au risque parfois de ne faire qu'une belle coquille vide. Mais le trio d'actrices est génial, et, dans cette commande de la Fox, le réalisateur a relevé le défi de faire un film post #metoo où les hommes sont relégués au rôle de pantins d'un pouvoir détenu par les femmes.

Le Grand Prix est allé assez justement au documentaire de Robero Minervini, What You Gonna Do When the World's on Fire  ?, portrait de la communauté afro-américaine de Baton Rouge en Louisiane. Tourné dans un noir et blanc éclatant, le film est irréprochable. Il était reparti bredouille de Venise, qui lui avait préféré les poids lourds des majors américains (Cuarón, Lanthimos, Audiard, les frères Coen) et oublié de récompenser le seul film qui parlait de l'Amérique contemporaine et de ses marges toujours plus précarisées.

À la Roche, un Italien (Minervini) pointait l'envers du rêve américain, tandis qu'un Américain, Benjamin Crotty, s'amusait de la franchouillardise dans ce qui restera notre tube de l'automne. Le Discours d'acceptation glorieux de Nicolas Chauvin, petite merveille de 26 minutes qui délire avec une intelligence folle sur ce personnage de paysan soldat napoléonien inventé au XIXème par une élite parisienne pour se moquer de ce qui deviendra le chauvinisme, concept aussi bien exporté à l'international que des rouge-à-lèvres Chanel. Le film devrait être mis au programme des écoles à côté de La Fontaine.MV5BODZiNDlkNjMtMWU3YS00Mzc0LTg2ZGMtMTQyNTRiNTdhMzNhXkEyXkFqcGdeQXVyMjM2OTc5NjU@._V1_SX1777_CR0,0,1777,744_AL_Extrait du Discours d'acceptation glorieux de Nicolas Chauvin. 

La Roche avait aussi sa star américaine avec Ethan Hawke. Comme il y avait embouteillage de personnalités pour le week-end, et que Paolo Moretti ne pouvait pas être au four, au moulin et la trattoria, c'est Gloria Zerbinati, l'attachée de presse du festival, qui s'occupait du star-sitting. « Demain, il doit aller à Londres et le seul vol Nantes-Londres est un Easyjet, je me demande comment les gens vont réagir dans l'avion », me disait-elle. Mais les gens ont-ils encore en tête Ethan Hawke, jeune premier d'Hollywood, toujours resté dans un brouillard hollywoodien très arty ?

On a raté le film qu'il venait présenter comme réalisateur, Blaze, mais on est resté soufflé par celui de son retour gagnant comme comédien dans First Reformed, le dernier Paul Schrader, qui visiblement est du genre à garder ses meilleures cartouches pour la fin. Après le sublime The Canyons, scénarisé par Bret Easton Ellis, avec James Deen et Lindsay Lohan, le scénariste de Taxi Driver, élevé dans un milieu hyper-catho où le cinéma était synonyme d'enfer, est revenu à ses premières amours, résumées dans le titre d'un essai qu'il avait publié en 1972, Transcendental Style In Film : Ozu, Bresson, Dreyer.unnamed (13)

Le F'Yon

Tout est dit en citant ces trois noms. Schrader est trop old school, trop empreint de culture classique pour dire que son film est un « remake », le mot le plus à la mode du moment, du Journal d'un curé de campagne. Pourtant ça y ressemble, transcendé par le message écologique du Diable probablement. On n'est parfois pas préparé à voir des chefs-d'oeuvre, surtout quand on vous dit que le film ne va jamais sortir en salles, mais seulement en VOD ou DVD avec comme titre français Sur le chemin de la rédemption. À la Roche, au milieu de cette catholique Vendée, Paul Schrader nous a offert son sermon le plus puissant.